Peut-on préserver l’intégrité de la personne vulnérable lors des soins d’hygiène ? Alexis BATAILLE nous partage, avec pudeur, cet art si singulier du soignant.


N°5, Février 2021


 

Chronique littéraire rédigée pour ManagerSante.com par Alexis BATAILLE , Aide-Soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, aujourd’hui étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.

Il est membre du comité de rédaction du site Infirmier.com et auteur d’un nouvel ouvrage publié en Octobre 2020 intitulé  “Le Guide de survie de l’aide-soignant : 100 questions-réponses sur le métier et la pratique”, aux éditions Vuibert. Il est également auteur d’un autre ouvrage intitulé “Vous avez mal où ?”, publié aux éditions City, en Mars 2019.

 

Tout débute précipitamment. La bassine d’eau chaude, les serviettes, les gants de toilette, un reste de savon. « Ça va, ce n’est pas trop froid ? » Puis, tout de suite après, les draps s’envolent, la blouse, le pyjama avec. « Je me permets ! ». Matinal, le peau à peau soignant-soigné quotidien est direct, sans fard. Ici, tout s’abolit.

En effet, en quelques instants le soignant franchit les limites charnelles de ce qu’il y a de plus intime en soi, le corps. Vieilli, racorni, usé, abîmé, amputé… Nombreuses sont les enveloppes physiques qui se dévoilent, souvent à contre-cœur, sous nos yeux et qui de donnent sans volonté à des multiples engeances gantées.

Partout en France, dans nos établissements de soins, à cette heure-ci, recommence bientôt le même souci de savonner, sécher, frictionner les moindres recoins, replis et sinuosités corporelles de patients ou résidents, offerts par dépit aux mains expertes d’un professionnel de santé car, malheureusement, « il faut bien que ça se fasse » ou, plus tristement, « je n’ai pas le choix ».

 

De cette approche liminaire des soins d’hygiène, on pourrait tout à fait se dire qu’ils sont en réalités bien éloignés de leur objectif premier : le bien-être. Car, comment bien « être » soi, unitaire, dès lors que l’on ne s’appartient plus physiquement ?

En effet, c’est de cette question central du respect de l’être dont il s’agit lorsque l’on aborde les soins d’hygiène. Une réflexion fondamentale pour l’ensemble des professionnels de santé qui admettent, par essence, pour la plupart, une proxémie directe avec le corps de l’autre. Des limites infranchissables, par ailleurs, dans un autre contexte, en dehors de l’entourage proche.

Aussi, il apparaît que la réalisation des soins d’hygiène dépasse l’unique cadre de l’exécution d’une tâche, une seule banalité parmi la routine habituelle de la journée. « Si tu sais te laver, tu sais laver quelqu’un » pouvaient-on entendre naguère dans les couloirs de certains établissements de soins lorsque l’on débutait une formation d’aide-soignant…

Or, si les limites physiques s’abolissent au moment des soins d’hygiène, rien n’est perdu mais rien n’est gagné. Non. Ici, tout commence.

Réaliser un soin d’hygiène, c’est avoir le souci du « faire du beau », dans le respect d’autrui. En quelques mots, c’est mettre en œuvre, stricto sensu, l’art de la pudeur. Une fine maîtrise de la dignité, une intelligence de l’autre en responsabilité et une habilité d’âme, celle-là même s’exerçant au travers d’un grand principe : accompagner la réalisation de l’Autre dans son intégrité corporelle, psychique et identitaire.

Le soin d’hygiène et l’intégrité corporelle

Le soin d’hygiène est d’abord un accompagnement de l’être physique. Effectivement, nous, êtres de relation, nous vivons d’abord par, avec et au travers de notre corps. Nous en faisons un usage polymorphe. C’est un moyen primaire d’expression et de communication. Le seul qu’il nous reste lorsque les mots nous quittent. Pour autant, son signifiant verbal et non verbal, le « langage du corps », admet d’être pouvoir interprété par quelques privilégiés qui disposent en cela d’une réelle expertise propre à dévoiler toutes les nuances du syntagme corporel.

Aussi, dès lors que l’on envisage cette perspective, il apparaît comme une évidence que l’on ne « lave » pas seulement une personne, nous travaillons « au corps » une matière première qui est tout à singulière.

Soigner, c’est être un artisan de l’âme [1]. Une émanation transcendante se révélant parfois à nous sous la forme d’une contorsion de l’être, qui peut en être son malheureux reflet. Des douleurs de la chair nous dévoilant des souffrances bien plus profondes, « Ne me touchez pas ». Un visage impassible, inquiétant, se voulant être l’exégèse d’un paradoxe affectif car, au moment où je le regarde, à l’intérieur de lui c’est un feu d’artifice émotionnel… Le flegme du suicidaire en témoigne.

