Soigner le silence ou soigner en silence, et si l’on en parlait ? Alexis BATAILLE aborde cette délicate réflexion intime.


N°4, Janvier 2021


 

Chronique littéraire rédigée pour ManagerSante.com par Alexis BATAILLE , Aide-Soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, aujourd’hui étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.

Il est membre du comité de rédaction du site Infirmier.com et auteur d’un nouvel ouvrage publié en Octobre 2020 intitulé  “Le Guide de survie de l’aide-soignant : 100 questions-réponses sur le métier et la pratique”, aux éditions Vuibert. Il est également auteur d’un autre ouvrage intitulé “Vous avez mal où ?”, publié aux éditions City, en Mars 2019.

Le silence est un monde à part entière. Vidé de toute essence, à première vue. Aussi, dans un monde vrombissant et fourmillant de toutes sortes de bruits, ces derniers sont pour la plupart le corolaire de l’activité. En effet, bouger, c’est vivre et, vivre, c’est faire du bruit, a contrario du silence qui exige le calme et l’arrêt de tous les mouvements. Beaucoup d’entre nous existent alors, ou pense exister, parce qu’ils font du « bruit » et font « entendre une voix » au travers d’une « activité » (réseaux sociaux, politique, entreprise…), peu importe laquelle.

Face à lui, « le droit au silence » opposable, par exemple, devant la justice est son pendant mutique qui provoque autant de bruits, si ce n’est plus. Inquiétude, colère, déni… Notre comportement silencieux ou non pourrait tout à fait se poser le jalon d’une interrogation liminaire : Faire du bruit, oui, mais lequel ?

En perspective de cette pensée, sur l’aspect personnel, vivre dans un environnement calme, ce n’est pas toujours admettre l’absence totale de bruit. Car, si tout autour de nous s’installe une délicieuse tranquillité, le silence est souvent l’endroit d’une rencontre personnelle entre le cœur et l’esprit. Une contemplation, choisie ou non, mais un lieu intime, finalement très bouillonnant, qui configure notre relation d’Homme au Monde ; un être de pensée, capable d’être pensant et souvent pensif.

En ce sens, le « silence » a résolument un pouvoir « sensible » vis-à-vis de l’Autre, il s’avère être un véritable outil de communication non verbal derrière lequel se cache une intention intime, secrète, car non exprimée. Se faisant, il est doué d’une extrême capacité à soulever les passions humaines parce qu’il aborde une liberté individuelle fondamentale, presque intouchable, celle de la liberté de penser. Exprimer cette dernière est une autre affaire, préemptée par de nombreuses sociétés. Néanmoins, si une société peut restreindre la libre expression, elle ne peut pas non plus obliger ses membres à parler, quoi qu’ils pensent, même sous la torture… In fine, faire silence ce n’est pas être inexistant, c’est même plutôt démontrer le caractère inviolable d’un bien précieux : l’intimité psychique. Celle-là même qui nous fait parfois jalouser sur les non-dits d’une personne, en se disant « j’aimerais bien savoir ce qu’il pense ! ».

Sur ce point, s’il y a bien un endroit où le silence admet une place prépondérante, il s’agit de la relation de soins. Dans ce cadre éminemment intime de la communication interpersonnelle, se voulant être établit dans un lien de confiance, donc de sincérité, se dresse continuellement une frontière inconsciente. Que l’on soit soignant ou soigné, doit-on toujours dire ce que l’on pense ?

Par ce fait, aujourd’hui, voici la question que je vous pose : indifférent ou consécutif, dépréciatif ou mélioratif, le silence est-il toujours d’or dans la relation de soin ?

Le silence de la santé.

De façon générale, la notion de silence est ancienne dans le monde de la santé. Ainsi, « la santé, c’est la vie dans le silence des organes » disait en 1936 le chirurgien René Leriche [1]. Toutefois, en 2021, les faits nous démontrent qu’il nous faut absolument avoir une vision beaucoup plus holistique que ce seul aspect fonctionnel de la « bonne santé ». Car, entre l’excessivité sonore d’un indésirable tumulte et l’agréable d’une expérience sensorielle, les différentiels de niveaux sonores ne manquent pas afin de définir ce qui, pour le moins, peut franchement nous « casser les oreilles ». Sur ce point, le silence des organes n’apparaît plus alors comme être nécessairement l’unique marqueur positif de la « santé ».  En effet, à la manière de l’Organisation Mondiale de la Santé [2] qui définit la santé comme un « état de complet bien être-physique, mental et social qui ne consiste pas en la seule absence de maladie ou d’infirmité », nous pourrions admettre que « la santé c’est la vie, dans une harmonie multi-systémique ».

