L’interruption de la tâche : la banalité du quotidien des soignants vue comme facteur de risque psychosocial

shiva-inf


N°6, Septembre 2016


 

Une sonnette retentit lourdement, un patient vous hèle dans le couloir, alors que vous alliez commencer la rédaction d’un important document au moment même où un collègue vous questionne sur le dernier protocole mis en ligne….et cette envie de boire qui vous assèche la gorge depuis des heures. Beaucoup de soignants, quel qu’ils soient ont vécu au moins une fois, dans leur semaine de travail une situation qui pourrait ressembler à celle-ci !

Dans notre activité hospitalière, faire plusieurs choses en même temps est devenu une banalité quotidienne, pensée comme le meilleur moyen pour être productif et pour réaliser toutes les tâches que l’on a à faire dans le temps imparti. Dans un contexte hyper connecté, le soignant est « bombardé » de signaux d’informations le contraignant à fonctionner en multitâche.

Qu’est-ce que l’Interruption de la tâche ? Comment impacte-t-elle sur notre charge de travail ?

Il m’apparait judicieux de porter à votre attention que l’interruption de la tâche (IT) est recensée comme un facteur de risque psychosocial. Elle a été définie ainsi :

« L’interruption de la tâche est l’arrêt inopiné, provisoire ou définif d’une activité. La raison est propre à l’opérateur, ou, au contraire, lui est externe. L’interruption induit une rupture dans le déroulement de l’activité, une perturbation de la concentration de l’opérateur et une altération de la performance de l’acte. La réalisation éventuelle d’activités secondaires achève de contrarier la bonne marche de l’activité initiale. »

Les anglo-saxons utilisent le terme « MULTITASKING », emprunté à l’informatique, désignant un système d’exploitation capable de traiter en même temps plusieurs programmes. C’est la réactivité et l’agilité à passer d’un contexte à l’autre.

A cette lecture, nous pouvons donc comprendre que la gestion de ce risque vise à prévenir sa survenue mais aussi à atténuer les conséquences indésirables qui ne peuvent être évitées. Il s’agit là d’une culture de sécurité développée de manière prégnante au sein des établissements de santé et qui est désormais une composante majeure et indispensable de la démarche qualité.

L’INRS ajoute que l’interruption de la tâche est source de charge mentale. Au cours du temps, elle est mal vécue par le salarié qui a l’impression de faire un travail de mauvaise qualité et de ne jamais pouvoir terminer ce qu’il a entrepris. L’IT est source de stress, de fatigue mentale et physique.

Les différentes études réalisées montrent que les risques liés à la multitâche impactent 98% d’entre nous. Il semblerait donc que notre cerveau ne soit pas adapté pour ça ! Les risques décrits sont :

  • La compromission de la performance
  • La limite des capacités d’attention par le besoin des tâches qui rentrent en concurrence  donc porter une attention à une activité implique nécessairement qu’on la supprime à une autre    (donnée non intégrée ou survolée)
  • La perte de la concentration
  • Le travail de re-mémorisation est important (env. 25 min sont nécessaire pour se

remettre réellement dans une tâche après l’avoir interrompue). Dans ce cas-là, ce n’est pas un gain de temps mais une perte.

  • A cela s’ajoutent la difficulté à décider, le jugement à court terme parfois biaisé, les

réponses hors contextes, l’information non-prise en compte ou utilisée à contre-sens.

J’entends d’ici une petite voix me dire : « mais j’arrive bien à faire plusieurs choses à la fois puisque je suis capable de conduire en écoutant la radio »!  Il y a en effet un moyen de faire du multitâche sans affecter son énergie et son cerveau : il suffit d’associer une tâche / action qui demande de l’attention  à une  action ne demandant aucune réflexion.

Quelle conduite à tenir pour devenir un mono tâche « presque parfait » ?

D’une manière générale, il est préférable de ne pas segmenter mais prioriser les actions, définir ce qui est important de ce qui est urgent. En hiérarchisant les tâches, elles ne deviennent pas concurrentielles. Il est bon, parfois, de savoir déléguer. N’oubliez pas de favoriser le travail en équipe.

Le travail du Dr Marie-Christine Moll et ses équipes (CHU d’Angers) lié à l’interruption de la tâche dans le contexte de la préparation et l’administration de médicament peut être une source d’inspiration à adapter dans les différents services de soins : Il s’agit, dans un premier temps, de privilégier l’organisation des équipes, dans un deuxième temps, de mettre en place la meilleure méthode d’identification des soignants procédant à une activité demandant de la concentration. Le port d’un gilet ou d’un brassard de couleur indique, symboliquement, que le soignant est en train de réaliser une tâche sensible, de même que le panneau « ne pas déranger ». A cela s’ajoute une  communication efficace par affiche ainsi qu’une sensibilisation du patient et de son entourage.

