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En quoi le traumatisme corporel peut-il être un support de résilience du militaire blessé ? Alexis BATAILLE rapporte ce témoignage poignant.

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Nouvelle chronique littéraire rédigée pour ManagerSante.com par Alexis BATAILLE , Aide-Soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, aujourd’hui étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.

Il est auteur de plusieurs ouvrages et est co-auteur d’un livre entretien d’un grand blessé de guerre au Mali, le caporal-chef de première classe Manuel CABRITA, publié chez City Editions, prévu en Mars 2022 intitulé « Je reste un soldat… ».

Janvier 2022

L’accident, la blessure et la mort sont trois hypothèses de travail du militaire. Elles font partie intégrante du contrat d’engagement signé par tous soldat. Pouvant aller jusqu’au « sacrifice suprême », la portée de cette promesse patriotique suppose une abnégation sans nulle autre pareille au service des intérêts de la Nation. L’engagement militaire suppose d’avoir dès lors l’altruisme chevillé au corps, notamment sur le plan moral au physique.

"Mens sane in corpore sano" : témoignage du caporal-chef de première classe Manuel CABRITA

Une consistance humaine qui revêt de puissants enjeux opérationnels tant l’importance du corps est centrale au sein de l’Institution militaire. Symbole de force physique, de virilité, de force mentale et de détermination, le corps du militaire est un véritable instrument de guerre. Une arme incorporée dont la qualité de l’entretien sous toutes ses dimensions admet une importance de même valeur à celle que le soldat confère à ses outils. Un ensemble de dispositions individuelles au service du collectif et de l’efficience de n’importe quelle mission. Mens sane in corpore sano. Un esprit sain, dans un corps sain. Au quotidien, le soldat fait ainsi sienne cette citation de Juvénal.

Or, les risques inhérents au métier des armes ne sont jamais loin. Comme nous l’avons vu, ils sont hypothétiques et mettent chaque jour en péril l’intégrité d’un corps militaire dont on ne peut plus maintenant ignorer la complémentarité physique et psychique qui en déterminent les contours. Mais, que devient ce corps lorsque la réalité s’immisce dans cet espace ? Lorsque le risque devient réalité ?

Le 31 juillet 2017, le caporal-chef de première classe Manuel CABRITA est au volant d’un véhicule de l’avant blindé. Au milieu du désert malien, l’équipage du blindé avance paisiblement sous un soleil brûlant. Quand, soudain, la roue avant gauche du véhicule roule sur un engin explosif artisanal…

Lui emportant un bras, une jambe et une partie du visage, cinq ans après son accident, l’histoire de ce soldat de la quatrième génération du feu est dorénavant celui d’un combat. Celui de la reconstruction physique et psychique qu’il a souhaité raconter avec pudeur. Un travail de rassemblement d’un soi morcelé par une déflagration dont lui seul en connaît le coût mais dont l’inertie du blast semble être sa principale force afin de mener cette tâche laborieuse. C’est la porte d’entrée de notre ouvrage à paraître « Je reste un soldat… » (City Edition). Un témoignage profond qui contribue à renouveler cette question déjà éprouvée lors de la première guerre Mondiale : « En quoi le traumatisme corporel peut-il être un support de résilience du militaire blessé ? »

La blessure, enjeu de réappropriation de Soi.

Le corps est meurtri. Dans sa chair et son esprit. Quelle que soit la gravité et l’étendue de la blessure, l’intégrité corporelle n’est plus. Le caporal-chef de première classe Manuel CABRITA explique cette situation de façon simple dans l’ouvrage : « Il y a un avant et après l’accident».

Cette phrase configure l’état d’esprit dans lequel se trouve le militaire à cet instant précis du récit. Un état transitionnel entre le corp sain, rêvé, et le corps blessé, une réalité. Un « être au Monde » bousculé par une identité fracturée à cause d’une force extérieure. Une substance dont on n’en reconnaît plus les principales caractéristiques et cela en à peine quelques secondes. Une perte à laquelle personne n’est jamais tout à fait prête. Un deuil de Soi immédiat, irrémédiable mais indispensable.

