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En quoi le moment du repas de la personne soignée est-il un temps de soin ? Alexis BATAILLE nous partage le fruit de son expérience soignante.

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Nouvelle chronique littéraire rédigée pour ManagerSante.com par Alexis BATAILLE , Aide-Soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, aujourd’hui étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.

Il est auteur d’un nouvel ouvrage publié en Octobre 2020 intitulé  « Le Guide de survie de l’aide-soignant : 100 questions-réponses sur le métier et la pratique », aux éditions Vuibert. Il est également auteur d’un autre ouvrage intitulé « Vous avez mal où ? », publié aux éditions City, en Mars 2019.

Mai 2021

Le repas est un soin. Une phrase que la plupart des soignants ont pu entendre au cours de leur formation initiale et même une fois sur le terrain. Véritable phrase toute faite de la pensée soignante, qui témoigne néanmoins de l’enjeu fondamental de l’alimentation dans n’importe quel parcours de soin, d’aucun ne peut pourtant préciser avec justesse les caractéristiques d’un repas se voulant être un soin. En effet, au-delà du seul aspect quantitatif évident, le repas et l’alimentation sont du ressort du subjectif. Nous avons tous un rapport unique au repas, une relation influencée par des déterminants sous-jacents tels que les facteurs socio-démographiques ou la culture. Salé, sucré, copieux, frugal, entrée, plat, dessert ou potage, à heures fixes ou aléatoires, les aspects polymorphes d’un repas ne manquent pas d’interpeller à l’heure où une prise en soin de qualité passe, notamment, par la considération première de ce temps précieux, inscrit à l’agenda du commun des mortels.

Alors, entre fourchettes, assiettes, sondes-nasogastriques, compléments alimentaires et troubles du comportements alimentaires, en quoi le moment du repas de la personne soignée est-il un temps de soin ?

Manger, un besoin primaire.

Nous devons manger. C’est un besoin physiologique qui permet de nourrir l’organisme. Le glucose est transformé en énergie, les acides gras peuvent y contribuer également, le potassium assure la contractilité du muscle cardiaque, les lipides constituent la membrane de nos cellules, l’eau permet l’équilibre osmotique… Soit. Sans être pleinement exhaustif, ces quelques exemples montrent à quel point chaque molécules constitutives de notre alimentation jouent un rôle déterminant dans la mécanique du corps humain. Aussi, au regard de sa fonction fondamentale, le repas est concrètement un vecteur de vie !

D’abord physique, comme nous venons de le voir. « Un sac vide ne tient pas debout » explique concrètement l’adage. L’alimentation est ainsi une matière première de la vivacité organique et du maintien de l’immuable équilibre fonctionnel nous permettant de nous mouvoir, de penser et, in fine, d’entrer en relation avec le monde extérieur et ce quelles que soient nos possibilités.

Puis, l’acte de manger admet une valeur psychique très importante. Il met notre esprit en permanent éveil sensoriel. Les saveurs, les couleurs, les odeurs et la vue mobilisent tous nos sens au moment de passer à table ou de s’offrir un instant de gourmandise au coin d’une rue. De fait, nécessaire, l’alimentation peut également se révéler plaisir. A contrario, parce que le repas est investi de puissantes représentations, il s’avère être un moment douloureux dès lors que l’esprit ne reconnaît pas ou plus cet équilibre entre nécessité et plaisir. Psychique, sociale et culturelle, l’alimentation comme besoin primaire n’en est pas moins au cœur des intérêts ou du désintérêt des consciences…

Toutefois, en tout état de cause, nous pouvons reconnaître que l’acte de manger forme un pont entre le corps et l’esprit. Il tisse des liens précieux entre l’extérieur et l’intérieur. Une communion qui nous permet à la fois de nous nourrir physiquement et psychiquement. Une découverte de l’Autre qui passe indubitablement par soi-même en cela que le repas est au contact direct de ce que l’on est en tant qu’Etre aux sens affûtés.

Manger est réellement un besoin primaire, dans l’aspect le plus complet de sa définition. Il permet de nous maintenir éveillé en sens et en action, en tant qu’individu qui investit son propre corps en s’assurant sa continuité. En outre, il contribue à faire valoir la valeur de l’individualité dans la mesure où manger est aussi une histoire de goût. Par ce fait, si le plaisir peut être indubitablement écarté de l’alimentation, le goût l’est beaucoup moins car il est un profond marqueur de Soi. Un élément contre lequel l’on ne peut rien si ce n’est de l’éduquer, de l’aiguiser mais, avant tout, de le respecter. En définitive, manger ne se commande pas, c’est une pratique individuelle et plus ou moins respectueuse de ce que l’on est et de ce que l’on veut être, une attitude évoluant entre le besoin et l’envie.

