Comment ce “colosse aux mains d’argile” a-t-il pu se reconstruire, après son terrible accident du travail ? Marie PEZE raconte son cheminement (partie 2/2)

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Article rédigé par Marie PEZE,  Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles.  Fondatrice du réseau Souffrance & Travail et auteure de plusieurs ouvrages, dont le dernier publié en 2017,  « Le burn-out pour les nuls » aux Editions First.


N°24, Août 2019


Relire la première partie de cet article

[Rappel]

L’accident, surtout lorsqu’il est grave et qu’il engage la confiance dans les gestes professionnels des autres, comme ici la planche mal clouée, vient ébranler le déni du danger. Le travailleur ne peut plus faire semblant d’ignorer que son métier comporte des dangers graves. Le retour au poste de travail est à la fois désiré consciemment et craint inconsciemment. La situation d’impasse psychique est évidente. La somatisation est logique, elle atteint l’organe de travail et rend le retour au chantier impossible.

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L’expérience anesthésique “réveille” le choc émotionnel du “colosse” 

Une précédente étude clinique portant sur une série de 50 cas nous a permis de constater que cette procédure thérapeutique peut avoir un effet cathartique puissant sur les patients et que recueillir paroles et émotions émergeant dans ce moment particulier amplifie l’effet biochimique.

Notre équipe décide de pratiquer une série d’anesthésies locorégionales intraveineuses[1] (ALRIV). L’anesthésiste[2], la kinésithérapeute[3] et la psychanalyste sont toujours présents pour cette technique.

Le colosse supporte la pose des deux garrots sans un mot. L’injection commence. Il semble calme, tranquille. Tandis que l’effet anesthésiant de la xylocaïne agit progressivement, la kinésithérapeute d’un côté, moi de l’autre, lui prenons la main. Des mains inutilisées depuis un an.

Nous déclenchons par ce simple toucher une décharge émotionnelle cataclysmique. Le colosse commence à trembler, il s’arc-boute, il hurle de peur sous son masque. Nous sommes cinq dans la salle et pas un de trop pour le maintenir et lui éviter de tomber de la table. Il tombe effectivement de son échafaudage et revit devant nous son interminable chute.

L’ampleur de cette décharge donne la mesure de la force du déni. « On est des hommes, on pleure pas ». Mais sous l’effet des produits qui lèvent les verrous émotionnels, on crie sa peur. Nous sommes des êtres de langage et de symbole, pas simplement une mécanique de voies nerveuses. Sur ces voies passent des influx d’informations qui s’associent à de plus anciennes, réveillant les souvenirs des expériences douloureuses, doublant l’information sensitive présente de toute notre histoire subjective passée.

Malgré l’amélioration importante des mains obtenue dès le deuxième bloc, pratiqué sous hypnovel, nous ne pourrons jamais faire le troisième. Il arrive à son rendez-vous les bras couverts de phlyctènes[4], de marbrures, de croûtes. Les mains vont bien, il s’en sert davantage. Mais les bras sont couverts des sept plaies d’Egypte car nous avons d’évidence touché un point d’équilibre en attaquant son symptôme algodystrophique. Ce dernier cède, pour laisser la place à une symptomatologie allergique.

Le symptôme, qu’il soit psychique ou organique, est l’objet d’un investissement de la part du patient. Il fait partie de son histoire, peut être rapatrié dans la défense et même la construction de l’identité. Sa fonction de point de capiton se confirme. Il peut être un point d’arrêt efficace contre de plus graves désordres sous-jacents.

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Il veut reprendre à tout prix son travail, malgré la réalité de sa symptomatologie allergique

Le colosse crie haut et fort son désir de retourner sur les chantiers dès qu’il sera guéri. Mais depuis un an, son identité virile a basculé du côté du corps malade,  de la douleur, de la prise en charge de sa souffrance. C’est au prix du maintien du statut d’accidenté du travail qu’il conserve son équilibre. Il faut savoir que la souffrance mentale est irrecevable au travail. Seule la maladie physique peut être entendue et bénéficie d’un statut de réalité. La prise en charge médicale déplace donc la souffrance mentale vers la douleur physique. L’attention administrative des instances sociales joue aussi son rôle de prise au sérieux de la souffrance physique et mentale endurée au travail, de la peine éprouvée. Elle a valeur de reconnaissance. Faute de cette reconnaissance, le patient est condamné à la solitude.

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Quel autre regard peut-il espérer sur son corps malade ? 

Sa femme est une paysanne qu’il n’a jamais voulu faire venir. « C’est aussi bien, elle ne se serait pas habituée ». Lui non plus d’ailleurs. Ici, seuls comptent son travail et le monde des hommes.  Les centaines de kilomètres qui le séparent de sa femme et de ses quatre enfants lui permettent de maintenir le clivage et de tenir au travail. Le travail devient alors la pièce maîtresse de construction de l’identité sociale puisque la sphère érotique et affective est réprimée de fait. Mais on peut aussi penser que c’est par la mise à l’écart de la vie privée que la construction identitaire est entièrement rapatriée dans le monde du travail.

