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Peut-on dire aujourd’hui “avoir” une bonne santé ou “être” en bonne santé ? Le Pr Eric DELASSUS réinterroge le rapport entre santé et maladie, au-delà des normes (Partie 1/4)

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Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School). Il est co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses,

Communication prononcée lors de l’Université d’Été de la Société Francophone de Dialyse 19 juin 2015

 


N°41, Janvier 2021


 

Lorsque l’on s’interroge sur la question du rapport entre santé et maladie, on est facilement tenté de placer la santé du côté de la norme et la maladie du côté de son contraire : l’anormal ou le pathologique. Envisagée ainsi, la santé apparaît comme un état d’équilibre, stable et quasi-parfait qui se trouverait altéré dès que le corps est affecté par une pathologie quelconque. La santé serait, en un certain sens, la réalisation de l’essence même de ce que doit être un organisme fonctionnant pour le mieux, et la maladie une sorte de corruption de cet état. Cependant, dès qu’on regarde la question d’un peu plus près, on s’aperçoit très vite que les choses ne sont pas si simples et que la santé des uns n’est pas celle des autres, qu’elle ne consiste pas nécessairement dans l’absence de maladie, qu’il est des malades dont la santé nous étonne et à l’inverse des individus apparemment atteints d’aucune pathologie particulière et qui pourtant donnent toujours l’impression d’être maladifs et de santé précaire.

La question des normes de la santé ou de la maladie

S’il en va ainsi, c’est peut-être parce que la maladie et la santé ne se réduisent pas à des données objectives, mais se manifestent d’abord comme des expériences qui sont de l’ordre du vécu.

C’est pourquoi, je voudrais commencer cette réflexion sur la question des normes de la santé ou de la maladie à partir de l’analyse de quelques expressions du langage ordinaire qui vont nous permettre de mettre en lumière la grande polysémie qui caractérise les termes de maladie et de santé. Nous pourrons ainsi montrer, à partir de la perception que nous avons de ces deux états, que leur signification ne peut pas uniquement provenir de la seule approche technoscientifique que serait tentée d’en donner une médecine qui oublierait de prendre en considération la singularité des patients qu’elle doit traiter. Et pour appuyer mon propos, je citerai ici Aristote est Georges Canguilhem.

Aristote qui dans la Métaphysique écrit que :

Or toute pratique et toute production portent sur l’individuel : ce n’est pas l’homme, en effet que guérit le médecin traitant, sinon par accident, mais Callias ou Socrate[1]

Par cette phrase, il exprime l’idée selon laquelle, la médecine, loin d’être une science est avant tout un art, c’est-à-dire une teknè. En effet, comme il le souligne dans les Seconds Analytiques, « les démonstrations sont universelles[2] » ce qui est une autre manière de dire qu’il n’y a de science que du général. Or, précisément, la science ne suffit pas pour faire un bon médecin.

Dans le même texte de la Métaphysique Aristote poursuit en affirmant :

Si donc on possède la notion sans l’expérience, et que, connaissant l’universel, on ignore l’individuel qui y est contenu, on commettra souvent des erreurs de traitement, car ce qu’il faut guérir c’est l’individu[3].

À la lumière de la pensée d’Aristote, on est donc en droit de s’interroger au sujet de ce sur quoi nous devons nous appuyer pour définir les normes de la santé et de la maladie, si la connaissance ne peut suffire à les définir de manière suffisamment précise.

Cette idée se trouve d’ailleurs confirmer par Georges Canguilhem qui souligne, dans l’introduction à sa thèse de doctorat en médecine Le normal et la pathologique, que : La médecine nous apparaissait, et nous apparaît encore, comme une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences, plutôt que comme une science proprement dite[4].