Manger, le temps de Soi.

Le temps du repas est un temps consacré. Quel qu’en soit la durée, le moment, l’endroit, manger est un temps suspendu pour Soi. Que l’on n’y accorde ou pas d’attention, une longue préparation ou un soubresaut dans le micro-ondes, le repas est investi d’une volonté, a minima, de se nourrir.

Rythmant l’ensemble de nos journées, le moment du repas est également un marqueur de notre progression dans le temps. Cet espace s’associe souvent à une identité culinaire plus ou moins importante, selon que l’on soit plutôt « sucré », plutôt « salé », plutôt du « matin » ou plutôt du « soir ». Ainsi, le temps de Soi du repas fait souvent le parallèle avec notre chronobiologie organique et notre organisation interne. Il est le premier pouvoir que l’on exerce sur sa volonté propre. « Je mange ce que je veux ». De fait, il est aussi le dernier bastion de notre « pouvoir d’agir » alors que l’on a la sensation que tout nous échappe. L’opposition aux soins, notamment marquée par le refus de s’alimenter, est un exemple cruel mais tellement réel de la recherche d’affirmation de Soi par l’alimentation, coûte que coûte, y compris, dans certaines situations, celui du prix le plus fort, la vie.

En perspective de cet exemple, il devient facilement évident que le libre choix du repas, et du moment du repas, devient a fortiori la porte d’entrée de l’autonomie, donc du respect de Soi dans l’expression de sa dimension alimentaire. Selon cette hypothèse, si le contenu de notre assiette ou la fréquence des repas est, en quelque sorte, la représentation culinaire de ce que l’on pense être au Monde, l’alimentation devient un incroyable support à la compréhension de l’Autre en cela qu’il nous met directement sous les yeux une formidable grille d’interprétation du niveau d’estime de Soi.

Tentez l’exercice. Faites dessiner à n’importe qui une assiette « idéale » et faites-lui rédiger un planning de menus pour la semaine, vous pourriez être surpris ! L’organisation, la qualité de son contenu ou bien même sa taille, vaut de nombreuses enquêtes socio-psycho-anthropologiques car la dimension alimentaire exprime un caractère holistique sans nul autre pareil…

A l’assiette que veux-tu ? Du temps de Soi au temps de soin, il n’y a alors qu’un pas !

Manger, le temps du soin.

Nous venons de le voir, le repas opérationnalise le concept de Soi de façon très concrète. De fait, un enjeu se révèle pour les professionnels de santé et les établissements de santé : investir ce temps comme un moment de soin, c’est-à-dire, stricto sensu, un réel moment « d’attention à l’Autre ». Un regard posé sur l’Autre soigné se voulant être analytique et non jugeant, permettant de valoriser la personne soignée dans son intégrité, ici alimentaire, donc dans une relation non objectale. Du point de vue des professionnels de santé, il faut alors se donner les bons moyens afin de maintenir cet appétit bien particulier de la vie. Mettons les pieds dans le plat !

Alors, continuons à valoriser le « bon goût » des initiatives culinaires en matière de plats devant être préparés sous une forme mixée ou hachée, avec un dressage de la même qualité, voir même plus encore que le reste. Il y a là le souci de susciter l’éveil des sens et non pas seulement de donner de la « bouffe » à une personne atteinte de troubles de la déglutition.

Continuons à valoriser les initiatives de ces professionnels de santé qui humectent les lèvres de personnes soignées totalement dépendantes, nourries par gastrostomie, avec du soda ou du l’eau agrémentée de sirop.

Continuons à mettre en lumière l’obstination soignante de toutes ces personnes pour qui l’essentiel se retrouve caché là, sur le bord de lèvres sèches et de langues rôties de personnes atteintes de troubles alimentaires ou en fin de vie, où quelques miettes de biscuits avalées petitement deviennent une véritable et immense victoire pour tous…

En tout état de cause, dans le contexte du soin, le repas est une attitude de respect envers la personne soignée. A la fortune du pot, sa qualité, sa quantité et le temps qui lui est consacré en font partie intégrante en cela qu’ils témoignent de la considération individuelle et collective du « prendre soin ». Un ensemble de compétences qui ne se limite pas qu’à la technique mais s’épanouit plutôt à travers toutes les attentions, aussi petites soient-elles, à l’Autre soigné. Car, pour conclure, si être Soi c’est vivre, le plaisir du goût c’est définitivement rester vivant !

