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Qu’est-ce que la puissance du désir ? Le Professeur Eric DELASSUS nous invite à cette réflexion philosophique (Partie 1/3)

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Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School). Il est co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses.

Il est également co-auteur d’un nouvel ouvrage publié le 04 Octobre 2021 chez LEH Edition, sous la direction de Jean-Luc STANISLAS, intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins

N°49, Octobre 2021

Résumé : « Le désir est l’essence de l’homme » écrit Spinoza dans l’Éthique. Il faut comprendre par-là que l’homme est désir et qu’il s’affirme en exprimant pleinement la puissance qui le caractérise. Cette approche positive rompt avec l’idée selon laquelle le désir ne serait que manque et marquerait l’imperfection humaine. Spinoza va donc s’attacher à le présenter positivement, non plus comme le sentiment d’une absence, mais comme la puissance par laquelle se manifeste notre perfection. Le désir ainsi défini n’exprime pas ce qui nous fait défaut, mais ce que nous sommes. Mais s’il est en premier lieu l’expression de notre puissance d’être et d’agir, la question se pose de savoir ce que désire le désir. Peut-être rien d’autre que contribuer à l’augmentation de cette puissance qui le caractérise ?

Cette conception du désir est au cœur d’une éthique de la joie s’appuyant sur la nécessité d’une réflexion par laquelle le désir, s’efforçant de mieux cerner sa véritable nature, s’oriente vers ce qui augmente sa capacité d’agir. En quoi cette éthique conduit-elle à se rendre utile aux autres hommes ? C’est la question à laquelle tentera de répondre cette intervention.

Quelle définition ?

Dans la définition des affects qui clôt la troisième partie de l’Éthique, Spinoza définit le désir comme l’essence de l’homme :

Le désir est l’essence même de l’homme, en tant qu’on la conçoit comme déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même, à faire quelque chose[1] .

Ce qu’il faut d’abord entendre dans cette définition, c’est que l’homme est désir, que tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait – ce qui finalement est quasiment la même chose[2] – procède du désir. La vie humaine est donc finalement le désir à l’œuvre, l’expression du désir.

Cette définition est particulièrement intéressante dans la mesure où elle implique une conception de l’être humain, non plus à partir de certains caractères spécifiques dont il serait doté et qui seraient considérés comme immuables, mais en termes de rapports internes ou externes. Rapports qui déterminent un mouvement inhérent à une action. Il s’agit non seulement du rapport entre le désir et son objet, mais également du rapport entre le désir et les causes du désir, entre le désir et les facteurs qui affectent ce qu’est l’homme pour produire telle ou telle manifestation du désir. Pour résumer très brièvement ce qui fait l’originalité de cette définition, on pourrait dire qu’alors qu’auparavant l’essence d’une chose était souvent définie en termes statiques, Spinoza va, quant à lui, proposer une définition dynamique de l’essence, et tout particulièrement de l’essence de l’homme comme désir.

Le désir signifie-t-il « être » ?

Ainsi envisagé, le désir est présenté de manière totalement positive. En cela, Spinoza se démarque de la définition du désir comme manque. Le désir ne se caractérise pas par ce qui ferait défaut à l’homme, mais à l’inverse, il est l’affirmation de ce qu’il est. Il n’est plus le symptôme d’une absence, mais le signe d’une présence, de la présence d’une puissance qui est à la fois puissance d’être et puissance d’agir, car, comme nous aurons l’occasion de la préciser ultérieurement, il s’agit finalement d’une seule et même chose. Comme le souligne Pierre-François Moreau, « être » signifie, chez Spinoza, être cause[3] et par conséquent « être » consiste toujours à être plus ou moins actif. C’est d’ailleurs pour cette raison que le désir est ici la marque d’une certaine perfection. Dans la mesure où le degré de perfection d’une chose dépend de son niveau de puissance, plus le désir est source d’activité, plus il est l’expression de la perfection de celui qui désire.