En conséquence, les représentations sociales de l’homme et de la femme s’édifient sur les chantiers, par l’adhésion à des modèles collectifs. Cette identité sexuelle n’est pas issue du désir, elle est défensive. Beaucoup d’ouvriers restent célibataires et  ne vivent qu’entre hommes, la vie hors travail étant alors en concordance avec l’économie défensive virile mise en place au travail. Du seul fait de leur présence ou de leur trop grande proximité, les femmes constituent un péril majeur puisque la virilité s’édifie par contraste avec la fragilité et l’infériorité de la femme. S’ils sont mariés, la femme reste au loin et doit gérer seule, matériellement et moralement, tout ce qui concerne la santé, l’intendance, l’éducation des enfants.

Viril au chantier, l’homme affiche aussi sa virilité dans les comportements privés. Tout ce qui concerne la maladie, la souffrance, le corps doit rester hors de son fonctionnement et c’est à l’entourage que revient d’épargner l’homme qui travaille. L’identification et l’empathie aux difficultés de la famille ne sont pas compatibles avec le déni de la peur. L’identification et l’empathie deviennent des valeurs féminisantes.

Il est illusoire d’imaginer qu’en quittant le lieu de travail, le sujet devienne un autre, modifie son fonctionnement mental. La coupure entre espace de travail et espace privé est purement théorique. « Le prix à payer pour les hommes est un appauvrissement du Moi, dans le champ érotique comme dans le champ social, d’autant plus ignoré qu’il a valeur de norme, d’autant plus violent qu’il se construit au détriment de la rencontre intersexuelle et de la construction de l’identité sexuelle»[5].

Hospitalisé en médecine pour la prise en charge de sa réaction allergique, les choses tournent mal. Le chef de service, une jeune interne, une dermatologue, les infirmières viennent se pencher, intrigués, sur les spectaculaires lésions allergiques du patient. On prend des photos. Les visages défilent, les prises en charge se démultiplient. Morcelé par ces soins parcellaires, sans accrochage objectal à un médecin particulier, défait par l’accélération des visites qui font éclater davantage ses tentatives de maîtrise de l’objet, le colosse bascule dans un monde d’objets persécuteurs.

Il surgit à ma consultation, en pyjama, torse nu, pour exhiber ses plaies dégoulinantes et exprimer son désarroi devant ces soins éclatés, sa peur devant l’avenir, ses soucis financiers pour le devenir de sa famille.  Je regarde ce colosse qui suinte,  les gouttes sanguinolentes qui coulent le long de ses bras, qui s’écrasent sur le sol autour de sa chaise. Je le rassure, lui rappelle que nous avons, dans l’hypothèse où il ne pourrait pas retrouver un travail, ouvert un dossier de classement en travailleur handicapé, qu’il va bénéficier de tous les dispositifs de prise en charge.

Il me raconte qu’il a rêvé de moi. Je le croisais dans la galerie et nous nous disions bonjour. J’avais mon tablier blanc comme d’habitude. A l’hôpital, les hommes portent des blouses, les femmes des tabliers. La différence des sexes est partout et surtout dans les rapports sociaux. Ma cuisine thérapeutique semble le calmer. Il repart rassuré.

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Retournement de situation : il porte plainte contre l’hôpital et les soignantes 

Illusion thérapeutique. Car dès la sortie du patient, son médecin traitant nous contacte  pour nous dire qu’il  refuse son classement en travailleur handicapé, qu’il veut rester dans le cadre de l’accident de travail.  Je croise le colosse par hasard dans la longue galerie de l’hôpital. En costume, le regard noir, il me remet avec des mains parfaitement mobiles un faux sur papier libre signé de «son médecin traitant » nous informant du dépôt d’une plainte contre nous. Il m’accuse de lui avoir injecté de la morphine pour lui soutirer son accord pour la Cotorep. Il me montre les photos prises dans le service dont il va se servir pour attester des tortures physiques que nous lui avons fait subir. Il se plaint, outragé, d’avoir été examiné par une femme médecin arabe.

Deux femmes l’ont touché, sollicitant très fortement son verrouillage pulsionnel alors qu’il était allongé, sans défense, sous l’effet de produits agissant sur la vigilance, l’obligeant à se laisser aller musculairement et psychiquement.

Une femme de son pays d’origine, en position de pouvoir médical, l’a examiné, remettant en cause une virilité édifiée sur l’infériorité de la femme. Enfin, j’ai prononcé sa dévalorisation sociale en demandant un statut de travailleur handicapé. L’enfer est pavé de bonnes intentions thérapeutiques.

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Les stratégies défensives identitaires du colosse révèlent une perte symbolique de certains attributs masculins

La relation à l’autre en tant que figure maternelle s’effondre si la femme se révèle exercer un pouvoir. Chez l’allergique, l’angoisse surgit devant la perception d’une différence. La recherche d’indifférenciation ne peut se maintenir lorsque l’objet investi se révèle étranger. L’altérité féminine qui met en péril les certitudes viriles doit être niée, combattue, tenue à distance. Si elle fait retour par le toucher et la relation de pouvoir, les défenses s’effondrent.