En conclusion, nous comprenons bien que réduire le multitasking ne peut être que favorable à chacun pour son propre bien comme pour le bénéfice et la satisfaction de son travail. Gardons à l’esprit que ces améliorations et nos modifications d’habitude convergent vers la personne essentielle à l’essence même de notre travail, la personne hospitalisée.

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N’hésitez-pas à laisser vos commentaires… Chrystel ARTUS vous répondra avec plaisir !!!

Nous remercions vivement Chrystel ARTUS pour partager son expérience professionnelle en proposant sa Rubrique mensuelle, pour nos fidèles lecteurs du Blog MMS

 

12 réflexions sur “L’interruption de la tâche : la banalité du quotidien des soignants vue comme facteur de risque psychosocial

  1. Ping : L’interruption de la tâche : la banalité du quotidien des soignants vue comme facteur de risque psychosocial

  2. Anne-Catherine WATHLE

    Bravo et merci pour cet article très représentatif du quotidien des soignants. Je serai curieuse de voir les résultats d’une étude sur les IT dans le travail des cadres… !

    Aimé par 1 personne

  3. christian bengler

    Votre article est très intéressant. Les IT sont sources de RPS mais aussi d’EIG. Nous en avons régulièrement l’expérience. Le problème est de trouver des solutions. Certaines IT sont extra professionnelles (conversations privées, appel tel privé etc…), certaines sont professionnelles non urgentes(sollicitations par d’autres collègues ou d’autres patients etc…) certaines sont professionnelles et urgentes. Tout cela mérite une auto discipline mais aussi des modes d’organisations probablement à mettre en place en équipe.

    Aimé par 1 personne

  4. Merci pour votre partage… Très intéressant. Un vrai sujet d’actualité qui est prégnant dans mon activité de directrice des soins mais aussi et surtout dans l’équipe soignante. Entre notre volonté d’ être disponible pour nos patients et nos contraintes administratives, les heures ne se comptent plus et le travail en urgence fait rage.
    J’imprime votre article à l’attention des professionnels de santé et des patients : il a permis de poser des mots sur nos maux….

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  5. olivierpaviot

    merci et bien sur!!! c’est du vécu, un quotidien banal même qui ne fait et ne fera que s’accentuer dans notre univers social et professionnel « hyper connecté » ( smartphone.. y compris pour les brancardiers à présent.. joints par des orienteurs régulateurs; un dossier patient informatisé et des batteries défaillantes!! bref nous sommes les propres sources de notre mal dans un système toujours volontaires pour procédurer normaliser rendre encore plus scientifique notre quotidien… TOUJOURS plus de la même chose… jusqu’à quand.. bref soyons courageux

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  6. Vincent

    À l’heure de la banalisation des études et enquêtes liées aux RPS (risques psychosociaux) dans nos établissements, en voici un – de taille déjà – sur lequel nous pouvons nous attarder.
    C’est malheureusement le fondement même de l’organisation des soins qui sera à revoir dans beaucoup d’unités ! Ajoutons à cela la contrainte budgétaire toujours plus (op)pressante, et la quadrature du cercle est atteinte…comment faire mieux pour l’acteur et le bénéficiaire, en moins de temps et pour moins cher ?
    J’ai beau chercher (et je vous assure, je le fais) …
    Nous aurions sans doute à apprendre et à gagner à y perdre un peu de temps pour pouvoir, enfin, en gagner (au profit du patient, et du soignant)

    Quoi qu’il en soit, encore un bel article et un beau sujet de réflexion/action

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  7. Cette démarche amène à réapprendre à prendre le temps de « faire » pour le soignant et réapprendre à « donner  » du temps à « faire  » pour le manager. Un véritable repositionnement dans un univers toujours aussi connecté et assiégé d’informations.

    Aimé par 3 people

    1. Chrystel ARTUS

      Bonjour ,
      Comme je suis bien d’accord avec vous !
      Par les temps qui courent, avoir du temps et prendre son temps, comme savoir donner du temps est un LUXE que peu savent prendre et que peu savent donner !!

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    2. Vincent BEDOUCHA

      C’est vrai!
      Mais cela nécessitera aussi que le top management apprenne également à laisser ce temps aux autres. Sinon les managers et les soignants se retrouveront (encore +) entre l’enclume et le marteau.
      (Tiens ! Un autre RPS me semble-t-il 🙂

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  8. Anonyme

    L’interruption d’une tâche se retrouve effectivement souvent dans les analyses d’incidents. A noter aussi qu’on retrouve en général une « cascade » de dysfonctionnements et qu’il y a donc intérêt à respecter toute l’attention portée à des tâches importantes: préparations de médicaments, administration de médicaments, etc.

    Aimé par 2 people

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