En revanche, lorsque le désir échoue à se satisfaire ou lorsqu’il n’est que l’effet de causes externes, lorsqu’il est perçu sous la forme du manque, cela est un signe d’imperfection. Mais le désir n’est pas manque par nature, il n’est l’est que secondement, lorsqu’il ne parvient pas à être pleinement actif. C’est lorsqu’il y a servitude et frustration que le désir est perçu comme manque, il prend alors sa forme la plus pauvre et la plus misérable qui est malheureusement celle que cultive notre société de consommation qui ne peut fonctionner qu’en générant le manque. En effet, c’est un truisme de le souligner, mais ce paradoxe est tellement énorme qu’il est nécessaire d’insister à son sujet à chaque fois que l’occasion nous en est donnée. Cette société qui, comparée à celles qui l’ont précédée, ou à d’autres plus pauvres, est une société ou règne l’abondance, ne peut fonctionner qu’en nourrissant chez ses membres un sentiment vif et permanent de frustration. À peine un nouveau produit est-il mis sur le marché qu’il faut impérativement en sortir un autre pour que ceux qui se le sont procurer en soient insatisfaits et cherchent à acquérir celui qui est supposé l’avoir dépassé. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les files d’attente qui se forme devant les boutiques de certaines marques de smartphone dès qu’un nouvel modèle est annoncé et que sa commercialisation est imminente. Le désir ainsi cultivé constitue la forme la plus pauvre qu’il peut prendre et produit finalement son contraire qui est l’impuissance.

Désirer signifie-t-il posséder ?

S’il en va ainsi, c’est que le désir, s’il n’est pas éclairé par la réflexion, peut souvent se tromper d’objet et s’imaginer qu’il ne sera satisfait que par la possession d’objets ou la poursuite d’objectifs dont l’expérience nous montre qu’ils ne tiennent jamais leurs promesses et qu’ils n’apportent jamais la joie qu’on croit pouvoir en tirer.

C’est ce phénomène que décrit d’ailleurs très précisément Spinoza dans les premières pages du Traité de la réforme de l’entendement, lorsqu’il s’interroge sur le caractère vain des biens ordinaires que poursuivent la majorité des hommes. Ces biens ne sont des biens que relativement, car comme le constate Spinoza dans ce très beau texte, ils sont le plus souvent source de plus de déboires que de contentement. En effet, Spinoza constate, comme l’ont fait de nombreux moralistes avant lui, que ce que les hommes recherchent communément, ce sont les richesses, les honneurs et les plaisirs des sens :

De fait, ce qui advient la plupart du temps dans la vie, et que les hommes, à en juger par leurs actes, estiment comme le bien suprême, se ramène à ces trois objets : la richesse, les honneurs et le plaisir. Tous trois divertissent tellement l’esprit qu’il ne peut guère penser à quelque autre bien.[4]

Ces biens ordinaires, lorsqu’ils sont recherchés pour eux-mêmes, ne peuvent donc procurer la joie suprême. Ils ne sont des biens que s’ils sont recherchés avec mesure en vue d’autre chose qu’eux-mêmes, car ils ne sont que des moyens subordonnés à une autre fin qu’eux-mêmes :

Mais si on les recherche comme moyen, ils auront leur limite et ne feront guère de tort ; au contraire ils contribueront grandement à la fin pour laquelle on les recherche, comme nous le montrerons en son lieu.[5]

Ce point est important à préciser, car il ne faut pas faire de Spinoza un adepte du renoncement et de l’ascétisme, il considère tout à fait légitime de rechercher ces biens dans un juste mesure, au moins pour ce qui concerne le plaisir et les richesses matérielles, puisque la recherche des honneurs s’oppose plus que tout à la recherche du bien-suprême étant donné que « pour les obtenir, il faut nécessairement dirigé sa vie selon le point de vue des hommes, c’est-à-dire éviter ce que la foule évite et rechercher ce que la foule recherche ». Autrement dit, la recherche des honneurs, c’est-à-dire d’une certaine forme de reconnaissance de la part des autres hommes, ne peut contribuer à une satisfaction authentique du désir, dans la mesure où cette recherche doit se caler sur un désir autre que le sien propre[6] .

Que désire le désir vraiment ?

En revanche, l’argent et le plaisir peuvent être des biens, à la seule condition qu’ils ne soient que la condition qui permet d’accéder à autre chose, d’atteindre ce que le désir désire vraiment, car là est d’ailleurs toute la question qui doit conduire notre réflexion sur le désire : que désire le désir ?

Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord distinguer le désir des désirs. En effet, les désirs ne sont que les manifestations particulières d’un désir plus profond qui, tant qu’il n’a pas conscience de ce qu’il vise vraiment, risque fort de se tromper d’objet et de se fourvoyer dans la poursuite de chimères qui lui occasionneront plus de désagrément qu’elles ne répondront à ce quoi il aspire véritablement. Comme le souligne Pierre Macherey dans son Introduction à l’Éthique de Spinoza[7], le désir est une impulsion qui n’est pas initialement attaché à un but précis, il est « un désir errant 7 » susceptible de se fixer sur n’importe quel objet ou objectif que l’imagination lui propose comme méritant d’être poursuivie. Tout ce qui lui apparaîtra comme susceptible d’augmenter sa puissance, il le poursuivra, même s’il s’avère que cette impression est illusoire et produit l’effet inverse de celui visé. Aussi, ne peut-on, comme le fera plus tard la psychanalyse, considérer que le désir, tel qu’il est conçu par Spinoza, s’enracine principalement dans la sexualité.

