Pourquoi les soignants éprouvent-ils parfois un sentiment de “perte de sens” ? Alexis BATAILLE propose sa réflexion éthique, en quête de sens, dans le contexte de la Covid19.


N°3, Novembre 2020


 

Chronique littéraire rédigée pour ManagerSante.com par Alexis BATAILLE , Aide-Soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, aujourd’hui étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.

Il est membre du comité de rédaction du site Infirmier.com et auteur d’un ouvrage intitulé “Vous avez mal où ?”, publié aux éditions City, en Mars 2019.

 

Dans la vie, tout est question de sens.

Au moment d’amorcer notre chemin sur l’autoroute de la vie, celle-ci prend déjà une première direction, influencée par des déterminants de santé individuels et collectifs. Ainsi, « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille » disait Maxime Le Forestier, mais, « on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher ». Les déterminants de santé s’inscrivent en effet dans la durée de l’itinérance individuelle, au moins pour les quelques premières années de notre existence.

Vient ensuite les bancs de l’école où nous est laissé, ou plutôt conseillé, le choix d’une « orientation » scolaire. En dépit de cela, une fois dans le milieu professionnel, nombreux sont ceux qui se « réorientent ». Par la même, la vie sociale et affective admet le même souci. Elle admet que nous nous « orientons » plus volontiers vers les uns ou les autres en fonction d’affinités semblables. Pour autant, a ce même niveau, beaucoup plus personnel, en 2020, l’on évoquera encore à demi-mots son « orientation » sexuelle.

Suivant cette même perspective le vocable hospitalier n’est pas dépourvu de « sens ». De nos jours, le système s’est lui-même organisé en filière de soins afin de renforcer « l’orientation » du patient. Or, au quotidien, l’on pourra dire d’un patient confus qu’il est « désorienté ».

Ainsi, dans la vie, tout est question de sens mais aussi de non-sens. L’un ne va pas sans l’autre. En effet, peu importe l’endroit, faire un choix de direction, c’est renoncer à une autre. Toute notre vie serait donc inscrite sur la perpétuelle balance de l’équilibre décisionnel de l’engagement sur « la fausse route » et celle toute « tracée » car il apparaît parfois difficile, une fois sur la voie, de « faire marche arrière ».

En ce domaine, au moment où monte en puissance la seconde vague d’une pandémie, nombreux sont les soignants à témoigner ainsi d’une profonde perte de sens. Peu arrive à se raccrocher aux convictions qui les ont poussé à s’engager sur cette voie, sans penser atteindre un jour le triste point de non-retour émotionnel et professionnel. Or, finalement la communauté soignante en est là. A avoir perdu son nord magnétique, celui qui ne permet plus de savoir ni pour qui, ni pour quoi il est nécessaire de continuer à avancer.

En malheureuse conséquence, l’occasion n’est-elle pas donnée de s’interroger tout de même sur cet essentiel en se disant, au final, qu’est-ce que le sens soignant ?

Vocation, dévotion… abolition !

Sur le chemin soignant, s’il y a bien deux mots qui sont invétérés de l’enrobée, il s’agit bien de la « vocation » et de la « dévotion ». Cependant, l’époque de la soutane et du voile marial est bien loin derrière nous. Même si nous devons beaucoup à cette période qui a posé les premières bases de nombreuses fonctions soignantes (Infirmier(ère), Aide-Soignant(e), Assistant(e) de Service Social…), l’on peut raisonnablement admettre que nous lui devons cette indubitable usage sémantique restrictif de considérer tout un ensemble de professionnel de santé par la seule disposition missionnaire, du service, répondant à un « appel mystique », inscrit dans une destinée individuelle qui serait exclusivement donnée à l’autre. Force est de constater qu’au 21ème Siècle, il n’en est plus rien…et c’est tant mieux !

De nos jours, devenir professionnel de la santé c’est avoir, certes, le souci de l’autre mais ce n’est pas la seule qualité qui définit tout un corpus d’activités « techniques », nécessitant une acculturation scientifique et universitaire de haut niveau. Dans un contexte doublement contraint, financièrement et humainement, devenir professionnel de la santé c’est accepter de « s’engager », de devenir « acteur » de la santé publique, communautaire et individuelle. C’est accepter la « responsabilité » de compétences, aussi riches que dangereuses, aussi précieuses que fragiles, que beaucoup nous envient mais que peu veulent leurs. En définitive, en s’engageant dans cette voie, nous « n’entrons pas » dans le moule définitif d’une profession de foi. Non. Nous nous engageons à la sculpter continuellement, à l’enrichir bien plus encore, à la faire-vivre dans toutes les composantes de son expertise.