Oui. Indispensable, car, il procède d’une compétence individuelle, innée et complexe dont on peut préfigurer l’importance en pareille situation : la résilience. Aussi, parce qu’elle est le point d’entrée du deuil, la blessure peut en être également la sortie. Après avoir accompagné de nombreux blessés militaires, c’est ma conviction. En effet, celle-ci détermine une nouvelle base de travail sur laquelle l’on peut établir clairement des enjeux de reconstruction de Soi, à la fois physique et psychique. De ce fait, sans pour autant chercher à en recoller les morceaux fractionnés, la blessure apparaît tout de même être le liant d’un Soi renouvelé même si cela doit se réaliser avec le « peu qu’il reste ».

Le rôle d’accompagnement du professionnel de santé devient à ce stade déjà fondamental. Placé en observateur extérieur d’une situation dont même l’empathie admet ses limites sentimentales, dans la mesure où personne, hormis le blessé, ne peut franchement ressentir la douleur du deuil de Soi, le soignant garantit toutefois au soigné d’être son principal tuteur de résilience. Une main tendue sur un chemin de reconstruction et de réhabilitation dont l’expérience de l’un et les ressources personnelles de l’autre sont les deux éléments moteurs du contrat de confiance, de l’alliance thérapeutique.

Pour se faire, le professionnel de santé doit en conséquence savoir mobiliser de nombreux outils techniques mais aussi relationnels afin, dans une approche « capabilisante », d’emmener le blessé militaire à se reconstruire par un processus de réappropriation du Soi existant, davantage solide, a contrario de seulement l’aider à « recoller les morceaux restants » de Soi.

Car, si la nature n’aime pas le vide, la résilience a elle horreur des capacités inexploitées. En cela, il y a effectivement un « avant et un après l’accident ».

Le récit de la blessure comme outil du processus de réappropriation de Soi.

Si parler de soi est facile, se raconter, se mettre en récit n’est pas chose aisée. Il faut pour cela prendre de la hauteur sur des événements traumatiques qui nous appartiennent afin de mieux les observer pour pouvoir les scénariser objectivement. Or, l’événement psycho-traumatisme subit par le blessé militaire contraint la mémoire consciente par un puissant phénomène : l’amnésie.

Processus subtil, ce processus se met en place dans une idée, que l’on pourrait estimer, de « protection de Soi ». L’esprit sait cadenasser l’immémorable. Toutefois, généralement, l’épisode de stress aigu, suivi ensuite d’un syndrome de stress post-traumatique provoque de nombreux « black-out » qui, en eux-mêmes, conduisent à une profonde angoisse. Celle de ne plus, de ne pas savoir.

En cela, le récit de blessure apparaît concrètement comme un outil du processus de réappropriation de Soi car le processus de remise en mémoire est une attente prégnante du blessé militaire mais soulève aussi une multitude d’inquiétudes. Aller à leur rencontre, c’est assumer de remuer le couteau dans plusieurs plaies. Une nouvelle souffrance cependant évitées face aux vicissitudes vécues dans l’ici et le maintenant (ex. douleurs, infections multiples, angoisses nocturnes…). Momentanément ou durablement, ce choix est souvent effectué par de nombreux blessés militaires Or, de toute évidence, derrière le retour des souvenirs traumatiques se cachent une réalité aux contours bien concrets : celle de blessure visible et invisible.

L’enjeu du retour vers cet espace de mémoire inactivée représente un véritable défi de l’équipe pluridisciplinaire de soins car il présente un danger. Comme nous l’avons vu précédemment, la nature a horreur du vide. De ce fait, cet endroit où les souvenirs se taisent faute d’être entendus devient un lieu de production des angoisses, des fantasmes, des cauchemars, d’une hypervigilance réactionnelle, au sein duquel se reconstruit, en définitive sur du sable, le blessé militaire qui devra toujours cohabiter avec cette triste question, « Qui suis-je ? », faute d’avoir pu y trouver des réponses personnelles.

