VERTUE

Comment re-penser la « vulnérabilité » dans notre société actuelle ? Le Professeur Eric DELASSUS nous éclaire.

Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School). Il est co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses.

Il est également co-auteur d’un nouvel ouvrage publié depuis le04 Octobre 2021 chez LEH Edition, sous la direction de Jean-Luc STANISLAS, intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins

Ce nouvel article est publié dans le cadre de d’une Journée d’études au Centre Hospitalier Théophile Roussel de Montesson avec l’intervention du Professeur Eric, DELASSUS,  le 14 octobre 2021 sur le thème : «Autoriser, s’autoriser, être autorisé, qu’est-ce qui fait autorité ? ».

N°58, Juillet 2022

Le terme de vulnérabilité a pour fonction, dans l’usage que nous en faisons généralement, de qualifier les personnes qui se trouvent dans une situation dans laquelle elles ont besoin d’être secondées, accompagnées, protégées par d’autres. Ainsi, qualifiera-t-on la condition du nouveau-né, du malade, de la personne en situation de handicap, de la personne âgée ou en situation de précarité, de vulnérable.

Que signifie « être vulnérable » ?

Au sens étymologique, être vulnérable signifie d’ailleurs être exposé aux blessures, être dans l’incapacité de se défendre ou de résister à l’ennemi. Vulnérable vient, en effet, du latin vulnerare qui signifie blesser. L’être humain vulnérable est donc celui qui est incapable de se défendre seul, celui qui a perdu son autonomie. L’être vulnérable est donc littéralement celui qui risque à tout moment d’être vaincu, par opposition à celui qui est invulnérable et que rien ne peut terrasser. En d’autres termes, la personne vulnérable est celle qui est exposée aux agressions de toute sorte, internes ou externes, et qui est dans l’incapacité de se défendre contre elles. C’est pourquoi, elle a toujours besoin d’être défendue, c’est aussi pourquoi, au bout du compte, être vulnérable, c’est être dépendant des autres.

Aussi, si nous analysons la représentation que beaucoup d’entre nous se font encore de la vulnérabilité aujourd’hui, nous remarquons qu’elle est toujours pensée négativement par rapport à ce qui est généralement pensé comme son contraire et qui est l’autonomie. L’autonomie, c’est-à-dire la capacité de se donner à soi-même – auto – ses propres lois – nomos – et de se prendre pleinement en charge. Tout se passe donc comme si l’autonomie était la norme et que la vulnérabilité était de l’ordre, sinon du pathologique, de ce qui échappe à ce que doit être en règle générale un être humain. L’autonomie renverrait donc à une qualité essentielle et s’opposerait à la vulnérabilité qui caractériserait tout ce qui pourrait chez l’homme, mais aussi chez tout être vivant, être considéré comme relevant de l’ordre de l’inachevé ou de ce qui appartient au registre de l’altéré. La vulnérabilité caractériserait donc celui qui n’est pas encore autonome – le nourrisson – ou ceux qui ne le sont plus – les malades, les personnes âgées ou celles qui se trouvent en situation de précarité. Néanmoins, dire que la vulnérabilité n’est pas l’autonomie, ce n’est rien la définir et encore moins la penser. Penser une réalité, c’est tout d’abord préciser ce qu’elle est, et pas uniquement se contenter de dire ce qu’elle n’est pas. Aussi, pour bien penser la vulnérabilité, il apparaît comme nécessaire de s’interroger sur la conception courante que nous en avons et de remettre en question ce primat de l’autonomie qui n’a rien d’évident et qui n’est peut-être qu’une immense illusion.

La vulnérabilité ne serait-elle pas une condition de tout être humain et l'autonomie ?

Cette conception de l’être humain comme étant fondamentalement autonome, n’est-elle pas finalement une pure fiction inventée par notre civilisation pour nous donner l’illusion d’être plus puissants que nous le sommes réellement ? Ne faudrait-il pas plutôt inverser le rapport entre vulnérabilité et autonomie, considérer la vulnérabilité comme la condition de tout être humain et l’autonomie comme un horizon vers lequel nous tendons peut-être, mais que nous n’atteindrons jamais ? En effet, si la personne vulnérable désigne une personne dépendante d’autres êtres humains pour pouvoir continuer à vivre normalement et décemment, cela ne signifie pas, pour autant, que ceux qui lui viennent en aide sont totalement invulnérables. C’est peut-être ce que certains voudraient croire, mais ce n’est peut-être qu’une fiction que beaucoup d’entre nous entretiennent parce qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer leur condition d’êtres dépendants des autres, ce qui est déjà un signe manifeste de vulnérabilité.

S’il est vrai qu’il y a des personnes plus vulnérables que d’autres, il n’est pas vrai pour autant qu’il existe des êtres humains parfaitement autonomes et qui n’aurait aucunement besoin du secours des autres pour exister. Être vulnérable, ce n’est pas simplement être faible ou fragile, être vulnérable signifie avant tout avoir besoin des autres pour survivre et aussi pour vivre. Or, il n’est pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour s’apercevoir que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Cependant, tout se passe comme si l’évidence de notre vulnérabilité nous éblouissait au point de nous aveugler, de telle sorte que nous continuons de vivre en nous imaginant autonomes et en considérant la vulnérabilité comme ne concernant que les personnes les plus dépendantes de nos sociétés.