De sorte que, vous l’aurez compris, tout semble d’abord corps dans le soin. Subséquemment, tout apparaît « sens » dans le corps. En peu de mots, pour « donner du corps » à cette démonstration, nous pouvons conclure que, aborder le soin d’hygiène, c’est faire preuve d’une extrême sapience charnelle.

Il ne suffit pas alors de s’acquitter de la toilette quotidienne pour accompagner l’Autre, il faut « incorporer » cette partie silencieuse de l’Etre comme un élément de langage sensuel. Qui, parce qu’on la fait exister avec sollicitude et compréhension au travers du soin d’hygiène, permet d’entrer en rapport dynamique avec un individu dont la cohérence psychique est avant tout assurée par sa cohérence physique.

Marcher aux côtés de quelqu’un implique de le regarder et de l’écouter, le langage du corps est ainsi la formidable caisse de résonnance d’une sémiotique au code beaucoup plus complexe, il s’agit du langage du cœur.

Le soin d’hygiène et l’intégrité psychique

Cet équilibre psychique, justement, parlons-en. Ici, nous pourrions paraphraser ce célèbre axiome préconisant « Anima sane in corpore sano ». Un esprit sain dans un corps sain.

Aussi, se laver ou être lavé, conditionne d’abord la perception que l’on a de Soi. « Une fois que j’ai les cheveux propres, je me sens mieux, je me sens belle » confie par exemple, tous les dimanches, Madame L. ou « Merci pour la douche, il n’y a que ça de vrai, je me sens propre ! » se réjouit, tous les matins, ragaillardi, Monsieur A.

Ainsi, ce corps qui, devenant objectivement propre, au travers la toilette ou d’un change, permet aussi de se laver spirituellement et nous rappelle, sans aucun doute, la valeur sacramentelle des ablutions, partagée par de nombreux courant cultuels et culturelles. L’esprit et le corps, le corps et le cœur, tout apparaît lié, même dans l’exécution de ce qu’il y a de plus banal.

Pour le moins, se laver ou être lavé est également l’endroit d’une rencontre directe avec ce que l’on représente aux yeux d’autrui. Une personne en Soi ou un objet en soin. En cela, l’individu que l’on a en face de nous est un des plus grands miroirs réfléchissants de la place que l’on nous accorde dans l’organisation et dans la société, de façon plus générale. Une moue devant un moignon infecté, un froncement de sourcil devant un lit rempli d’urine, une aspersion de spray désodorisant dans la chambre avant de commencer la toilette, un bras empoigné ou une poitrine soulevée sans ménagements… Nombreux sont ces tristes reflets de lui-même, comme seul objet de soin, parfois même un peu encombrant, que l’on peut apercevoir en l’Autre et cela, souvent, plusieurs fois par jour…

Bien évidemment, cela contribue à déliter le socle unitaire de l’être physique et psychique car, l’Homme est un colosse aux pieds d’argile. C’est un être de relation qui vit au travers du regard de l’Autre porté sur sa propre valeur ; son estime de Soi. C’est un fait. En conséquence, le soin d’hygiène en est la principale perspective opérationnelle et admet deux pendants bien différents dans son appréciation. J’exécute ou je permets la toilette.

Tout est dans la nuance sémantique, j’en conviens, mais l’Autre ne ressemble-t-il pas à la même gradation humaine de l’importance à accorder une attention particulière à toutes ses valeurs sensitives et émotionnelles ?

Parce que l’Autre a une valeur égale à la mienne, je lui accorde un regard et une considération qui lui assurent une cohérence physique et psychique. On entend ce que l’on est, l’on est ce que l’on entend. Il est lui, avec ses qualités et ses défauts, ses vicissitudes et son autonomie, malade ou bien portant, mais bien vivant.

En définitive, être bien en soi pour être bien au Monde, cela vaut réciproque.

Le soin d’hygiène et l’intégrité identitaire

Sur cette même idée, permettre la toilette, assurer les soins d’hygiène, c’est également faire vivre l’Autre au travers de ce qu’il veut donner dans son interaction au Monde. A cet égard, il apparaît important de ne pas oublier que l’identité se construit et s’établit par l’image.

Monsieur B., résident en E.H.P.A.D, a l’habitude de porter une chemise et une cravate tous les dimanches, Madame V., atteinte de la maladie de Charcot en phase terminale, ne sortira pas de sa chambre sans être maquillée et parfumée, le jeune D., tétraplégique, est fan de foot et ne quitte pas les maillots de ses équipes préférées.

Ces exemples se suffisent à eux-mêmes et d’autres ne manqueraient pas de vous démontrer combien le souci de se démarquer, de se distinguer, d’affirmer son identité, et d’en rester propriétaire, est des uns des actes les plus fort de la vie, il prouve que l’on existe.

