Histoire de l’ergonomie

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N°1, JUIN 2017


Bonjour à tous et bienvenue dans ce premier article pour www.managersante.com, consacré à l’ergonomie.

Je suis un professionnel spécialisé en organisation du travail – Gestion du changement – Santé et sécurité du travail – Amélioration continue et ergonomie. J’exerce également des activités de chercheur en Organisation du Travail &  SST, à Montréal (CANADA),

J’ai le plaisir de consacrer, pour ce premier chapitre qui sera suivi d’une série d’articles pour MMS, autour des origines de l’Ergonomie.

L’origine de l’ergonomie

Il faut bien voir que si la discipline est récente, ses origines sont anciennes. Ses origines sont liées à la volonté d’efficacité du travail humain (physique) qui amènera, au cours des siècles, à tenter d’adapter les outils, les machines, les environnements physiques et l’organisation du travail aux capacités des travailleurs.

Elles sont liées également aux questions sur les effets du travail sur la santé. Dès l’antiquité, certains philosophes grecs se demandent s’il n’existe pas des liens entre certaines maladies et certains métiers. Mais c’est Ramazzini, médecin italien de la Renaissance, qui établit les premiers liens entre le travail et des maladies dans 52 métiers différents (genre travailler dans le bruit, ça rend sourd).

L’origine du mot « ergonomie » a été inventée par un polonais au XIXe siècle la façon dont il a construit le mot est intéressante. Il est composé de mot du du grec ancien érgon qui veut dire « travail » au sens de l’activité et nόmos « loi » qu’il faut prendre ici comme les lois de la nature. En ce sens, le créateur du mot avait la volonté de créer la science qui étudierait l’activité de travail.

Cependant, il faut attendre le milieu de XXe siècle pour que des chercheurs commencent à faire de ce mot réellement quelque chose. C’est en 1949, lors de la première réunion de l’Ergonomics Research Society, que Murrel, un Anglais, l’employa pour la première fois.

Au-delà des préoccupations anciennes d’efficacité et de santé, il y a une préoccupation récente due à l’évolution de la psychologie du travail, entre les deux guerres mondiales.

Tout d’abord, cette psychologie alors principalement expérimentale et liée aux travaux de l’armée passe de « adapter l’Homme au travail », approche pour laquelle, elle développe des tests permettant la sélection du personnel en fonction des aptitudes supposées nécessaires pour occuper tel ou tel emploi à se poser la question de connaître le travail dans sa réalité.

Un courant naît alors, qui va orienter la psychologie du travail vers le fait d’« adapter le travail à l’Homme ». Cette approche reste encore aujourd’hui, un principe de base de la prévention des risques professionnels.

Ces trois préoccupations vont se rencontrer après la 2e guerre mondiale pour créer l’Ergonomie francophone, et en particulier sa spécificité caractérisée par la compréhension de l’activité de travail étudiée sur le terrain.

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La genèse de l’ergonomie (1945-1963)

La reconstruction des pays européens après la guerre est sûrement l’élément déclencheur qui scellé la fondation de l’ergonomie centrée sur l’activité. En effet après la guerre alors l’industrie se développe, la recherche de gains de productivité devient une préoccupation importante pour pouvoir assurer la compétition avec les États-Unis. Dans ce cadre, les Européens se tournent dans un premier temps vers les récentes théories américaines d’E. Mayo, de Maslow, d’Herzberg sur les motivations et les besoins de l’Homme.

Mais les Européens francophones ne sont pas convaincus par ces théories et constatent leurs limites. Le choix est alors fait d’améliorer les conditions de travail pour accroître la productivité.

Par exemple, en France, on voit la mise en place d’une législation qui organise la médecine du travail, la réparation des accidents du travail et des maladies professionnelles et la représentation des travailleurs dans les entreprises, en particulier dans le domaine de l’hygiène et de la sécurité

Dans le monde de la recherche, on voit la même effervescence : Rey, en Suisse, développe une structure de recherche et d’action dans l’industrie horlogère ; en France, Cazamian crée un centre d’ergonomie minière, Wisner un centre de recherche pour l’amélioration du confort et de la sécurité des véhicules chez un grand constructeur automobile ; en Belgique, Coppée crée un Centre d’Ergologie à Liège, etc..

Dans ces différents pays, suite à des contacts avec l’Ergonomic Research Society anglaise créée en 1949 par Murrel et des rencontres dans le cadre de diverses manifestations scientifiques internationales sur le travail, huit universitaires de France, de Belgique et de Suisse et un haut cadre du Ministère du Travail français créent en 1963 la Société d’Ergonomie de Langue française (SELF) pour promouvoir l’Ergonomie dans les pays de langue française.