Tout cela nous conduit donc à penser qu’il ne suffit pas pour comprendre ce que sont la maladie et la santé de se baser sur les données objectives sur lesquelles s’appuient les sciences dites dures ou exactes, mais qu’il faut aussi écouter ce qu’en disent les sujets ordinaires afin de faire jaillir toute la richesse de sens de ces termes. Il ne s’agit pas, bien évidemment de remettre en question les apports de la méthode scientifique à la médecine contemporaine qui depuis Claude Bernard et son Introduction à la médecine expérimentale a accompli des progrès incontestables, mais de se garantir contre tout réductionnisme et de compléter cette approche de la maladie et de la santé par les enseignements qui peuvent nous être fournis par des disciplines jugées moins « exactes » comme la psychologie ou la sociologie, mais aussi et surtout la philosophie. Mais, aussi et surtout, au bout du compte, ne faut-il pas, en premier lieur interroger les malades eux-mêmes, et certainement aussi ceux dont on dit qu’ils sont en bonne santé ? Autrement dit, tous ceux pour qui la santé et la maladie relèvent d’abord d’une expérience singulière et incomparable.

Curieusement, la santé et la maladie peuvent se décliner de deux manières, soit sur le mode de l’avoir, soit sur celui de l’être. Il peut donc sembler intéressant d’interroger le langage ordinaire afin d’examiner si nous mettons les mêmes choses derrière ces diverses expressions : « avoir une bonne santé », « être en bonne santé », « avoir une maladie », « être malade ».

Avoir une bonne santé ou être en bonne santé ? Avoir une maladie ou être malade ?

Avoir une bonne santé

Dans le langage courant, avoir une bonne santé ne signifie pas nécessairement ne pas être malade, mais plutôt être en capacité de supporter toutes les agressions ou les affections dont le corps peut être l’objet. Ainsi, dira-t-on de celui qui a une bonne santé que ce n’est pas un rhume ou une quelconque indisposition qui l’empêchera de faire ce qu’il a à faire, sa santé sera plus forte. Ici, le terme de santé évoque l’idée de force, d’aptitude, voire de potentialités élevées. L’idée de santé est ici à rapprocher de celle de constitution, celle d’un terrain favorable capable de résister à tout ce qui pourrait l’affaiblir. Il y a une sorte de virtualité de la bonne santé que l’on a. Virtualité au sens où elle est présentée comme une vertu, une qualité que l’on possède et qui est perçue comme une constante pour un individu singulier, mais virtualité également au sens où elle est riche d’une grande quantité de possible, elle est une condition essentielle à la réalisation de toutes les potentialités qui seraient présentes chez un individu.

Être en bonne santé

L’idée d’être en bonne santé est un peu différente dans la mesure où elle suppose l’absence de maladie. Celui qui est en bonne santé, c’est celui qui apparaît comme n’étant affecté d’aucune pathologie, d’aucun trouble quel qu’il soit et qui peut donc mener une existence qui sera jugée normale. Autant la bonne santé que l’on a est riche de potentialités, autant la bonne santé dans laquelle on est se perçoit comme actuelle. On ne peut être en bonne santé qu’ici et maintenant, cette « bonne santé » se ressent subjectivement et est souvent perçue comme objective par les autres qui voient chez celui dont on dit qu’il est en bonne santé des signes manifestes de celleci, la bonne mine, l’oeil vif, la démarche énergique, etc.

Peut-on maintenant dire la même chose au sujet de la maladie, « avoir une maladie », est-ce l’inverse d’« avoir une bonne santé » ; « être malade », est-ce l’inverse d’« être en bonne santé » ?

Avoir une maladie

« Avoir une maladie » renvoie initialement à une perception considérée comme objective dela maladie. On peut, en effet, avoir une maladie sans être malade et peut-être même peut-onêtre malade sans avoir de maladie bien précise. Ainsi, lorsque la maladie est asymptomatique,le patient n’est pas malade au sens où il ne se perçoit pas comme tel et ne vit pas sa conditioncomme celle d’une personne malade. C’est d’ailleurs une difficulté pour les soignants dedevoir prendre en charge ce type de situation, surtout si les traitements, qui doivent ensuiteêtre administrés au patient, présentent des effets secondaires qui le rendront effectivement malade.

Que répondre, en effet, à un patient qui reproche à son médecin, après sa première chimiothérapie, qu’il l’a rendu malade alors que pour lui, auparavant, tout allait bien ?