Nous remercions vivement Alexis BATAILLE , Aide-Soignant et, depuis Septembre 2019, étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France, pour avoir partager régulièrement ses réflexions, à travers ses chroniques passionnantes,  pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com.

Biographie de l'auteur : 

Aide-soignant diplômé en 2013. Alexis Bataille rejoint le Service de Santé des Armées la même année et servira dans différents Hôpitaux d’Instruction des Armées jusqu’en 2019. Durant son parcours de soignant militaire, Alexis aura en plus l’occasion d’être projeté en opération extérieure mais aussi d’être membre du Conseil de la Fonction Militaire du Service de Santé des Armées.
Dorénavant aide-soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, Alexis Bataille est étudiant en soins infirmiers au sein d’un institut de formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.
En parallèle de son activité professionnelle et étudiante, Alexis Bataille est également membre du comité de rédaction du site infirmiers.com, membre du Cercle Galien et auteur d’un ouvrage intitulé « Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital » paru chez City Editions en 2019.

 

[DERNIER OUVRAGE DE L'AUTEUR]

Préface de cet ouvrage
Aide-soignant…
S’il fallait oublier le mot « aide » pour ne retenir que celui de « soignant » ? Ignorés du plus grand nombre, sans exposition médiatique – bien que la récente crise sanitaire ait éclairé leurs fonctions – qui parle de ces professionnels du « care », du « prendre
soin » ? Qui leur donne la parole, les écoute et les valorise ?
Je me souviens du témoignage de l’un d’entre eux qui affirmait : « Qu’un geste, un regard, une accolade, une parole ou un fou rire partagé avec la personne dont on a la charge, redonne foi en ce métier, en l’humain. À cet instant précis on sait pourquoi on est là… »
Oui, affirmons-le et ce n’est pas les infirmiers(ères), cadres de santé, médecins… et surtout patients qui nous contrediront : chacun connaît la valeur et le rôle indispensable des aides-soignants au sein d’une équipe soignante. Il n’y a pas si longtemps, le binôme infirmière/aide-soignante était le « duo gagnant » d’une prise en soin optimale. En effet, grâce à
cet apport de compétences mixtes, le temps du soin et du confort s’opérait pour le patient de façon fluide et dans la continuité : du petit-déjeuner à la toilette, en passant par la réfection du lit, la mise au fauteuil, le renouvellement du pansement ou tout autre soin
technique. Nous ne pouvons que constater aujourd’hui combien cette valeur du travail en binôme est malmenée.
Pourtant, ce qui en résulte, grâce notamment au rôle propre de l’aide-soignant qui ne lui est pourtant pas accordé, c’est cette attention, cette disponibilité, cette écoute, cette gestuelle, cette qualité relationnelle et, au-delà, cette observation clinique qui fait toute la différence. Toutes ces qualités sont la valeur-ajoutée du prendre soin dans la « globalité » du patient, un terme tellement usité qu’il en a perdu sa valeur intrinsèque. Quiconque se retrouve en position de « malade » va l’éprouver très vite. Le travail de l’aide-soignant n’est donc pas seulement une aide, il s’agit bel et bien d’un soin précis et réel.
À l’heure où notre système de santé opère nécessairement de profondes mutations, où l’on parle enfin « d’attractivité » dans les métiers du soin, gageons que celui d’aide-soignant, riche d’un savoir, d’un savoir-faire et d’un savoir-être qui lui est propre, puisse exprimer l’essence même de son cœur de compétences. Il est en effet grand temps que de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, qu’il soit reconnu comme professionnel de santé à part entière, et ainsi valorisé comme il le mérite !
Bernadette FABREGAS, Infirmière
Directrice des rédactions paramédicales, Infirmier.com
Groupe Profession Santé  @FabregasBern

Témoignage d'Alexis BATTAILLE (source : ActuSoins)

ManagerSante.com soutient l’opération COVID-19 et est partenaire média des  eJADES (ateliers gratuits)
initiées par l’Association Soins aux Professionnels de Santé 
en tant que partenaire média digital

 Parce que les soignants ont plus que jamais besoin de soutien face à la pandémie de COVID-19, l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose son dispositif d’aide et d’accompagnement psychologique 24h/24-7j/7 avec 100 psychologues de la plateforme Pros-Consulte.

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