104_PF2019_GALERIE_1574610172-32dbcf

Quels sont les éléments qui influencent l’immanence médicale dans le processus décisionnel ? Le Professeur Éric DELASSUS les met en évidence (partie 3/4).

N°61, Novembre 2022

Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School). Il est co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses.

Il est également co-auteur d’un nouvel ouvrage publié depuis le04 Octobre 2021 chez LEH Edition, sous la direction de Jean-Luc STANISLAS, intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins

 

Relire la deuxième partie de cet article.

La logique de la décision, si l’on entend par là la totalité des interactions causales qui déterminent cette décision, ne transcende donc pas la prise de décision ; elle lui est immanente et c’est en comprenant celle-ci par la réflexion que l’on peut espérer éviter des égarements qui résulteraient d’interférences qui seraient elles-mêmes causées par l’intervention de facteurs qui n’ont pas leur place dans le processus décisionnel. C’est, entre autres, le cas de certains affects, mais pas de tous. La question se pose donc de savoir quels sont ceux qui jouent un rôle légitime dans ce type de choix et quelle doit être leur place dans la démarche suivie.

En dernier lieu se pose également la question du moment de la prise de décision. S’il faut décider alors que l’on ne sait pas, c’est parce que précisément il n’est pas toujours possible de prendre le temps nécessaire pour découvrir quelle serait la meilleure solution d’un problème.

L’influence des affects

Les situations rencontrées dans le contexte médical sont typiques de celles qui nécessitent que la décision soit prise dans une urgence qui, si elle n’est pas toujours extrême, entraîne le dépassement à un moment bien défini du temps de la délibération pour que l’acte puisse s’accomplir. Il y a, en un certain sens – et l’étymologie, même si elle présente un caractère métaphorique, est là pour nous le rappeler [1] –, une certaine violence de la décision. Il convient de couper, de trancher, et cela ne peut se faire à n’importe quel moment. Il s’agit, en effet, d’introduire une rupture entre l’avant et l’après, de faire un choix dont on sait que souvent les conséquences seront irréversibles et qu’elles pourront varier en fonction du moment de la prise de décision. Intervenir trop précocement parce qu’on se laisse dépasser par l’urgence de la situation, ou trop tardivement par excès de prudence, peut entraîner des effets dramatiques pour le malade. Il importe donc de savoir non seulement que décider, mais quand décider. La question est ici celle de l’opportunité de la prise de décision : une mauvaise décision est souvent prise trop tôt ou trop tard. Elle doit trouver son Kairos [2] pour être prise au moment qui convient, et c’est peut-être là le plus difficile dans la mesure où la singularité des problèmes ne peut faire reposer sur une quelconque règle la prise de décision ultime, celle qui consiste à choisir le moment même de la décision[3]. Le processus de décision, comme tout processus, s’inscrit dans une temporalité qui lui est propre et dont la maîtrise ne peut reposer que sur l’expérience même de la prise de décision. De même que la vertu ne s’enseigne pas mais se pratique et s’enrichit à chaque fois que s’accomplit un acte vertueux qui se sait vertueux, la prise de décision ne peut s’apprendre que par l’exercice même de notre pouvoir de décision et le travail réflexif du sujet sur son propre mode de fonctionnement lors des différents moments qui traversent cet enchaînement qui va de la position d’un problème, en passant par la délibération et le dialogue de tous les acteurs, pour aboutir à la prise de décision elle-même. Comme l’écrit très justement Pierre Le Coz : « La réflexion philosophique sur la décision se situe dans l’après coup, au niveau d’une clarification rétrospective des facteurs décisionnels[4]. ».

La norme dans le processus décisionnel 

C’est la raison pour laquelle nous allons tenter de déchiffrer le processus décisionnel en en analysant les différentes phases et en nous efforçant d’identifier les multiples instances qui sont à l’œuvre dans son effectuation.

Toute décision médicale a, en droit, pour but de réaliser ce qui est vraiment utile au patient. Si l’on considère en effet, à l’instar de Spinoza, que tout être quel qu’il soit est d’abord animé par le conatus, c’est-à-dire l’effort par lequel il persévère dans l’être, il est permis de considérer comme vraiment utile ce qui accroît la puissance d’être et d’agir du malade. Cependant, il ne faut pas, bien évidemment, que cet effort ne soit compris que comme une tendance à accroître la vie uniquement de manière quantitative. S’il faut s’efforcer de maintenir le patient en vie le plus longtemps possible, cet objectif n’a de sens

que si ce maintien contribue à l’accroissement de sa puissance d’être en fonction de laquelle se définit la qualité de la vie. Cette puissance d’être est aussi puissance d’agir ; c’est la raison pour laquelle la souffrance ne peut faire bon ménage avec le conatus.