Cela rejetterait d’abord profondément le principe d’une norme, une « même harmonie » car il en existerait autant que d’individus. Puis, cela conférerait l’idée que nos petites musiques individuelles ne doivent absolument pas être exemptes de croches et de doubles-croches, voires de pauses. Non. Car, nous ne jouons pas avec les mêmes instruments physiques, mentaux, sociaux et environnementaux, sur la même partition. Pour autant, l’un pourrait compenser les autres afin d’atteindre cette espérée « harmonie multi-systémique». En définitive, n’est-ce pas cela atteindre un équilibre, soit l’état de complet bien-être ?

De fait, ici, le silence d’un système de santé pourrait être considérée comme une sorte de dysharmonie à compenser. Or, face au silence physique (cécité, surdité, tétraplégie…), social (pauvreté, précarité, analphabétisme, politique…), mental (dépression, burn-out, glissement…) il existe bien d’autres moyens d’entendre la vie différemment. En soi, le silence du corps physique ou spirituel n’est franchement pas une fatalité. C’est sa persistance non compensée par une réponse « audible » (social, politique, humaine…) qui apparaît inquiétante.

Sur cet aspect, un point de vigilance est observer. En effet, si « ne rien dire pour ne pas en parler » rappelle la fable des trois singes, « parler pour ne rien dire » n’est réellement pas la réponse idéale pour combler du « vide » et rejoint l’idée préliminaire du propos : Faire du bruit, oui, mais lequel ?

Aussi, vous devinerez aisément le rôle fondamental de toute une gamme de personnes formées, disposant de clés permettant de franchir ce mur du son bien particulier, les professionnels de la Santé (social, médical, paramédical et biomédical). Après avoir « fait leurs gammes », ne reste pour eux qu’à bien savoir-faire du bruit et le respecter, y compris le silence.

Le silence du prendre soin.

Soyons clairs, on ne soigne pas en silence. C’est une question de principe déontologique. Une obligation que le soignant doit avoir vis-à-vis de la personne soignée afin de lui délivrer une information claire et précise. Celle-là même conditionnant le renoncement ou l’acceptation des soins en « conscience », c’est-à-dire avec la science.

Sauf cas exceptionnels, dans les situations d’urgence notamment, le silence du soin n’est pas tolérable car nous ne partageons pas les mêmes valeurs. En effet, tout le monde ne place pas la santé sur la même portée afin d’atteindre son harmonie individuelle. C’est ainsi. Par conséquent, soigner en silence c’est tout simplement ne pas écouter le tempo de l’autre. Aussi, même lorsque le soigné hurle un « faites ce que vous voulez mais, ne me dites rien ! Je ne veux rien savoir pour mon cancer ! », il semble utile de ne jamais avancer tambours battants sur le chemin de la prise en soin. Prendre le temps d’être mesuré et de comprendre ce qui se cache derrière ces bruits de l’âme, c’est reconnaître la valeur de l’être sur toute la gamme de ses émotions afin de mieux « accorder ses violons ».

En cela, si le silence d’un système de santé apparaît étrange, le mutisme du soin l’est encore plus. Il majore le stress et l’anxiété. « Personne ne me dit rien », « Je ne sais pas ce que l’on me fait », « si ça continue, je vais penser qu’ils me prennent pour un cobaye ! ». Prendre soin en silence n’est pas un acte noble en dépit de la bonne volonté qui peut être mise à le faire car il est facteur de disharmonie.

Le professionnel de la Santé doit donc apprendre à faire vivre son soin, « faire du bruit » afin d’observer si, ce qu’il propose, s’accorde parfaitement avec la partition de l’autre soigné et n’est pas gageure d’une expérience désagréable. En définitive, le professionnel de la Santé admet alors de ne pas prendre la place de chef d’orchestre du parcours de soin mais seulement d’en être le technicien, l’accordeur, devant une personne soignée qui dispose, malgré tout, quel qu’en soit leur état, de la plupart des instruments.