Par conséquent, le récit de la blessure est au cœur des intérêts thérapeutiques comme outil de réappropriation de Soi, via la mémoire traumatique, dans un contexte de résilience. Il permet, par exemple, de comprendre les événements. « Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? ». D’en faire une analyse rationnelle. « Comment c’est arrivé ? ». Pour ensuite mieux reconsidérer le rôle que l’on a pu y jouer. « Pourquoi ça m’est arrivé ? ». Ensuite, cela contribue à distinguer les ressources mobilisées durant cet événement traumatique. « Qu’est-ce que j’ai fait lorsque ça m’est arrivé ? ». Puis, le processus de récit de Soi permet de réinvestir la blessure en retrouvant le contact progressif avec elle. « Qu’est-ce que j’ai ressenti à ce moment-là ? », « Pourquoi suis-je amputé à cet endroit ? », « A quel moment j’ai ressenti la douleur ? »

Concrètement, le récit de la blessure, le récit de Soi, est un véritable processus de recouvrement global de l’intelligence émotionnelle. Il mobilise pleinement la personne soignée et le soignant dans une démarche réciproque de confiance en soi et en l’autre. En revanche, cela ne s’improvise pas et doit être un travail pluridisciplinaire où l’accompagnement psychologique est fondamental, autant pour le soigné que pour son soignant. Le récit que le caporal-chef de première classe Manuel CABRITA est en ce sens le fruit de cinq années d’accompagnement par l’Institution militaire et d’une réelle alliance thérapeutique. Vous noterez ainsi qu’il avance mais que c’est un processus long. Ce n’est qu’aujourd’hui, cinq après, qu’il accepte de se livrer et de se raconter…

Le témoignage comme support d’expériences.

Auquel cas, ce récit ne doit pas rester une seule stratégie thérapeutique individuelle. Dans certains cas, cela peut même être l’occasion de mobiliser une dynamique de partage des savoir expérientiels afin de promouvoir une double perspective. Celle de l’évidente pair-aidance mais aussi du travail mémoriel. L’histoire individuelle devient aussitôt pleinement un récit au service du collectif. En effet, la quatrième génération du feu d’aujourd’hui, qui est celle du caporal-chef de première classe Manuel CABRITA, fera partie de notre histoire de demain. Aussi, elle doit faire l’objet d’une attention particulière et d’un souci de reconnaissance à travers différents supports d’expériences tels que peuvent l’être les médias ou les ouvrages. Avec pour objectif de ne jamais oublier, grâce à la force de l’expérience, c’est maintenant que se construisent les archives du futur.

Puissant, émouvant mais profondément pudique, le témoignage de Manuel est une promesse vers l’avenir. Celle qui renouvèle l’esprit d’engagement à travers des valeurs patriotiques et un sentiment de devoir qui doit toujours être celui des générations actuelles et à venir. A travers une série d’entretiens que nous avons menées entre février et juillet 2021, cet ouvrage est une véritable leçon de vie dont le plus admirable enseignement est celui d’une incroyable force vive du caporal-chef de première classe Manuel CABRITA, l’espoir.

De sa rencontre avec le Président de la République, qui l’a notamment emmené avec lui en Russie pour la finale de la coupe du Monde 2019, jusqu’aux « premières fois » de sa nouvelle vie, tout en passant par les obstacles opposés dans son quotidien, une chose est certaine : Manuel CABRITA reste un soldat sur tous les fronts de la vie.

Ouvrage à paraître en Mars 2022 chez City Editions

 

" Blessé de guerre, je suis le fruit d'une chaîne de santé qui fonctionne " (Crédits : www.infirmiers.com)
" Blessé de guerre : une confiance s'est établie avec le personnel soignant. " (Crédits : www.infirmiers.com)
" Blessé de guerre : "Je dois d'abord penser à ma reconstruction. " (Crédits : www.infirmiers.com)

Nous remercions vivement Alexis BATAILLE , Aide-Soignant et, depuis Septembre 2019, étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France, pour avoir partager régulièrement ses réflexions, à travers ses chroniques passionnantes,  pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com.