En bref, devenir professionnel de la santé, c’est être « acteur » et « co-auteur » du système de santé, plutôt que contemplatif béat et alors assumer la conviction que ce dernier devra toujours être à la recherche de la stabilité, celui de l’équilibre humaniste et toujours plus technique.

Des équilibres, déséquilibre.

Nous touchons du doigt, en partie, le fond de la problématique de la perte de sens. Un puissant déséquilibre de la stabilité d’être professionnel de santé car l’on en a retiré la quasi-totalité de ses deux pendants : l’humanisme et la technique. Les mêmes « attendus » de l’engagement qui permettent de s’épanouir complétement en tant qu’individu au sein d’une institution.

Parler de l’humanisme qui s’étiole, voir disparaît profondément dans les méandres du système de santé, c’est enfoncer une porte ouverte qui revêt toutefois une importance majeure pour un professionnel de santé. En effet, un artisan du soin ne travaille pas sur n’importe quelle matière première : il s’agit de l’humain. A cet égard, comme nous pouvons nous y attendre, un soignant a le souci de… soigner, et non de traiter. Pour autant, d’aucuns ne diront le contraire, cette volonté constitutive du sens soignant est bien éloignée de l’actuelle fonction mercantile d’un « producteur de soin » auprès « d’usagers » dans un établissement « tarifé à l’activité » qui s’intéresse de près à son « taux d’occupation des lits » plutôt qu’à son « taux d’humanité ».

En outre, c’est également un regard posé par l’institution sur les professionnels de santé qui est partiellement déshumanisé, notamment en fermant les yeux sur le flagrant déséquilibre vie privée/vie professionnelle qui impacte cruellement la motivation des professionnels de santé.

Puis, évoquer la technicité, c’est mettre en avant certaines compétences et des expertises qui ne sont pas assez valorisées au quotidien (ré-ingénierie tardive du D.E.A.S ou volonté d’en former en seulement quinze petits jours, dépassement perpétuel de compétences sans reconnaissance, absence ou minime valorisation des I.D.E en pratiques avancées…) alors que notre système de santé s’appuie complétement sur elles afin de fonctionner au mieux. C’est refuser d’écouter l’expérience du terrain pour faire évoluer les pratiques alors que la première crise COVID nous l’a prouvé :

les équipes de soins n’ont jamais été aussi efficientes et adaptables que lorsqu’elles ont été libérées des contraintes administratives afin de gérer le quotidien, au travers de la logistique, des ressources humaines, tout en étant force de proposition d’innovation en santé et cela au plus proche du chevet du patient !

Nous pourrions en deviser pendant des heures sans changer d’avis sur une conclusion, simple au demeurant. En définitive, les pistes sont nombreuses pour retrouver le « sens » de la pratique soignante. Elles ne sont pas inatteignables et font souvent appel à des initiatives parfois peu coûteuse pour notre système de santé. Dans cet ensemble, pourtant, deux urgences émergent et doivent dessiner de nouveaux itinéraires, de nouvelles perspectives professionnelles avant que les « aventuriers de l’arche de santé perdu » empruntent, à raison, le moindre chemin de traverse.

D’abord, il apparaît primordial de « redonner du souffle » à l’expertise soignante. Elle n’est résolument plus en 2020 une attitude, un « savoir-être » strictement relationnel qui se contenterait d’une seule reconnaissance du patient, elle est une aptitude, fondée sur tout un ensemble de « savoirs-faires » et surtout de « savoirs-penser » qui nécessitent une juste reconnaissance institutionnelle au travers du parcours de la carrière.

Puis, au lieu de « remettre l’église au cœur du village », replaçons l’Homme au centre du système de santé comme une fin et non comme un moyen d’obtenir des moyens financiers qui ne sauraient pas, seuls, remplir le moteur de l’individu dont l’essence même, le faisant avancer, sont ses valeurs humanistes : le professionnel de santé.

 

Car, soyons-en certains, « pour exercer avec épanouissement dans le domaine du soin, il faut donner du sens à ce que l’on fait. Se sentir, être en adéquation avec ses valeurs et sa sensibilité, c’est suivre le sinno, autrement dit, la direction, ce vers quoi notre cœur nous dirige » [1]


Pour aller plus loin : 

[1] BATAILLE A. « Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital », Février 2019, City Editions.

