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Comment prendre en charge la souffrance des soignants ? Le Docteur France COSTENTIN propose plusieurs recommandations pour les managers et les soignants (Partie 2/2)

Nouvel Article pour notre plateforme média ManagerSante.com, rédigé, dans le cadre d’une interview,  par le Docteur France COSTENTIN , Médecin Urgentiste Hospitalier en SAMU et médecin libéral en maison médicale pour des consultations non programmées de médecine générale. Elle est également Coach Professionnelle et  déléguée régionale Normandie de l’association SPS (Soins aux Professionnels de la Santé).

Dans notre édition digitale du 21 janvier le Dr France Costentin, nous présentait l’inquiétante réalité de terrain en termes de risques psycho-sociaux, actuellement vécue par les professionnels de santé. Dans ce second article, le Dr France Costentin nous expose ses réflexions et propositions pour prévenir et prendre en charge la souffrance des soignants.

Dans ce marasme où les RPS sont de plus en plus nombreux, PREVENIR, LIMITER et REPARER sont les trois étapes essentielles qu’il est urgent de mettre en place

Voici quelques recommandations ou conseils à mettre en application dès à présent afin d’aider les professionnels de santé à traverser au mieux cette crise.

Il est fondamental et urgent de mettre en place des actions concrètes.

Et ces actions concrètes doivent se concentrer sur deux cibles, de façon égale et prioritaire  : Le SOIGNANT et l’ORGANISATION du travail.

→ Concernant la prise en prise en charge du soignant : il est urgent de « panser » les souffrances et de penser prévention et qualité de vie au travail (QVT).

→ Concernant l’Organisation, il est urgent de donner la priorité à l’Humain (les patients et les soignants) plutôt qu’au rendement, à la productivité et à la performance, et d’alléger la bureaucratie qui alourdit tout le système.

Pour les managers et encadrants :

1 – Ecoutez les professionnels de santé :

Ecoutez les professionnels de Santé : Ils sont le baromètre de votre service. Vous avez un rôle essentiel dans la gestion humaine de votre service.

Les staffs, les réunions de service, les entretiens individuels sont des espaces où la parole peut se libérer. Mais en cas de crise ou de souffrance au travail impactant le quotidien, Il est nécessaire que vous puissiez organiser des espaces de parole par petits groupes ou en individuel avec les soignants – L’objectif de ces espaces de parole étant de pouvoir leur permettre de verbaliser les difficultés qu’ils traversent actuellement.

Ces espaces de parole permettent de mieux comprendre les problématiques du service mais aussi de repérer les personnes les plus à risque de burn out.

Lors des séances collectives, il est primordial qu’un animateur expérimenté extérieur au service soit présent et anime ces séances avec bienveillance et confidentialité. Sa présence apportera une valeur ajoutée significative dans la gestion des séances et des émotions permettant une verbalisation utile et efficiente.

Il est aussi nécessaire de contacter le/la médecin du travail et le/la psychologue du travail de votre établissement en cas de conflit ou de mise en danger physique ou psychique de vos collaborateurs.

2- Réalisez un questionnaire à l’attention des professionnels de santé :

Dans chaque service, afin de connaître les différentes sources de souffrance au travail, il est utile de diffuser un questionnaire anonyme permettant de connaître les difficultés rencontrées par chacun(e).

Au travers de ce questionnaire, vous pouvez par exemple demander de prioriser les trois tâches ou situations qui génèrent le plus de souffrance au travail chez vos collaborateurs.

Il est aussi appréciable d’utiliser ce questionnaire anonyme pour quantifier les tâches invisibles de chacun(e).

Connaître et évaluer toutes les tâches invisibles est une étape fondamentale qui permettra au soignant de se sentir reconnu dans son travail et au manager de se rendre compte que le temps de travail imparti pour une tâche est souvent sous-estimé car bien inférieur à celui dont on aurait besoin.

3- Impliquez les acteurs de terrain afin de trouver des solutions pour optimiser leur organisation locale :

Rien n’est plus douloureux que d’être dans le subi. Remettre les acteurs de terrain en action en redonnant du sens à leur quotidien est un pilier essentiel.