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Les débuts de l’ergonomie (1963-1970)

L’histoire de l’apparition de l’ergonomie, il faut bien comprendre que celle-ci s’est créé par rapport à l’existant en l’occurrence l’ergonomie anglo-saxonne (ils parlent eux de human factors). De ce fait, contrairement à l’ergonomie anglo-saxonne, qui se pratique en laboratoire et vise à produire des normes, l’ergonomie francophone est une ergonomie centrée sur l’analyse de l’activité en situation de travail.

Mais dans les années 60, les ergonomes cherchent à répondre à plusieurs problèmes tout en essayant de préciser ce que signifie  « faire de l’ergonomie« .

  • Sortir du laboratoire pour mener ses études sur le terrain, d’accord,  mais comment ?
  • Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle discipline ?
  • Est-ce une science, une technique ou un art ?
  • Faut-il restreindre son champ d’action à l’amélioration des moyens matériels du poste de travail ou l’étendre à l’organisation du travail ?
  • Comment faire pour tenir l’équilibre dans l’action entre protéger la santé des travailleurs et accroître la productivité ?

Tout au long de ces articles, nous verrons les solutions que ces pionniers ont trouvées à ces différentes questions.

Le développement (de 1970 à nos jours)

Au début des années 70, une contestation forte de l’organisation Taylorienne et Fordienne du travail se manifeste par des grèves dures d’ouvriers dans les différents pays industrialisés.

Les grandes centrales syndicales prennent de plus en plus en compte les questions des conditions de travail dans leur politique. Des fédérations particulièrement concernées (métallurgie, chimie, confection) organisent des formations à l’analyse de l’activité et demandent des études aux laboratoires publics d’Ergonomie (comme celui d’Alain Wisner). Une période que l’on appelle la crise du travail.

Cette contestation aboutie, par exemple, à la fondation, en France, de l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail).

Mais, dès le début des années 80, on passe d’une crise du travail à une crise de l’emploi : les conditions de travail deviennent moins prioritaires.

En ce qui concerne l’ergonomie, c’est durant cette période que s’organise la mise en place de formations :

    • Des formations qualifiant des ergonomes avec une partie de pratique d’intervention et d’analyse ergonomique du travail
    • Des formations courtes dans les entreprises
    • La formation à la recherche avec la création d’un Doctorat d’Ergonomie : les deux premières thèses à la fin des années 70 sont soutenues par deux ingénieurs, l’un est un Français, l’autre est une Québécoise.

Dans le même temps, le métier d’ergonome en entreprise et de consultant se développe, et différents acteurs dans les entreprises sont sensibilisés à l’Ergonomie.

Depuis le milieu des années 2000, les problèmes de santé au travail, que ce soit les troubles musculo-squelettiques (TMS) ou les risques psychosociaux (RPS), ayant pour origines l’organisation du travail ou le management, poussent les entreprises à se tourner, de nouveau, vers l’ergonomie pour trouver des solutions efficaces et durables.


Pour en savoir plus sur l’ergonomie

Pour en savoir plus sur l’histoire de l’ergonomie, je vous encourage à regarder l’excellente série de documentaires réalisée par Annie Drouin et Éric Brangier. Ils sont librement accessibles sur Canal U : Histoire(s) de l’ergonomie

   

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Nous remercions vivement Sébastien BRUERE, Chercheur en Organisation du Travail &  SST, Montréal, CANADA, professionnel en organisation du travail – Gestion du changement – Santé et sécurité du travail – Ergonomie, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com

 

5 commentaires sur “Histoire de l’ergonomie

  1. Merci Sebastien pour ce précieux document sur l’apparition sur l’ergonomie.Ce document est complet et relate les différentes étapes de l’évolution de cette discipline.

  2. Très important car nous passons la plus grande partie de notre temps au travail et nous sommes constamment soumis à des conditions de travail contraignantes et stressantes s’il n’existe pas un moyen efficace d’amélioration de ces conditions, les travailleurs vont passer du statut de travailleur exemplaire au statut de travailleur obsolète.

  3. Bonjour, et merci pour ce préambule. Enseignante dans des master d’ergonomie à Paris Descartes, notamment sur les nouvelles formes de rapport au travail, les RPS et le bien-être au travail, je note l’évolution croissante en quelques années d’un congrès parallèle à la Self : la Flupa, axée expérience utilisateur, qui a encore une fois réuni de nombreux ergonomes et autre métiers la semaine dernière aux UX days 2017. http://flupa.eu/
    Flupa est constituée de profils variés : psychologues, ergonomes, designers, informaticiens, spécialistes en communication… issus du secteur privé ou public, de la recherche, ou en cours de formation.

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