En quoi la maladie modifie-t-elle la perception de notre “existence” ? Le Professeur Eric DELASSUS nous répond

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N°31, Novembre 2019


 

Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School).

Il est auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent est publié en Avril  2019,  portant le titre suivant :  La philosophie du bonheur et de la joie : le bonheur à l’hôrizon, aux Editions Ellipses.

 

Afin de réfléchir sur la dimension existentielle de la maladie il semble important d’analyser la signification de l’expression « être malade ». « Être malade », en effet, ce n’est pas « avoir une maladie » ; l’expression « avoir telle ou telle maladie » sert plutôt à qualifier l’affection dont on est atteint, plutôt que l’état dans lequel on se trouve. Ainsi « on a telle ou telle maladie », son degré de gravité est plus ou moins élevé, mais quelle que soit cette pathologie, durant le temps qu’elle nous affecte, on est malade. Autrement dit quelque chose en nous est altéré, nous avons l’impression que notre être se trouve modifié et que ce qui n’est tout d’abord qu’un dysfonctionnement du corps modifie totalement notre manière d’être au monde ; nous nous sentons plus fragile et notre manière d’appréhender la vie n’est plus la même.

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La maladie est-elle une menace ? 

Si la maladie est asymptomatique nous vivons avec l’impression d’une menace permanente placée comme une épée de Damoclès au dessus de notre tête ; et si les symptômes sont plus voyants, nous vivons cette fragilité au quotidien, par la sensation et le sentiment de faiblesse qu’elle engendre, et aussi pour les cas les plus pénibles par la souffrance qu’elle entraîne voire la perspective de la mort qui se dessine.

Cette appréhension différente de la vie va principalement se manifester sur le plan de la temporalité ; en bonne santé nous faisons des projets, nous anticipons sur un avenir lointain, au point parfois d’ailleurs de sacrifier le bonheur présent en vue d’un bonheur futur jugé supérieur. Malade, nous avons plutôt tendance à vivre tant bien que mal le présent en n’envisageant que l’avenir proche lorsque cela s’avère nécessaire. Même lorsque nous sommes atteints d’une maladie bénigne et passagère, nous avons tendance à reporter à plus tard la résolution de certains problèmes et à attendre que les choses aillent mieux pour les affronter ; un peu comme si la maladie était une parenthèse dont il faudrait attendre la fermeture.

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Cependant, si la maladie, semble modifier notre être, notre manière d’être au monde, modifie-t- elle profondément quelque chose ?

Il ne s’agit pas bien entendu de nier ici l’inconfort, la souffrance et tous les effets pénibles de la maladie, mais bien au contraire de s’interroger sur les conséquences qu’ils peuvent avoir sur la perception de notre existence. Car finalement la maladie change-t-elle vraiment notre être, ou plus exactement, modifie-t-elle réellement notre condition ? Ne joue-t-elle pas plutôt un rôle de révélateur pour notre conscience qui a tendance à se laisser aveugler par les activités de la vie courante, refusant de voir la fragilité et la finitude de l’existence humaine.

L’homme malade n’est-il pas comparable à cet homme dont parle Pascal qui ne supporte pas d’être enfermé seul dans une chambre parce qu’il s’y trouve confronté à la misère de sa condition, à la fragilité et à la finitude de son existence ; la différence, et elle est de taille, étant que l’homme malade ne peut facilement sortir de cette chambre pour se divertir, se détourner de lui-même, fermer la parenthèse dont nous parlions précédemment, la maladie étant toujours là pour lui rappeler sa condition et le ramener à l’essentiel ? L’homme est ainsi ramené à sa condition, c’est alors qu’il perçoit plus ou moins consciemment que sa condition n’est pas celle d’un être comme les autres, qu’il ressent et perçoit son existence selon les modalités d’une relation au monde et à la vie qui lui est propre.

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Comment appréhender et supporter l’implacable destinée de la maladie ? 

En effet la condition de l’homme est avant tout celle d’un existant, il est, tout en étant toujours hors de soi. Même lorsqu’il se retourne sur soi pour s’orienter vers ce qui n’est pas lui, le monde et les autres, c’est toujours en se distanciant de lui-même. Il est donc présent au monde en inscrivant son existence dans une relation singulière à lui-même qui elle-même s’inscrit dans la dimension de la temporalité principalement en raison du fait qu’il sait qu’il va mourir. Ayant le sentiment de la finitude de son existence, il cherche à donner à celle-ci un sens et pour cela se projette sans cesse dans un avenir qui est pour lui toujours à construire, nourrissant toujours projet sur projet, afin, sinon de donner un sens à sa vie, tout au moins d’avoir l’illusion qu’elle en a un.