Il est crucial de leur demander les solutions qu’ils mettraient en place pour résoudre les problématiques. Il y aura certes beaucoup d’idées irréalisables dans ce contexte actuel, mais l’intelligence collective peut faire de grandes et belles choses.

4- Soyez le messager des problématiques et des solutions auprès des instances décisionnelles :

Dans l’organisation pyramidale des établissements hospitaliers, il est urgent actuellement que vous fassiez remonter sans déni ni masque, auprès de vos N+1 et N+2 la situation exacte sur le terrain.

Il est indispensable que les managers changent leur regard sur les situations qui dysfonctionnent. Une situation qui dysfonctionne ne signifie pas que vous n’êtes pas à la hauteur ou que vous êtes un mauvais manager. Le système pyramidal actuel nécessite que les instances décisionnelles soient informées et prennent conscience des réalités de terrain et de la souffrance des professionnels.

Verbaliser les situations difficiles et attentes de vos collaborateurs vous permettra aussi de ne pas ressentir de conflit de valeur et de loyauté avec eux.

Vous êtes certes garants des moyens et résultats mais vous êtes aussi garants de la sécurité physique et mentale de vos collaborateurs.

5 – Remettez de la motivation au sein des équipes :

Il est salutaire de réfléchir à des espaces de détente et de décompression pour les équipes afin de leur permettre de récupérer et de se réparer.

Il existe différents moyens permettant à vos collaborateurs de recontacter une sensation de bien-être et de détente dans l’environnement de travail hyper exigeant actuel.

Leur permettre d’aller en formation pour redonner du sens à leur travail et renforcer leurs compétences ne pourra qu’être un plus pour les professionnels de santé et les patients.

Leur permettre d’accéder à des espaces de bien-être au sein de leur service aura aussi un effet réparateur et ressourçant dans un environnement « maltraitant ».

De nombreuses initiatives ont déjà été expérimentées avec succès au sein des services de soins :

– Séances de sophrologie, séances de réflexologie, pauses avec casques à réalité virtuelle, « bulle à sieste » …

Beaucoup d’outils existent actuellement et peuvent apporter des espaces de détente pour les personnels hospitaliers.

Il est non seulement nécessaire de multiplier ce type d’initiatives mais aussi et surtout, de formaliser et d’officialiser ces temps de pauses, afin qu’ils ne soient pas subsidiaires et qu’ils soient obligatoires dans le temps de travail. Ne pas officialiser et cadrer ces temps de ressourcements, reviendrait à les négliger et/ou à les faire vivre avec culpabilité par les soignants, effaçant ainsi leur objectif principal qui est de déconnecter et d’être en mesure de reprendre ses activités avec une meilleure énergie et une diminution de leur niveau de stress.

 – L’organisation de soirées ou journées de cohésion, les fameux « Team-building » ont démontré leur efficacité sur la cohésion d’équipe et l’amélioration de la communication. La surcharge de travail actuelle ne permet malheureusement plus aux professionnels de Santé de pouvoir se libérer pour des réunions formelles ou informelles en dehors de leurs heures de travail.

6- Communiquez sur tout changement et témoignez de la reconnaissance à vos collaborateurs : 

Dans ce contexte incertain et instable, il est essentiel d’anticiper et de communiquer suffisamment en amont de tout nouveau changement. Accompagner un changement permet à ceux qui le subissent de le comprendre et de l’accepter mais aussi d’être force de proposition afin de le moduler.

Promouvoir la bienveillance ne pourra qu’avoir un impact positif sur vos collaborateurs et l’ambiance du service. Vous avez aussi la mission de repérer les individualités opposantes ou non bienveillantes afin de comprendre leur mal être et de prévenir la violence au sein de vos équipes.

7- Gardez toujours à l’esprit, qu’un hôpital sans soignants ne pourra jamais fonctionner et que l’informatisation ne doit pas alourdir la tâche mais plutôt la faciliter :

Il est urgent de recentrer le soignant sur le  « soin » ++

L’informatisation des services a été mal vécue par beaucoup de soignants dans de nombreux pays.

