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En quoi la compétence culturelle serait-elle un enrichissement dans la relation de soin ? Alexis BATAILLE s’appuie sur l’ethnonursing pour y répondre

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Nouvelle chronique littéraire rédigée pour ManagerSante.com par Alexis BATAILLE , Aide-Soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, aujourd’hui étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.

Il est membre du comité de rédaction du site Infirmier.com et auteur d’un nouvel ouvrage publié en Octobre 2020 intitulé  « Le Guide de survie de l’aide-soignant : 100 questions-réponses sur le métier et la pratique », aux éditions Vuibert. Il est également auteur d’un autre ouvrage intitulé « Vous avez mal où ? », publié aux éditions City, en Mars 2019.

Avril 2021

L’Homme est un être de culture. Celle-ci forme notre identité, elle construit notre chemin de vie sociale et spirituelle, elle définit d’autre part notre identité consciente et inconsciente. En soi, la culture fait corps avec nous, elle nous « habite » selon une partie de son étymologie latine, et s’épanouit au sein des différentes dimensions constitutives de notre rapport introspectif et prospectif au Monde. Aussi, de sa naissance à sa mort, l’Homme est un terreau fertile, susceptible de produire des fruits sociaux, culturels et intellectuels respectivement différents selon la façon et l’endroit où on lui donnera la chance d’être « cultivé ». D’après cette perspective positive, il est évident que tout à chacun peut grandir et évoluer, si tant est que l’on lui accorde de l’attention et du temps.

Les sciences infirmières l’ont bien compris. Sur ces deux derniers points, force est de constater que l’usage des soins infirmiers s’est construit autour de ces inaliénables principes, quoi qu’ils puissent être soumis en notre époque à une série de contre-balanciers extrinsèques défavorables. Néanmoins, d’aucun ne pourra contester le fait que pour « prendre soin » il faut d’abord accorder de l’attention et du temps à l’Autre soigné. Deux fondamentaux qui permettent à l’IDE de prendre de la hauteur sur la prise en soin et considérer cette personne en tant qu’être, plongé dans un contexte social et donc évoluant dans des dimensions culturelles qui ne sont pas tout à fait similaires à la sienne. Si bien que, apprécier celles-ci dans un contexte de soin c’est faire preuve d’une démarche infirmière d’analyse anthropologique et ethnologique, contributive à améliorer in fine la démarche de soins. En effet, tout le monde ne dispose des mêmes représentations, notamment culturelles, du soin, de la santé ou bien même encore de la maladie. De fait, prodiguer un soin culturellement adapté s’avère être un objectif cardinal des soins infirmiers, inscrit dans une volonté humaniste.

A l’heure où la diversité culturelle fait florès dans nos sociétés, l’ethnonursing apparaît alors comme une compétence essentielle des soins infirmiers. Démarche exploratoire, double compétence anthropologique/ethnographique de la profession IDE, que nous apprend l’ethnonursing pour les années à venir en « bonne santé » ?

Une conception originale, une dimension originelle.

Au sens premier, la culture ne peut être décorrélée de l’Homme. Une personne sans culture n’existe pas, en cela que cette dernière est une transmission passive et/ou active, un héritage que l’on ne peut refuser, de différents éléments qui définissent notre identité comme l’attitude, les savoirs, les codes sociaux, les normes… Ainsi, même dans les dernières tribus reculées du Monde où s’accomplissent des pratiques socio-culturelles qui ne correspondent pas à notre vision de la norme, considérée par certains comme « civilisée », chez eux il s’agit belle et bien d’une identité culturelle. De façon plus nationale, le simple fait de différencier l’appellation « pain au chocolat » de la « chocolatine », selon que l’on soit dans le Nord ou dans le Sud de la France, met en lumière la sensible nuance culturelle qui est à l’œuvre dans chacun de nos foyers.