En peu de mots, pour conclure, les professionnels de la santé, notamment les aides-soignants, nous qui prodiguons inlassablement ces fameux soins d’hygiène, avons entre nos mains la pratique d’un art humaniste dont toute la finesse et la précision se bonifient d’année en année. Comme tout bon artisan, ce précieux savoir-faire est immuable et nous devons le protéger. Il en va de la qualité de ce soin et de son importance donnée.

Si, la compétence d’accompagnement dans les actes de la vie quotidienne doit être notre fierté, la relation de confiance notre volonté, les soins d’hygiène en sont le moteur professionnel.

Pour autant, cette pratique singulière doit aussi nous offrir de nouvelles perspectives d’innovations techniques, pratiques et relationnelles. Celle-ci est pleine d’avenir. Car, lorsque tout autour de nous, beaucoup de choses s’effondrent, ne restera toujours que l’essentiel pour se reconstruire ; l’humanité.


Pour aller plus loin : 

[1] BATAILLE A., « Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital », Février 2019, CITY EDITIONS.

 

 

Alexis BATAILLE et JL STANISLAS, 22 07 2020 Version 5

Jean-Luc STANISLAS,  Fondateur de la plateforme média digital d’influence ManagerSante.com remercie vivement  Alexis BATAILLE , Aide-Soignant et, depuis Septembre 2019, étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France. pour avoir accepté de partager son expérience, à travers ce nouvel article,  pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com.

 


Biographie de l’auteur : 
Aide-soignant diplômé en 2013. Alexis Bataille rejoint le Service de Santé des Armées la même année et servira dans différents Hôpitaux d’Instruction des Armées jusqu’en 2019. Durant son parcours de soignant militaire, Alexis aura en plus l’occasion d’être projeté en opération extérieure mais aussi d’être membre du Conseil de la Fonction Militaire du Service de Santé des Armées.
Dorénavant aide-soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, Alexis Bataille est étudiant en soins infirmiers au sein d’un institut de formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.
En parallèle de son activité professionnelle et étudiante, Alexis Bataille est également membre du comité de rédaction du site infirmiers.com, membre du Cercle Galien et auteur d’un ouvrage intitulé “Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital” paru chez City Editions en 2019.


[OUVRAGES DE L’AUTEUR]

 

Préface de cet ouvrage

Aide-soignant…
S’il fallait oublier le mot « aide » pour ne retenir que celui de « soignant » ? Ignorés du plus grand nombre, sans exposition médiatique – bien que la récente crise sanitaire ait éclairé leurs fonctions – qui parle de ces professionnels du « care », du « prendre
soin » ? Qui leur donne la parole, les écoute et les valorise ?
Je me souviens du témoignage de l’un d’entre eux qui affirmait : « Qu’un geste, un regard, une accolade, une parole ou un fou rire partagé avec la personne dont on a la charge, redonne foi en ce métier, en l’humain. À cet instant précis on sait pourquoi on est là… »
Oui, affirmons-le et ce n’est pas les infirmiers(ères), cadres de santé, médecins… et surtout patients qui nous contrediront : chacun connaît la valeur et le rôle indispensable des aides-soignants au sein d’une équipe soignante. Il n’y a pas si longtemps, le binôme infirmière/aide-soignante était le « duo gagnant » d’une prise en soin optimale. En effet, grâce à
cet apport de compétences mixtes, le temps du soin et du confort s’opérait pour le patient de façon fluide et dans la continuité : du petit-déjeuner à la toilette, en passant par la réfection du lit, la mise au fauteuil, le renouvellement du pansement ou tout autre soin
technique. Nous ne pouvons que constater aujourd’hui combien cette valeur du travail en binôme est malmenée.
Pourtant, ce qui en résulte, grâce notamment au rôle propre de l’aide-soignant qui ne lui est pourtant pas accordé, c’est cette attention, cette disponibilité, cette écoute, cette gestuelle, cette qualité relationnelle et, au-delà, cette observation clinique qui fait toute la différence. Toutes ces qualités sont la valeur-ajoutée du prendre soin dans la « globalité » du patient, un terme tellement usité qu’il en a perdu sa valeur intrinsèque. Quiconque se retrouve en position de « malade » va l’éprouver très vite. Le travail de l’aide-soignant n’est donc pas seulement une aide, il s’agit bel et bien d’un soin précis et réel.
À l’heure où notre système de santé opère nécessairement de profondes mutations, où l’on parle enfin « d’attractivité » dans les métiers du soin, gageons que celui d’aide-soignant, riche d’un savoir, d’un savoir-faire et d’un savoir-être qui lui est propre, puisse exprimer l’essence même de son cœur de compétences. Il est en effet grand temps que de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, qu’il soit reconnu comme professionnel de santé à part entière, et ainsi valorisé comme il le mérite !
Bernadette FABREGAS, Infirmière
Directrice des rédactions paramédicales, Infirmier.com
Groupe Profession Santé  @FabregasBern

 


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Interviews de l’auteur : 


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