Biographie de l'auteur : 

Aide-soignant diplômé en 2013. Alexis Bataille rejoint le Service de Santé des Armées la même année et servira dans différents Hôpitaux d’Instruction des Armées jusqu’en 2019. Durant son parcours de soignant militaire, Alexis aura en plus l’occasion d’être projeté en opération extérieure mais aussi d’être membre du Conseil de la Fonction Militaire du Service de Santé des Armées.
Dorénavant aide-soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, Alexis Bataille est étudiant en soins infirmiers au sein d’un institut de formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.
En parallèle de son activité professionnelle et étudiante, Alexis Bataille est également membre du comité de rédaction du site infirmiers.com, membre du Cercle Galien et auteur d’un ouvrage intitulé « Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital » paru chez City Editions en 2019.
Article récent dans EHPADIA Magazine publié le Lundi 22 Mars 2021  : 
Pasquelin A. « Nous ne sommes pas de simples exécutants » [Internet]. Ehpadia, le magazine des dirigeants d’EHPAD.

Ouvrage à paraître en Mars 2022

Témoignages d'Alexis BATAILLE (Sources : ActuSoins, Infirmier.com et RCF Radio)

[DERNIERS OUVRAGES DE L'AUTEUR]

Dans ce guide pratique, Alexis Bataille répond avec humour et sans tabou à toutes les questions pratiques que l’aide-soignant (élève ou professionnel) se pose, à l’aube de la refonte du référentiel aide-soignant. Présentant toutes les questions fondamentales (mais pas que !), le livre aborde les trois thèmes essentiels à la profession :
    • le métier d’aide-soignant dans tous ses aspects : Les missions de l’AS varient-elles en fonction du lieu d’exercice ? Quelle est la différence existe-t-il entre un AS et un IDE ? Le diplôme français suffit-il pour travailler à l’étranger ?
    • la pratique au quotidien : Comment être un AS bien organisé ? Comment planifier ses repas quand on travaille de nuit ? Comment faire face au décès d’un patient ? Comment gérer un conflit au travail ? Est-ce difficile d’être un homme dan sce métier ?
  • les relations aux patients : Que faire si j’ai un enfant comme patient ? Comment préserver l’intimité ? Quelle attitude adopter face à la douleur ? Quelle place donner à la famille du patient ? Comment réagir face à une situation violente ? 
Ce guide de survie facilitera la vie des aides-soignants jeunes diplômés et des moins jeunes, désireux d’être accompagnés au quotidien dans la bonne humeur !
Résumé de cet ouvrage : 
Alexis Bataille est aide-soignant dans un grand hôpital parisien depuis plusieurs années. C’est lui qui, avec les infirmiers, réconforte et parle aux blessés et aux malades que les médecins voient parfois trop rapidement. C’est à lui que revient la difficile tâche d’expliquer et de consoler. Dans ces chroniques, il raconte avec une infinie tendresse et beaucoup d’humour son quotidien, ses doutes et les difficultés de son métier. Il décrit ce petit univers de l’hôpital, la vie des internes et des infirmières. Un milieu parfois dur où il faut avoir la vocation chevillée au corps. Mais son histoire, c’est surtout celle de ses patients dont il raconte des fragments de vie : les petits bobos, les grandes plaies, l’injustice et le tragique. Des histoires d’une extrême sensibilité, parfois drôles et parfois tristes. Mais toujours d’une grande humanité.
ManagerSante.com soutient l’opération COVID-19 et est partenaire média des  eJADES (ateliers gratuits)
initiées par l’Association Soins aux Professionnels de Santé 
en tant que partenaire média digital

 Parce que les soignants ont plus que jamais besoin de soutien face à la pandémie de COVID-19, l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose son dispositif d’aide et d’accompagnement psychologique 24h/24-7j/7 avec 100 psychologues de la plateforme Pros-Consulte.

Merci de votre soutien précieux...

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