Le silence lors d’un soin.

Par conséquent, fort de ces valeurs, si nous acceptons que les acteurs d’une relation de soin soient des êtres humains, nous acceptons donc qu’ils pensent, parfois, différemment. A fortiori, nous acceptons aussi qu’ils existent, donc qu’ils s’expriment ou non dans le cadre de cette dite relation. Aussi, le silence dans le soin à une place à part entière tant ce biais de communication non verbale revêt de multiples visages.

Lors d’un soin, le silence n’est pas un danger à partir du moment où il respecte l’individu en tant qu’être et non objet. De ce fait, lors de la toilette d’une personne, faire silence peut être interprété comme une malheureuse indifférence ou comme un riche moment de réflexions interpersonnelles. Sur ce dernier point, les mots ne sont pas toujours essentiels pour exprimer ce que l’on pense car l’on est toujours ce que l’on pense mais pas toujours ce que l’on dit.

Ainsi, le regard, le toucher et la présence sont de merveilleux outils de communication non verbale à mobiliser lorsque, parfois, les mots manquent. Ils transpirent d’une chaleur humaine toute aussi égale à la parole dans des situations complexes de prise en soins où, professionnel de Santé, l’on se demande « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? » alors que l’on vient, par exemple, d’annoncer à une personne âgée en E.H.P.A.D que son « ami.e » est décédé.e ou bien en recevant une personne à la sortie de se sa consultation d’annonce d’un cancer.

En pareille situation, à nouveau, « parler pour ne rien dire » ne sert à rien, immédiatement. Pendant quelques instants, mieux vaut laisser vagabonder cet espace de liberté de penser qu’est le silence plutôt que de vouloir, tout de suite, une nouvelle fois, combler le vide, « faire du bruit » tout autour d’une personne qui n’est plus capable momentanément d’entendre quoi que ce soit, tant sa disharmonie systémique est perturbée… Suite à cela, « rien dire pour ne pas en parler » n’est pas non plus un credo applicable. C’est ici que le professionnel de Santé actionne le levier de son expertise relationnelle, caisse de résonnance de son humanité soignante, propre à lui faire absorber toutes sortes de bruits (silence, cri, hurlements, pleurs, logorrhée…) marquant concrètement la disharmonie de l’instant. Celle-là même qui « donne le La », en formant le point de départ d’un nouveau morceau musical, écrit à plusieurs mains : le soin.

Pour conclure, le silence est une frontière complexe. Il est bruit ou absence de bruit. Il est existence ou inexistence. Toutefois, le silence est aussi un outil de communication chargé de représentations et dont l’usage est extrêmement subtil comme nous pouvons le voir, plus particulièrement dans le domaine de la Santé car il est, à la fois, objet d’harmonie et facteur de disharmonie. En soi, parce qu’il semble d’or, le silence est un bien précieux. Rompre le silence est alors un art soignant, au sens le plus large, inaliénable de la démarche holistique du « prendre soin ».  L’entendre, le comprendre et un levier est un levier humaniste utile au mieux-être de chacun afin d’envisager quelques « lendemains qui chantent »…

 


Pour aller plus loin :

 

[1] Bézy, Olivier. « « La santé c’est la vie dans le silence des organes » », La revue lacanienne, vol. 3, no. 1, 2009, pp. 47-50.

[2] Guzniczak, Bernard. « La santé. À l’épreuve du temps ? », Les Cahiers Dynamiques, vol. 70, no. 4, 2016, pp. 4-5.

Pour aller plus loin :

Marzano, Michela. « Les enjeux éthiques du silence : dire, taire, mentir… », Sigila, vol. 29, no. 1, 2012, pp. 87-96.

Hamad, Nazir. « Le silence se donne comme la parole », La revue lacanienne, vol. 3, no. 1, 2009, pp. 19-21.

Thizy, Carole. « L’écoute, un outil précieux aux soignants », Jusqu’à la mort accompagner la vie, vol. 113, no. 2, 2013, pp. 47-53.