La survenue du symptôme allergique a joué le rôle d’une ligne de défense empêchant la désintégration de la personnalité.  L’allergie a cédé pour laisser la place à un état persécutoire. « Sur le chemin régressif, l’allergique rencontre souvent en même temps que le symptôme ou quelquefois après l’apparition de ce dernier, de véritables canalisations d’apparence psychotique qui lui sont propres et dans lesquelles il se glisse, et qui quelquefois cèdent comme miraculeusement devant l’attrait d’un nouvel objet. » [6].

Le colosse a décidé de récupérer son dossier et, guéri de son algodystrophie,  d’aller se faire soigner dans un autre hôpital, mettant de la distance entre lui et nous. Le colosse n’est pas près d’abandonner sa nouvelle  identité à temps plein, son nouveau groupe d’appartenance, les accidentés du travail.

Tant qu’il est soigné, il conserve le lien identitaire avec son collectif professionnel et tout demeure possible.

On comprend que la consolidation d’un accident de travail, terminologie administrative signifiant la clôture d’un dossier pour évaluation des séquelles, entraîne des décompensations psychiques ou somatiques dramatiques. Elle signe la fin de la reconnaissance sociale de la souffrance physique et mentale endurée au travail. Alors, le socle social de l’identité s’effondre.

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Quand le réel du “travail” a une valeur thérapeutique pour le sujet en situation d’accidenté du travail 

Le réel de l’organisation du travail s’impose dans la clinique hospitalière et pèse lourdement sur la prise en charge des patients, qu’elle soit médicale ou psychologique. Mais en le rejetant par agacement, par postulat thérapeutique ou plus souvent par méconnaissance, nous évacuons aussi sans le savoir des pans entiers du fonctionnement corporel et identitaire de nos patients, induisant un clivage préjudiciable à leur traitement.

Nous les soignons entre les murs d’un hôpital pour les renvoyer ensuite dans le milieu où leur pathologie a vu le jour.  Seule l’analyse du rapport subjectif que nous entretenons tous avec le travail, seule la compréhension clinique de ce qu’il mobilise de notre corps, de notre intelligence, de notre itinéraire personnel, permet de sauvegarder  l’unité psychosomatique des patients, déjà tant malmenée par l’organisation parcellisée de notre système de soins.

Les stratégies défensives déployées sur les chantiers pour faire face au travail, se maintiennent quelquefois, comme on vient de le voir, au détriment de la construction du masculin.

Dans le cadre analytique, il est d’usage de laisser la réalité matérielle en dehors de la cure.

Mais comment ne pas repérer, dans le matériel qu’apportent les patients, les contraintes puissantes qu’au travers du travail, le champ social exerce sur l’identité sexuelle ?

Elle y est souvent plus soumise aux caractéristiques sociales du genre  masculin et/ou féminin qu’à la perception de la  différence des sexes. L’écoute que le thérapeute porte alors aux productions fantasmatiques de son patient, sa préférence « théorico-clinique » pour la psychosexualité, peuvent solliciter sérieusement  les défenses utilisées pour « tenir » au travail. Quant au lien transférentiel, il fait fondamentalement resurgir la question de l’autre, source d’angoisse mais aussi, au terme de profonds remaniements, porteur  d’une nouvelle économie psychique dans la vie privée comme dans la vie sociale. 


Pour aller plus loin : 

[1] Injection d’un anesthésique local dans la veine du membre supérieur, sous garrot.

[2] Docteur J. Adeline, anesthésiste-réanimateur, médecin de la douleur.

[3]Maryvonne Sauvion, cadre kinésithérapeute.

[4] Cloques.

[5] Pascale Molinier, « Psychodynamique  du travail et précarisation. La construction défensive de la virilité », Précarisation sociale, travail et santé, INRS-IRESCO, 1997, p.285-292.

[6] Pierre Marty, « La relation d’objet allergique », Revue Française de Psychanalyse, XXII,  n°1, PUF, 1958.

Marie PEZE

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Marie PEZE , psychanalyste et docteur en psychologie, ancien expert judiciaire (2002-2014), est l’initiatrice de la première consultation « Souffrance au travail » au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre en 1996. À la tête du réseau des consultations Souffrance et Travail, ouvert en 2009 le site internet Souffrance et Travailpour partager son expertise en proposant sa Rubrique mensuelle, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteure :
Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles. Responsable de l’ouverture de la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » en 1997, responsable du réseau des 130 consultations créées depuis, responsable pédagogique du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail du CNAM, avec Christophe Dejours. En parallèle, anime un groupe de réflexion pluridisciplinaire autour des enjeux théorico-cliniques, médico-juridiques des pathologies du travail qui diffuse des connaissances sur le travail humain sur le site souffrance-et-travail.com Bibliographie : Le deuxième corps, Marie PEZE, La Dispute, Paris, 2002. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Pearson, Paris, 2008, Flammarion, collection champs en 2009 Travailler à armes égales, Pearson, 2010 Je suis debout bien que blessée, Josette Lyon, 2014

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