Dans des situations multiples, l’informatisation a eu pour effet néfaste, d’éloigner le soignant du patient et d’alourdir les procédures.

Les professionnels de santé doivent désormais rédiger via l’informatique des courriers, des comptes-rendus d’hospitalisation, des demandes d’examens et des ordonnances… Ces demandes auparavant manuscrites pouvaient être déléguées et demandaient beaucoup moins de temps.

L’informatisation présente certes le grand intérêt de tracer, homogénéiser, transmettre mais son utilisation est souvent vécue comme fastidieuse.

Il est capital de réfléchir à tous les moyens qui permettront de favoriser l’humain et de réduire ces temps qui éloignent les soignants des patients.

8- Repensez les organisations pour alléger au maximum les tâches administratives des soignants :

L’intelligence collective va être indispensable pour réfléchir aux différents moyens qui allégeront au maximum les tâches administratives des soignants.

Interroger les soignants sur les causes exactes de souffrance au travail liées à l’organisation permettra d’établir un diagnostic précis et de réfléchir concrètement aux solutions possibles.

  • Voici quelques pistes de réflexion :

-La création et multiplication de poste d’assistants médicaux, de « bed-managers », d’agents de médiation… pour effectuer les nombreuses tâches non médicales par délégation et supervision du médecin (prises de rendez-vous, remplissage des bons de transports et formulaires multiples très chronophages au quotidien, recherche de lits disponibles …)

-L’utilisation et la diffusion de logiciels informatiques à reconnaissance vocale, mieux adaptés à la pratique médicale, pour permettre de faciliter la retranscription des consultations et comptes rendus et permettre non seulement d’alléger la charge mentale mais aussi de gagner un temps précieux qui sera consacré au patient.

L’oralité demande moins d’effort que l’écrit. Il faut absolument réfléchir aux moyens qui permettront de retranscrire les paroles avec la plus grande fiabilité et facilité pour gagner en efficacité.

L’allègement de certaines procédures et leur adaptation en fonction des services, selon leurs besoins et leur propre organisation. Les cadres trop rigides peuvent être démotivants et limitants.

Le Développement des outils digitaux en collaboration très étroite avec les acteurs de terrain. De nombreux nouveaux outils digitaux ont déjà vu le jour et montré leur efficacité. Dans un futur très proche,  ils seront des alliés au quotidien pour les soignants…

9- N’hésitez pas à vous faire accompagner vous aussi :

La solitude du manager est une réalité quotidienne.

Un accompagnement par un pair, un mentor, un coach professionnel permet de prendre du recul pour comprendre une situation mais aussi de trouver en vous les ressources pour résoudre les conflits et les difficultés du quotidien.

Pour tous les Professionnels de Santé :

1 – Ne restez pas seuls et verbalisez vos limites, vos problématiques, vos insatisfactions et vos souffrances.

Verbalisez auprès des personnes-ressources de votre service, auprès des personnes bienveillantes de votre environnement professionnel mais aussi auprès des professionnels de santé au travail ou de votre médecin généraliste. Il vous est aussi désormais possible de contacter en ligne (téléphone ou visio) des professionnels de l’accompagnement dédiés à la prise en charge des soignants * ( SPS¹, AAPMS², MOTS³…)

2- Repérez vos collègues en souffrance (changement de comportement, cynisme inhabituel, isolement…) Montrez-leur que vous êtes présent. Alertez sans attendre la médecine du travail et votre manager.

3- Ecoutez votre corps qui vous parle : irritabilités, manque de sommeil, libido réduite, maux de tête, épigastralgies, reflux, eczéma, douleurs musculaires … sont autant de manifestations de stress chronique et vous alertent d’un mal être que vous n’exprimez pas et dont vous n’avez peut-être pas conscience.

4- Ecoutez votre mental qui vous parle : mauvais rêves,  crises d’angoisse ou attaques de panique, anxiété chronique récente, ruminations… sont aussi des signes d’alerte à ne surtout pas négliger.