On peut même aller jusqu’à affirmer que dans nos sociétés, qui se prétendent développées, tout est fait pour que certaines catégories d’individus, principalement ceux qui occupent des positions dominantes, mais pas seulement, ne soit pas mis face à leur condition de personne vulnérable. Tandis, qu’à l’inverse, ceux qui sont les plus vulnérables socialement, mais dont nous pouvons néanmoins dépendre sont rendus invisibles du fait même de la manière dont notre société est organisée.

Comment cette notion de « vulnérabilité » s’exprime-t-elle dans les relations sociales ?

Ainsi, est-ce le cas de toutes les professions de service dont le rôle et de nous garantir des conditions de vie et de travail décentes. Par exemple, les agents de nettoyage qui interviennent la nuit ou très tôt le matin dans les bureaux ou les commerces et qui font que chaque matin, nous arrivons sur un lieu de travail parfaitement propre. Cet exemple est emprunté à la philosophe américaine Joan Tronto dans son livre : Un monde vulnérable. Elle souligne, en effet, que l’employé de bureau ou le cadre d’entreprise, qui peuvent se percevoir en règle général comme des personnes adultes et autonomes, se trouvent mis face à leur vulnérabilité le jour où ils retrouvent leur bureau comme ils l’avaient laissé la veille parce que l’employé.e qui le nettoie chaque soir est tombé.e malade et n’a pu être remplacé.e pour effectuer son travail. Il découvre soudain qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils dépendent d’autres personnes qu’ils ne voient jamais et dont l’existence ne leur apparaît comme indispensable que lorsqu’elles sont absentes.

Cette réflexion sur la vulnérabilité nous invite donc à réfléchir sur un changement de paradigme que nos sociétés devraient opérer dans la perception que nous avons de nous-mêmes et qui nous permettrait peut-être en renversant nos représentations de notre rapport aux autres plus humains et plus respectueux des personnes.

En effet, croire que nous sommes des personnes autonomes devant prendre en charge d’autres personnes qui, quant à elles, sont vulnérables, nous oblige nécessairement à vivre dans le déni de notre propre vulnérabilité. On peut alors s’interroger sur les conséquences que peut avoir un tel déni sur les rapports que nous entretenons les uns avec les autres.

En effet, être incapable d’assumer notre vulnérabilité ne nous rend-il pas incapables de prendre correctement en charge la vulnérabilité des autres et principalement des plus vulnérables d’entre nous. Nous risquons d’une part, parce que nous voulons nous croire invulnérables d’établir un rapport de pouvoir avec ceux que nous jugeons vulnérables et d’être tentés de nous affirmer à leur dépens, ce qui est certainement le signe d’une grande impuissance et par conséquent d’une extrême vulnérabilité.

La véritable puissance d’agir n’augmente pas en réduisant celle des autres, mais plutôt en nous efforçant de les faire progresser. Mais d’autre part, et c’est certainement le cas le plus fréquent, nous risquons de rencontrer des difficultés dans nos relations aux autres, parce qu’à force de nous croire autonomes, nous sommes sans cesse confrontés à nos limites et à la difficulté d’assumer ce que nous sommes incapables d’accomplir.

Par conséquent, ce changement de paradigme dont nous parlions plus haut pourrait certainement contribuer à adoucir nos relations sociales et nous aider à mieux accompagner ceux qui ont le plus besoin d’être protégés. La véritable puissance d’agir commence certainement par la capacité à assumer sa propre vulnérabilité.

Conclusion :

Ainsi, nous pouvons comprendre une relation, comme la relation de soin, non plus comme celle entre un soignant autonome et un soigné vulnérable, mais comme celle qui fait se rencontrer deux personnes vulnérables qui peuvent chacune s’apporter quelque chose. Peut-être, est-ce dans cette acceptation de la vulnérabilité que l’on peut entrevoir la possibilité, sinon de mettre fin, en tout cas de réduire certaines formes de maltraitance, qui ne sont pas nécessairement volontaires, mais qui sont tout simplement la conséquence de la représentation que nous avons de nous-mêmes et des autres et qui nous conduit parfois à vouloir faire plus que ce que l’on peut.

Eléments bibliographiques :

[1] Programme EVE « Histoire de mots, quand le manager et la ménagère font affaire »

[2] Lire mes deux articles consultables en ligne : « Sens et travail »

[3] https://hal.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/701247/filename/ethique_du_care.pdf

[4] Voir mon article consultable en ligne « Pour un care spinoziste » 

[5] Joan Tronto, Un monde vulnérable, pour une politique du care, La Découverte, 2009, p. 156. 10 Ibid., p. 181. 11 Éric Delassus, La personne, Bréal, 2016.

[6] Éric Delassus, La personne, Bréal, 2016.

[7] Éric Delassus, François Silva, « Émergence de nouvelles pratiques managériales et vulnérabilité », Revue Management international – HEC Montréal, Date de parution : Été 2016, Volume 20 – Numéro 4 – Pages 59-74

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS, Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com 

Biographie de l'auteur :

Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il a publié plusieurs ouvrages :
– le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan.
– un ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses.
Il est également co-auteur d’un dernier ouvrage, sous la Direction de Jean-Luc STANISLAS, publié le 04 Octobre 2021 chez LEH Edition,  intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins.

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

 

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