Seulement voilà, l’homme n’étant pas maître de tout, il lui arrive de rencontrer des obstacles à la réalisation de ses projets et la maladie est peut-être celui qui peut se présenter le plus cruellement à lui. Soudain, il sait que son existence ne lui appartient plus en totalité, il redevient le jouet d’une nature qu’il croyait pouvoir maîtriser et tout ce qui pouvait donner sens à sa vie s’effondre. Confronté à ses limites, à sa faiblesse et sa fragilité ainsi qu’à la perspective de la mort, confronté à sa finitude, tous ses efforts pour donner sens à sa vie s’avèrent vains et illusoires, il ne perçoit plus que l’absurdité d’une existence que rien ne justifie, et si par surcroît à la maladie s’ajoute la souffrance, cette dernière s’impose à lui comme l’arbitraire le plus implacable, comme l’injustice la plus insupportable qui soit.

Certes, la foi peut aider certains hommes à supporter une telle situation, mais tous ne semblent pas avoir été touchés par la grâce et trop souvent elle n’est pas assez intense pour aider le malade à accepter sa condition ; quand elle n’est pas tout simplement absente, et là face au néant de sens qui l’accable, il se sent totalement démuni. En conséquence aux souffrances de la maladie s’ajoutent celle d’une angoisse existentielle que rien ne semble vouloir apaiser.

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La conscience permet-elle d’accepter la maladie, sans en rechercher désespérément le sens, pour moins souffrir ? 

La question est donc de savoir comment malgré tout aider le malade à mieux vivre cette situation, voire même à l’accepter en comprenant mieux ce qui l’accable et peut-être en se libérant de cette quête éperdu d’un sens qui semble sans cesse lui échapper.

À l’origine de cette quête du sens il y a d’abord le désir, cet « appétit accompagné de conscience» dont parle Spinoza et qui est en quelque sorte pour l’homme le moteur de la vie, la manifestation de cet effort pour persévérer dans l’être qui anime tout ce que produit la nature. Chez l’homme malade cet effort va devenir plus pénible car il va rencontrer des obstacles extérieurs plus difficiles à surmonter qu’à l’habitude ; et parce qu’il va en conséquence ressentir une importante frustration source de tristesse puisqu’elle engendre le sentiment du passage vers une moindre perfection, d’une diminution de sa puissance.

Si le désir est à l’origine de cette quête de sens et de cette tendance proprement humaine à vouloir donner un sens à tout ce qui se produit dans la nature, c’est que par anthropomorphisme l’homme a tendance à interpréter tout comme s’il était le résultat d’une intention identique aux volontés qu’il met à l’oeuvre lorsqu’il agit.

De là naît chez le malade le désir de rechercher des raisons à sa maladie et de ne pas se contenter d’expliquer cette dernière par des causes.

En conséquence le malade se sent faible et donc triste, et à cette tristesse s’ajoute le sentiment de vivre une existence injuste et absurde puisque soit il est incapable de donner un sens à ce qu’il vit, soit ce qui ne fait qu’accroître sa tristesse, il vit sa condition d’homme malade comme étant le prix d’une quelconque faute.

Pour éviter ces deux écueils il faudrait donc se libérer du poids du sens, éviter de juger absurde ce qui ne peut l’être, parce que n’ayant pas à avoir de sens. Si nous jugeons certaines choses absurdes c’est parce que nous voulons, quoi qu’il en soit, leur donner un sens. Nous pouvons juger un comportement humain absurde, mais est-ce encore légitime de juger tel un fait de nature ?

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Aussi pour mieux accepter la maladie, il convient de se libérer de l’emprise de cette illusion du sens en comprenant que la maladie est un phénomène naturel comme un autre et auquel nous sommes soumis parce que nous sommes des parties de la nature régies par le même nécessité que les autres êtres.

Aussi se libérer du sens, c’est donc rechercher les causes de la maladie au lieu d’en recherche les raisons. La maladie n’est pas un bien ou un mal en soi, elle n’est un bien ou un mal que pour nous. Il est donc insensé de vouloir lui trouver un sens et en conséquence de souffrir de souffrir, de redoubler les maux qu’elle nous inflige en la jugeant absurde et injuste. Il est plus judicieux de l’affronter comme une force naturelle contre laquelle d’autres forces, elles aussi naturelles, peuvent agir. Ainsi le malade pourra voir s’accroître en lui la joie, considérée comme le sentiment grâce nous passons à une perfection plus grande par un accroissement de notre puissance d’agir ; devenant acteur de sa condition et des traitements qu’il entreprend il aura moins l’impression de subir la maladie comme un mal absurde et injuste obéissant à des forces aveugles et irrationnelles contre lesquelles il ne peut absolument rien.

Mais cette libération de l’emprise d’un sens absolu ne conduit pas pour autant à une vie insensée, au sens absolu se substitue le sens relatif, celui qui est déterminé par le désir humain, qui est essentiellement désir de vivre, et c’est ce désir de vivre, éclairé par la réflexion rationnelle, qui donne sens à toute vie et principalement à celle de l’homme malade qui trouve en lui la force de lutter contre ce qui l’agresse et pourrait le détruire.

 

Professeur Eric DELASSUS

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS,Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie , co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Septembre 2018 intitulé « Ce que peut un corps » aux Editions l’Harmattan,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteur :
Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il vient de co-publier un nouvel ouvrage le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan,   

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

 

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

[OUVRAGE

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