Par la même, parce qu’elle nous habite au plus profond de nous-même, notre identité culturelle oriente également nos comportements de santé conscients et inconscients. Cela devient alors objet d’attention pour le professionnel de santé et plus particulièrement ici l’IDE.

Au cœur du paradigme des soins infirmiers, il apparaît plusieurs modèles ou conception théorique qui abordent la culture et les soins. Difficile de faire un choix, tant leurs apports sont complémentaires et contributifs. Pour autant, l’on s’attardera ici à mettre en évidence la « théorie de la diversité et de l’universalité du soin culturel » formalisé par M. LEININGER en 1991 pour deux raisons.

La première étant qu’elle formalise une dynamique très opérationnelle de la compétence culturelle de l’IDE en proposant des interventions de soins différentes, entendues au sens du soin dit « générique » (ex. essuyer la bouche de bébé) et du soin « professionnel » (ex. formation IDE). Aussi, cette théorie permet d’abord le concept de soins au sein d’un système d’influence complexe où la propre compréhension de ses mécanismes culturels et sociaux dans la mise en œuvre d’un « soin générique » semble être préalable à la démarche de « soins professionnels ».

En second lieu, la théorie de LEININGER paraît intéressante car elle abonde sur la nécessité du « désir culturel » de l’IDE, soit la volonté d’ouverture d’esprit et de rencontre de l’Autre. Elle permet alors de transcender le seul aspect professionnel de la pratique culturelle dans le soin mais plutôt de l’envisager comme levier d’action altruiste, potentiellement gageure d’une fraternité renouvelée.

Somme toute, la conception de LEININGER, assez méconnue en France mais mobilisée et enseignée Outre-Atlantique, permet de faire valoir le souci du respect d’une dimension originelle de tout être humain, sa culture. L’unité d’un tout qui n’est pas celle de l’Autre gagnant toutefois à être connue et comprise car elle nous permet de toucher du bout des doigts la richesse du Monde.

La compétence culturelle, un défi pour l’enrichissement de la relation de soin.

En lisant cette approche didactique et globale de la vision de LEININGER on ne peut que prendre conscience de l’intérêt d’instiller en continue l’ensemble des attributs de la « théorie de la diversité et de l’universalité du soin culturel » lors de l’établissement d’une relation en soin. En effet, en considérant l’Autre soignée dans sa différence culturelle, donc en plaçant le professionnel de santé IDE dans une perspective compréhensive et analytique de ces différences, elle ne peut que favoriser l’étayage du contrat de confiance entre le soignant et le soigné, endroit où se formalisera un peu plus tard l’alliance thérapeutique. De sorte que, la compétence culturelle dans le soin est pour l’IDE un outil formidable sur plusieurs aspects. Au premier plan, il s’agit d’abord et surtout d’un moyen dynamique d’entrer en relation avec l’Autre soignée. Cette dernière marquant alors le sceau de l’acceptance et de la neutralité, y compris dans la communication non verbale du soigné, vis-à-vis d’un comportement de santé qui ne correspond à notre norme « attendue ». En ayant pleine conscience des différences de l’Autre, je suis évidemment moins surpris, voire pas du tout. D’autre part, la compétence culturelle de l’IDE permet également d’interroger les pratiques quotidiennes du professionnel de santé et d’être un bon moyen d’aller chercher en l’Autre soignée, non pas un moyen, mais une finalité ; les soins infirmiers à la française sont aussi une culture à part entière, la rencontre culturelle permet alors de confronter nos préjugés soignants à travers la diversité. On ne pratique pas cet art de la même façon selon que l’on ait reçu un niveau de « soins génériques » durant l’enfance ou que l’on soit IDE belge, anglais, canadien ou bien sénégalais.