Le désir n’est pas initialement connoté et si la sexualité n’est pas complètement occultée par Spinoza, elle n’est pas non plus considérée comme s’inscrivant de manière privilégiée à la racine du désir. Elle est une modalité de son expression, une modalité singulière, certes, en raison de l’insistance avec laquelle elle peut se manifester sous des formes qui peuvent être parfois obsessionnelles ; mais elle n’est en rien une forme privilégiée du désir.

Spinoza nourrit d’ailleurs relativement au désir sexuel et à l’amour entre individus une certaine méfiance dans la mesure où ils peuvent très vite prendre une forme passionnelle qu’il est souhaitable de canaliser. Si le désir sexuel et l’amour peuvent donner lieu à des passions joyeuses, il est néanmoins nécessaire de les canaliser et de les modérer, si l’on ne veut pas voir sa puissance d’agir diminuer. C’est ce que met très clairement en lumière Bernard Pautrat dans son livre Ethica sexualis. Il montre dans ce livre que le désir sexuel et l’amour font partie des passions joyeuses qu’il faut modérer, voire détruire. Elles ne sont joyeuses qu’un temps et conduisent à des fluctuatio animi dans lesquelles la tristesse l’emporte sur la joie et par conséquent, pour ce qui concerne le désir d’un corps pour un autre, la haine sur l’amour.

Conclusion provisoire

Bernard Pautrat présente donc dans son livre un Spinoza chaste, d’une chasteté qui ne relève en rien de l’ascétisme, mais qui est la condition d’une sexualité modérée, d’une sexualité sage qui est la condition pour tendre vers la béatitude. L’amour pour une chose singulière, même s’il s’agit d’un autre être humain et si en plus il est exclusif, nous éloigne du seul amour susceptible de nous apporter la joie suprême et qui est l’amour intellectuel de Dieu.

Lire la suite de cet article le mois prochain.  

Pour aller plus loin :

[1] Spinoza, Éthique, troisième partie, Définition des affects, Définition I, traduction Bernard Pautrat, Seuil, 1998, p. 305.

[2] Comme le précise Pierre Macherey : « Le caractère primordial du désir, et la fonction d’unification qu’il remplit à l’égard de l’ensemble des comportements humains, s’expliquent par le fait qu’il n’est rein d’autre que l’essence même de l’homme en tant qu’on la conçoit « déterminée » (determinata) à accomplir quelque action : les actions des hommes sont déterminées dans la mesure où elles obéissent toutes à cette impulsion qui définit l’essence humaine entant que nature désirante », Introduction à la lecture de l’Éthique – La troisième partie, la vie affective, Paris, PUF, 1995, p. 105.

[3] Pierre-François Moreau, Spinoza et le spinozisme, PUF, collection « Que sais-je ? », Paris, 2009, p. 72.

[4] Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, texte établi par Filippo Mignini, traduction de Michelle Beyssade, PUF, collection Épiméthée, p. 67.

[5] Ibid., p. 71.

[6] Ce qui ne signifie pas qu’il faille bannir tout désir de reconnaissance. Ce qui caractérise la recherche des honneurs tient en ce que l’individu considère la reconnaissance comme la fin de ses actions et non comme une conséquence résultant de la qualité intrinsèque de ce qu’il a fait. Si je suis reconnu pour ma générosité, je ne ressentirai de véritable joie que si mon comportement généreux n’a pas été déterminé par le désir d’être reconnu.

[7] « Si le désir est essentiel à l’homme, c’est précisément parce qu’il n’est pas attaché, au moins au départ, à la considération de tels buts : il est en quelque sorte un désir errant, une impulsion vague, en attente de formes concrètes de sa réalisation qui viennent par ailleurs lui donner, de manière plus ou moins accidentelle, un contenu particulier déterminé. », Pierre Macherey, Introduction à la lecture de l’Éthique – La troisième partie, la vie affective, op. cit., p. 104-105.

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS, Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com 

Biographie de l'auteur :

Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il a publié plusieurs ouvrages :
– le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan.
– un ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses.
Il est également co-auteur d’un dernier ouvrage, sous la Direction de Jean-Luc STANISLAS, publié le 04 Octobre 2021 chez LEH Edition,  intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins.

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

 

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