Psiuk, Thérèse. « L’espace intime du soin », Recherche en soins infirmiers, vol. 93, no. 2, 2008, pp. 14-16.

Lehmann, Jean-Pierre. « Ce que « prendre soin » peut signifier », Le Coq-héron, vol. no 180, no. 1, 2005, pp. 50-54.

 

Alexis BATAILLE et JL STANISLAS, 22 07 2020 Version 5

Jean-Luc STANISLAS,  Fondateur de la plateforme média digital d’influence ManagerSante.com remercie vivement  Alexis BATAILLE , Aide-Soignant et, depuis Septembre 2019, étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France. pour avoir accepté de partager son expérience, à travers ce nouvel article,  pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com.

 


Biographie de l’auteur : 
Aide-soignant diplômé en 2013. Alexis Bataille rejoint le Service de Santé des Armées la même année et servira dans différents Hôpitaux d’Instruction des Armées jusqu’en 2019. Durant son parcours de soignant militaire, Alexis aura en plus l’occasion d’être projeté en opération extérieure mais aussi d’être membre du Conseil de la Fonction Militaire du Service de Santé des Armées.
Dorénavant aide-soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, Alexis Bataille est étudiant en soins infirmiers au sein d’un institut de formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.
En parallèle de son activité professionnelle et étudiante, Alexis Bataille est également membre du comité de rédaction du site infirmiers.com, membre du Cercle Galien et auteur d’un ouvrage intitulé “Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital” paru chez City Editions en 2019.


[OUVRAGES DE L’AUTEUR]

 

Préface de cet ouvrage

Aide-soignant…
S’il fallait oublier le mot « aide » pour ne retenir que celui de « soignant » ? Ignorés du plus grand nombre, sans exposition médiatique – bien que la récente crise sanitaire ait éclairé leurs fonctions – qui parle de ces professionnels du « care », du « prendre
soin » ? Qui leur donne la parole, les écoute et les valorise ?
Je me souviens du témoignage de l’un d’entre eux qui affirmait : « Qu’un geste, un regard, une accolade, une parole ou un fou rire partagé avec la personne dont on a la charge, redonne foi en ce métier, en l’humain. À cet instant précis on sait pourquoi on est là… »
Oui, affirmons-le et ce n’est pas les infirmiers(ères), cadres de santé, médecins… et surtout patients qui nous contrediront : chacun connaît la valeur et le rôle indispensable des aides-soignants au sein d’une équipe soignante. Il n’y a pas si longtemps, le binôme infirmière/aide-soignante était le « duo gagnant » d’une prise en soin optimale. En effet, grâce à
cet apport de compétences mixtes, le temps du soin et du confort s’opérait pour le patient de façon fluide et dans la continuité : du petit-déjeuner à la toilette, en passant par la réfection du lit, la mise au fauteuil, le renouvellement du pansement ou tout autre soin
technique. Nous ne pouvons que constater aujourd’hui combien cette valeur du travail en binôme est malmenée.
Pourtant, ce qui en résulte, grâce notamment au rôle propre de l’aide-soignant qui ne lui est pourtant pas accordé, c’est cette attention, cette disponibilité, cette écoute, cette gestuelle, cette qualité relationnelle et, au-delà, cette observation clinique qui fait toute la différence. Toutes ces qualités sont la valeur-ajoutée du prendre soin dans la « globalité » du patient, un terme tellement usité qu’il en a perdu sa valeur intrinsèque. Quiconque se retrouve en position de « malade » va l’éprouver très vite. Le travail de l’aide-soignant n’est donc pas seulement une aide, il s’agit bel et bien d’un soin précis et réel.
À l’heure où notre système de santé opère nécessairement de profondes mutations, où l’on parle enfin « d’attractivité » dans les métiers du soin, gageons que celui d’aide-soignant, riche d’un savoir, d’un savoir-faire et d’un savoir-être qui lui est propre, puisse exprimer l’essence même de son cœur de compétences. Il est en effet grand temps que de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, qu’il soit reconnu comme professionnel de santé à part entière, et ainsi valorisé comme il le mérite !
Bernadette FABREGAS, Infirmière
Directrice des rédactions paramédicales, Infirmier.com
Groupe Profession Santé  @FabregasBern

 


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