5 – Apprenez à vous écouter et à dire NON lorsqu’une demande n’est pas écologique avec votre état de santé psychique et /ou physique.

6 – Redéfinissez la place de votre travail dans votre vie. Le travail est un des composants essentiels de l’identité, mais il n’est pas le seul. Lui donner toute la place vous mènera très certainement à des insatisfactions et de nombreux déséquilibres.

7 – Faites du sport, développez vos talents créatifs ou artistiques, profitez de la nature et cultivez votre lien social plutôt que de vous tourner vers des conduites addictives, la solitude ou de la rumination mentale qui vous seront néfastes à court et moyen terme.

8 – Récupérez de vos nuits de travail en dormant suffisamment le lendemain, loin de toute autre sollicitation sonore, digitale ou téléphonique.

9 – Instaurez une routine saine : heures régulières de sommeil, alimentation équilibrée (limitez les sucres rapides), exercice physique modéré… tout en acceptant le fait que la vie est mouvement et changements permanents.

10 – Consultez votre médecin généraliste et/ou votre médecin du travail et/ou un psychologue du travail pour un avis ou l’alerter d’un danger ou de votre mal-être.

11 – Soyez solidaires et « jouez » collectifs, car « lorsque deux forces sont jointes, leur efficacité est double » I. Newton. Cultivez la bienveillance et ne transférer pas votre colère envers vos collègues ou contre vous-même.

12 – Souvenez-vous des motivations et du sens qui vous ont fait choisir votre métier. Reconnecter vous à vos valeurs fondamentales qui vous ont guidé vers ce choix afin de retrouver du sens dans vos actions du quotidien. 

Quelques références pour aller plus loin :

1SPS : Association « Soins aux Professionnels de Santé ». Depuis 2015, SPS vient en aide aux professionnels de santé en souffrance et agit en prévention pour leur bien-être.

Tel : 0805 23 23 36 – numéro vert et gratuit pour des entretiens 7j/7 et 24h/24 et application mobile

2 AAPMS : Association d’Aide professionnelle aux Médecins et Soignants – Plateforme téléphonique de soutien psychologique 24h/24 et 7j/7 Tel : 0800 80 08 54

3 MOTS : Médecin-Organisation-Travail-Santé pour la prise en charge de l’épuisement personnel et professionnel des médecins.

Angela L Rollins 1 «Organizational conditions that influence work engagement and burnout: A qualitative study of mental health workers » – Psychiatrie Rehabil J. 2021 Sep;44(3):229-237

Site Souffrance et travail 

 

Biographie de l'auteure :

Docteur France COSTENTIN : 
Exerçant depuis 25 ans la médecine d’urgence et constatant les nombreux dysfonctionnements des organisations de Santé, elle a souhaité se former à la programmation neurolinguistique puis au coaching professionnel depuis une dizaine d’années. Elle accompagne actuellement les particuliers, les soignants et les organisations afin de leur permettre de découvrir et développer leurs potentiels et intelligence collective et mettre en place des stratégies de réussite en optimisant leurs conditions de travail.
Le Docteur France COSTENTIN exerce actuellement en tant que médecin urgentiste hospitalier en SAMU et médecin libéral en maison médicale pour des consultations non programmées de médecine générale ce qui lui permet d’avoir une vision transversale de l’état des lieux de notre système sanitaire.
Elle est actuellement déléguée régionale Normandie de l’association SPS (Soins aux Professionnels de la Santé)- Association qui vient en aide aux professionnels de la santé et aux étudiants en souffrance.
ManagerSante.com soutient l’opération COVID-19 et est partenaire média des  eJADES (ateliers gratuits)
initiées par l’Association Soins aux Professionnels de Santé 
en tant que partenaire média digital

 Parce que les soignants ont plus que jamais besoin de soutien face à la pandémie de COVID-19, l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose son dispositif d’aide et d’accompagnement psychologique 24h/24-7j/7 avec 100 psychologues de la plateforme Pros-Consulte.

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