En définitive, la compétence culturelle est un défi pour l’enrichissement de la relation de soin car elle investit tous les acteurs de la relation dans une démarche pro-active d’efficience et de qualité. Elle fait vibrer l’activité culturelle plutôt que la passivité relationnelle dans un moment où l’Autre soignée a besoin d’être réassuré en tant que sujet. Une idée de la relation de soin que certains auteurs appellent la « sécurité culturelle », conception encore balbutiante, mise à l’œuvre et étudiée dans les soins infirmiers prodigués à des populations autochtones en Nouvelle-Zélande. En ce domaine, je m’attacherai plutôt à engager à une réflexion plus générique quant à deux pendants du savoir plus connu, le « savoir culturel » et le « savoir expérientiel », que nous pourrions relier de façon connexe au concept de compétence culturelle de l’IDE.

L’ethnonursing, une méthode de recherche en sciences infirmières mal connu.

A la suite de la « théorie de la diversité et de l’universalité du soin culturel », M.LEININGER nous propose une méthode de recherche en sciences infirmiers appelée « ethnonursing ». Permettant de regarder le phénomène transculturel de façon scientifique, en recueillant des données essentiellement qualitatives, elle est fondée sur des qualités inductives déjà mobilisées par les IDE. On retrouve l’écoute active, l’observation et l’analyse. Mais, en qualité d’AS ou d’IDE, de professionnels de santé au chevet du patient, en y réfléchissant bien, ne pratiquons nous pas tous les jours une forme simplifiée d’« ethnonursing » ?

En effet, si l’on se penche sur le modèle clinique trifocal conceptualisé par T.PSIUK, enseigné dans la plupart des IFSI, nous pouvons mettre en évidence le troisième domaine clinique qui traite des réactions humaines, environnementales, sociales…

Néanmoins, si les deux autres domaines cliniques (signes cliniques et symptômes de la maladie, thérapeutiques ainsi que les risques associés à ces items) semblent plus accessibles, il apparaît souvent que le dernier est plus difficile à apprécier sur le fond et la forme pour de nombreux cliniciens car ce sont des données difficiles à saisir en cela qu’elles sont souvent très subjectives, parfois même imperceptibles de prime abord. Aussi, pour analyser efficacement ces dites réactions, cela peut laisser place à une forme d’interprétation, selon une grille d’interprétation conçue d’après ses propres normes, par un professionnel de santé moins aguerri. Par exemple, assister à un accouchement par voie naturelle mené dans un silence absolu peut surprendre. L’analyse que l’on en fera peut-être biaisé par nos propres codes. On aurait vite fait d’identifier une réaction humaine inadéquate. Alors que, pour la future maman d’origine Guinéenne, le silence fait tout simplement partie du rituel de l’accouchement selon sa culture. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’elle ne ressent rien…

Ainsi, partant du principe que l’association des trois domaines cliniques permet de construire un projet de soins adaptés et pertinents, ce dernier domaine clinique ne gagnerait-il pas à être la caisse de résonnance de la démarche scientifique d’ethnonursing en cela que les données qu’il contient en sont tout ou partie le produit ?

En définitive, dépassant le seul cadre clinique, densifier la compétence culturelle de l’IDE ouvre un nouveau champ des possibles pour la recherche en sciences infirmières et notamment dans l’élaboration scientifique, mue d’une méthodologie de recherche particulièrement sensible au subjectif, « l’ethnonursing », d’une rigoureuse sémiologie sociale et humaine, complémentaire de la sémiologie clinique, rassemblée au sein d’une sémiologie globale, la sémiologie de la santé.

Propre à développer le champ des connaissances cliniques des IDE mais aussi de garantir un socle culturellement congruent à la pratique humaniste des soins infirmiers, la compétence culturelle de l’IDE n’est assurément pas, comme le dit le dicton, une « fracture du crâne », mais réellement une « ouverture d’esprit ».

Nous remercions vivement Alexis BATAILLE , Aide-Soignant et, depuis Septembre 2019, étudiant en Soins Infirmiers au sein d’un Institut de Formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France, pour avoir partager régulièrement ses réflexions, à travers ses chroniques passionnantes,  pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com.