On peut considérer qu’auparavant, il avait une maladie, la tumeur détectée ou des résultats d’analyse attestant une infection en sont la preuve, mais qu’il n’était pas malade. Il n’est même pas totalement sans fondement de dire que c’est parfois la médecine qui rend malade le patient, parce qu’elle découvre la maladie avant lui et qu’en lui apprenant qu’il est atteint de telle ou telle pathologie, elle lui fait découvrir ce qu’il était bien heureux d’ignorer jusque-là.

Ainsi, même avant d’avoir ressenti les premiers symptômes, le patient devient malade parce qu’il se sait malade, et de celui qui a une maladie, il devient celui qui est malade. Tout simplement parce que la perception qu’il a de son corps s’est trouvée modifiée.

En effet, le plus souvent une fois le malade averti de la maladie qu’il a, il finit rapidement par être malade. Aussi, « avoir une maladie » n’est-ce pas tout à fait le contraire d’« avoir une bonne santé », la maladie n’est pas ici une potentialité, elle est une réalité, mais une réalité qui n’est pas encore perçue comme telle, une réalité qui reste abstraite et qui va se concrétiser quand le sujet va se sentir malade et être malade. S’il y a quelque chose de potentiel dans la maladie que l’on a, ce sont les symptômes qui peuvent se déclarer ultérieurement et qui nous feront passer de l’avoir à l’être.

Être malade

L’expression « être malade » à la différence d’« avoir une maladie » désigne, quant à elle, ce qui est de l’ordre d’une expérience, ce terme étant pris au sens de vécu. Autrement dit, on est malade lorsque l’on se sent malade, lorsque l’on se perçoit comme malade. Se sentir malade, c’est soudain se sentir plus vulnérable, parce qu’on se sent plus faible lorsque les symptômes sont manifestes, mais cela est vrai aussi pour la maladie asymptomatique dont on vient d’apprendre le diagnostic. On se sent alors plus vulnérable, parce qu’on prend soudain conscience que l’on va avoir un peu plus besoin des autres, un peu plus besoin d’accompagnement et de soutien pour vivre. C’est par ces prises de conscience que l’on devient réellement malades et qu’au bout du compte : on est malade.

 

On peut donc constater, à l’issue de notre brève analyse des différentes expressions relatives à la santé et à la maladie que ces termes recouvrent, ne serait-ce que dans le langage courant, une grande polysémie et qu’en conséquence, il est extrêmement difficile de réduire la santé et la maladie à n’être que des concepts de nature essentiellement scientifique. Peut-on dire, en effet, d’une personne atteinte d’une affection asymptomatique qu’elle est malade ? On peut dire à la rigueur qu’elle a une maladie, qu’elle est atteinte de telle ou telle pathologie, ou plus exactement que son organisme manifeste une anomalie relativement à ce que l’on peut constater dans la moyenne de la population à laquelle elle appartient. Anomalie dont on peut dire qu’elle laisse présager, relativement à ce qui a été observé chez d’autres sujets, la venue de symptômes pouvant être perçus comme douloureux et pouvant mettre en jeu le pronostic vital. Mais tant que la maladie ne vient pas affecter le mode de vie de la personne, tant qu’elle n’est pas ressentie comme ce qui vient entraver sa capacité d’agir, la personne n’est pas, à proprement parler, malade. Elle peut certes, comme nous l’avons dit plus haut, le devenir en apprenant le diagnostic, ou le devenir à la suite des traitements qu’elle devra subir et dont elle aura à supporter les effets secondaires parfois très pénibles. Mais, il n’empêche que concrètement la maladie relève avant tout d’un vécu, d’une expérience existentielle très singulière.

Lire la suite de cet article le mois prochain.


Pour aller plus loin : 

[1] Aristote, Métaphysique, A, 1, Introduction, notes et index par J. Tricot, Paris, Vrin, 1981, p. 6.

[2] Aristote, Seconds analytiques, traduction nouvelle et notes par J. Tricot, Paris, Vrin, 1979, p. 147.

[3] Aristote, Métaphysique, A, 1, op. cit., p. 6-7.

[4] Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, « Quadrige », p. 7.

 

 

 


Professeur Eric DELASSUS

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS, Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie , co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Septembre 2018 intitulé « Ce que peut un corps » aux Editions l’Harmattan,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com 


Biographie de l’auteur :
Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il vient de co-publier un nouvel ouvrage le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan,   

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

 

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