Après cette lecture, pourquoi ne pas enrichir votre pensée avec :

  • « Hôpital, les idées des acteurs », Juillet 2020, Cercle de Réflexion pour l’Avenir de la Protection Sociale (C.R.A.P.S)
  • CANOUÏ P., « La souffrance des soignants : un risque humain, des enjeux éthiques », InfoKara, Volume 18, pages 101-104, 2003.
  • FLEURY C., « Le soin est un humanisme », Mai 2019, Collection Tracts, n°6, Editions Gallimard.
  • GAUVIN-RENAULT C., « Reconstruire l’hôpital – concilier normes et relation de soins », Editions Eres, 2020.
  • MEZIANI S., « Le défi du sens, pour une nouvelle poétique de l’Homme », Janvier 2015, Editions Albouraq.
  • MONTAIGNE M., « Essais », 157

Autres articles de l’auteur sur la même thématique :

 

Alexis BATAILLE et JL STANISLAS, 22 07 2020 Version 5

Jean-Luc STANISLAS,  Fondateur de la plateforme média digital d’influence ManagerSante.com remercie vivement  Alexis BATAILLE , Aide-Soignant et, depuis Septembre 2019, étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France. pour avoir accepté de partager son expérience, à travers ce nouvel article,  pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com.

 


Biographie de l’auteur : 
Aide-soignant diplômé en 2013. Alexis Bataille rejoint le Service de Santé des Armées la même année et servira dans différents Hôpitaux d’Instruction des Armées jusqu’en 2019. Durant son parcours de soignant militaire, Alexis aura en plus l’occasion d’être projeté en opération extérieure mais aussi d’être membre du Conseil de la Fonction Militaire du Service de Santé des Armées.
Dorénavant aide-soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, Alexis Bataille est étudiant en soins infirmiers au sein d’un institut de formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.
En parallèle de son activité professionnelle et étudiante, Alexis Bataille est également membre du comité de rédaction du site infirmiers.com, membre du Cercle Galien et auteur d’un ouvrage intitulé “Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital” paru chez City Editions en 2019.


[OUVRAGES DE L’AUTEUR]

 

Préface de cet ouvrage

Aide-soignant…
S’il fallait oublier le mot « aide » pour ne retenir que celui de « soignant » ? Ignorés du plus grand nombre, sans exposition médiatique – bien que la récente crise sanitaire ait éclairé leurs fonctions – qui parle de ces professionnels du « care », du « prendre
soin » ? Qui leur donne la parole, les écoute et les valorise ?
Je me souviens du témoignage de l’un d’entre eux qui affirmait : « Qu’un geste, un regard, une accolade, une parole ou un fou rire partagé avec la personne dont on a la charge, redonne foi en ce métier, en l’humain. À cet instant précis on sait pourquoi on est là… »
Oui, affirmons-le et ce n’est pas les infirmiers(ères), cadres de santé, médecins… et surtout patients qui nous contrediront : chacun connaît la valeur et le rôle indispensable des aides-soignants au sein d’une équipe soignante. Il n’y a pas si longtemps, le binôme infirmière/aide-soignante était le « duo gagnant » d’une prise en soin optimale. En effet, grâce à
cet apport de compétences mixtes, le temps du soin et du confort s’opérait pour le patient de façon fluide et dans la continuité : du petit-déjeuner à la toilette, en passant par la réfection du lit, la mise au fauteuil, le renouvellement du pansement ou tout autre soin
technique. Nous ne pouvons que constater aujourd’hui combien cette valeur du travail en binôme est malmenée.
Pourtant, ce qui en résulte, grâce notamment au rôle propre de l’aide-soignant qui ne lui est pourtant pas accordé, c’est cette attention, cette disponibilité, cette écoute, cette gestuelle, cette qualité relationnelle et, au-delà, cette observation clinique qui fait toute la différence. Toutes ces qualités sont la valeur-ajoutée du prendre soin dans la « globalité » du patient, un terme tellement usité qu’il en a perdu sa valeur intrinsèque. Quiconque se retrouve en position de « malade » va l’éprouver très vite. Le travail de l’aide-soignant n’est donc pas seulement une aide, il s’agit bel et bien d’un soin précis et réel.
À l’heure où notre système de santé opère nécessairement de profondes mutations, où l’on parle enfin « d’attractivité » dans les métiers du soin, gageons que celui d’aide-soignant, riche d’un savoir, d’un savoir-faire et d’un savoir-être qui lui est propre, puisse exprimer l’essence même de son cœur de compétences. Il est en effet grand temps que de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, qu’il soit reconnu comme professionnel de santé à part entière, et ainsi valorisé comme il le mérite !
Bernadette FABREGAS, Infirmière
Directrice des rédactions paramédicales, Infirmier.com
Groupe Profession Santé  @FabregasBern

 


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Interviews de l’auteur : 


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