Biographie de l'auteur : 

Aide-soignant diplômé en 2013. Alexis Bataille rejoint le Service de Santé des Armées la même année et servira dans différents Hôpitaux d’Instruction des Armées jusqu’en 2019. Durant son parcours de soignant militaire, Alexis aura en plus l’occasion d’être projeté en opération extérieure mais aussi d’être membre du Conseil de la Fonction Militaire du Service de Santé des Armées.
Dorénavant aide-soignant militaire de réserve, depuis Septembre 2019, Alexis Bataille est étudiant en soins infirmiers au sein d’un institut de formation de la Croix-Rouge Française situé dans le Nord de la France.
En parallèle de son activité professionnelle et étudiante, Alexis Bataille est également membre du comité de rédaction du site infirmiers.com, membre du Cercle Galien et auteur d’un ouvrage intitulé « Vous avez mal où ? Chroniques d’un aide-soignant à l’hôpital » paru chez City Editions en 2019.

 

[DERNIER OUVRAGE DE L'AUTEUR]

Préface de cet ouvrage
Aide-soignant…
S’il fallait oublier le mot « aide » pour ne retenir que celui de « soignant » ? Ignorés du plus grand nombre, sans exposition médiatique – bien que la récente crise sanitaire ait éclairé leurs fonctions – qui parle de ces professionnels du « care », du « prendre
soin » ? Qui leur donne la parole, les écoute et les valorise ?
Je me souviens du témoignage de l’un d’entre eux qui affirmait : « Qu’un geste, un regard, une accolade, une parole ou un fou rire partagé avec la personne dont on a la charge, redonne foi en ce métier, en l’humain. À cet instant précis on sait pourquoi on est là… »
Oui, affirmons-le et ce n’est pas les infirmiers(ères), cadres de santé, médecins… et surtout patients qui nous contrediront : chacun connaît la valeur et le rôle indispensable des aides-soignants au sein d’une équipe soignante. Il n’y a pas si longtemps, le binôme infirmière/aide-soignante était le « duo gagnant » d’une prise en soin optimale. En effet, grâce à
cet apport de compétences mixtes, le temps du soin et du confort s’opérait pour le patient de façon fluide et dans la continuité : du petit-déjeuner à la toilette, en passant par la réfection du lit, la mise au fauteuil, le renouvellement du pansement ou tout autre soin
technique. Nous ne pouvons que constater aujourd’hui combien cette valeur du travail en binôme est malmenée.
Pourtant, ce qui en résulte, grâce notamment au rôle propre de l’aide-soignant qui ne lui est pourtant pas accordé, c’est cette attention, cette disponibilité, cette écoute, cette gestuelle, cette qualité relationnelle et, au-delà, cette observation clinique qui fait toute la différence. Toutes ces qualités sont la valeur-ajoutée du prendre soin dans la « globalité » du patient, un terme tellement usité qu’il en a perdu sa valeur intrinsèque. Quiconque se retrouve en position de « malade » va l’éprouver très vite. Le travail de l’aide-soignant n’est donc pas seulement une aide, il s’agit bel et bien d’un soin précis et réel.
À l’heure où notre système de santé opère nécessairement de profondes mutations, où l’on parle enfin « d’attractivité » dans les métiers du soin, gageons que celui d’aide-soignant, riche d’un savoir, d’un savoir-faire et d’un savoir-être qui lui est propre, puisse exprimer l’essence même de son cœur de compétences. Il est en effet grand temps que de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui, qu’il soit reconnu comme professionnel de santé à part entière, et ainsi valorisé comme il le mérite !
Bernadette FABREGAS, Infirmière
Directrice des rédactions paramédicales, Infirmier.com
Groupe Profession Santé  @FabregasBern

Témoignage d'Alexis BATTAILLE (source : ActuSoins)

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