La souffrance est par définition contraire à l’action, elle est essentiellement conséquence d’un état de passivité. L’être qui souffre subit, il est contraint de supporter ce contre quoi il ne peut rien, et ce serait aller à l’encontre de sa tendance naturelle que de lui imposer une vie de totale passivité. Une prise de décision de poursuite ou d’arrêt de soin pour un malade en fin de vie, le choix de réanimer ou non un patient tombé dans un coma dont

l’issue est incertaine, devrait donc toujours commencer par une évaluation de la capacité d’action dont bénéficiera le patient si l’on poursuit les soins ou si l’on parvient à le sortir de son coma. La norme de la décision est donc ici celle du préférable pour le patient, et ce préférable ne peut que varier d’un sujet à l’autre.

La prise en considération du désir du patient

Ainsi, la décision de procéder à l’ablation du larynx, en cas de cancer par exemple, ne doit pas seulement être déterminée par des considérations relevant de la seule technique thérapeutique. Si, pour certaines personnes, le fait de pouvoir ensuite continuer à s’alimenter normalement et de pouvoir communiquer avec leurs proches après une rééducation orthophonique peut les conduire à accepter l’opération, d’autres personnes, pour qui l’usage de la voix est essentiel, peuvent légitimement la refuser. Nous pensons ici au témoignage d’un professeur de lettres retraité qui continuait à donner des conférences après l’arrêt de son activité professionnelle et qui refusait catégoriquement cette solution en arguant – à juste titre – que ne plus pouvoir parler en public signifiait pour lui une situation pire que la mort elle-même. Le préférable est donc ici différent d’un patient à l’autre, là où certains pourront trouver un moyen de restaurer au moins partiellement la puissance qui s’est trouvée altérée par la maladie, d’autres verront une diminution intolérable de celle-ci. C’est cette singularité qui doit nécessairement être prise en compte dans la décision médicale. Autrement dit, s’il est relativement aisé de définir à peu près clairement la fin poursuivie, qui est de restaurer autant que faire se peut la puissance du malade, il est plus difficile de juger ce qui est préférable pour le malade, dans la mesure où cette finalité se décline selon des modalités très diverses. Toute prise de décision médicale semble ne pouvoir s’effectuer qu’en fonction de normes et de critères qui ne peuvent être définis qu’au regard de la complexion singulière du patient.

Intervient donc nécessairement dans ce processus la prise en considération du désir du patient, et principalement sa compréhension, dans la mesure où ce dernier n’est pas nécessairement explicite, où l’explicite peut renvoyer à de l’implicite, où ce qui est déclaré ne correspond pas nécessairement à ce qui est véritablement souhaité. Médecins et soignants sont souvent condamnés à naviguer à vue en s’efforçant de cerner le vrai désir du patient. Ce qui nécessite qu’on l’écoute, qu’on interprète parfois ce qu’il dit, ne dit pas ou exprime difficilement. Il faut parfois consulter ses proches, ceux qui l’accompagnent, pour mieux comprendre ses attentes.

Conclusion provisoire :

Tout cela demande du temps, un temps qui n’est pas toujours compatible avec l’urgence de la prise de décision, mais qu’il faut malgré tout, dans la mesure du possible, s’efforcer de prendre. Il s’agit donc bien ici, à proprement parler, d’un travail d’auscultation de la part du soignant ; il s’agit d’écouter le mouvement intérieur de la vie sans se laisser abuser par la superficialité des apparences visibles.

Lire la suite de cet article le mois prochain.

Eléments bibliographiques :

[1] « DÉCISION n. f. xive siècle, au sens 1 ; xviie siècle, au sens 2. Emprunté du latin decisio, “action de trancher une question, arrangement, transaction” », Dictionnaire de l’Académie, neuvième édition.

[2] « S’il n’y a qu’une façon de faire le bien, il est bien des manières de le manquer. L’une d’elles consiste à faire trop tôt ou trop tard ce qu’il eût fallu faire plus tard ou plus tôt. Les Grecs ont un nom pour désigner cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne : c’est le Kairos, l’occasion favorable, le temps opportun », P. Aubenque, La Prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963, p. 96-97.

[3] « La vie est courte, l’art est long, l’occasion est prompte [à s’échapper], l’empirisme est dangereux, le raisonnement est difficile. Il faut non seulement faire soi-même ce qui convient ; mais encore [être secondé par] le malade, par ceux qui l’assistent et par les choses extérieures », Hippocrate, Aphorisme, 1.

[4] P. Le Coz, Petit Traité de la décision médicale, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 21.

 

N’hésitez pas à partager cet article


Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS, Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com 

Biographie de l'auteur :

Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il a publié plusieurs ouvrages :
– le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan.
– un ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses.
Il est également co-auteur d’un dernier ouvrage, sous la Direction de Jean-Luc STANISLAS, publié le 04 Octobre 2021 chez LEH Edition,  intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins.

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

 

Partager l'Article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Articles similaires