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Qu’est-ce que la “supervision” et comment peut-elle s’avérer utile pour les professionnels de santé ? (1/2) Denis BISMUTH nous explique.

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Nouvel Article rédigé pour ManagerSante.com par Denis BISMUTH, membre de l’EMCC France (European Mentoring and Coaching Council) et animateur de la commission recherche. Il est Dirigeant du cabinet de coaching Métavision) et auteur de plusieurs ouvrages.*

 


N°6, Février 2021


 

La formation continue des personnels de santé est un souci constant pour ce secteur d’activité ou, de mutations technologiques en crise sanitaire, il est nécessaire d’ajuster en permanence les compétences professionnelles des acteurs.

Les formations initiales sous leurs formes traditionnelles permettent de bien préparer les professionnels aux gestes techniques et à l’entrée dans un collectif de travail. Mais ces stratégies de formation initiales traditionnelles ne permettent pas toujours d’accompagner tout au long de leur carrière, la professionnalisation en continu des personnels de santé. Notamment en ce qui concerne les pratiques managériales ou plus généralement les métiers de la relation.

La formation continue ne peut pas être, loin s’en faut, une répétition de la formation initiale. Une fois la personne initiée à un métier, le développement de ses compétences va ressortir davantage d’une stratégie d’accompagnement que d’une répétition de la formation initiale. Il s’agit bien de l’accompagner pour lui permettre de produire ses connaissances et ses savoir-faire :« Plutôt lui apprendre à pêcher que de lui donner du poisson ».

Comment comprendre l’émergence de cette pratique dans notre société ?

Il est devenu banal de constater que nous sommes dans une période de mutation qui se caractérise par une certaine complexité et une réelle incertitude. La question du sens de son travail se pose d’une manière aigue pour chacun d’entre nous. Les grandes idéologies qui donnaient du sens ont largement disparues avec la fin de l’ère industrielle. Nous nous trouvons ainsi dans un sauve-qui-peut idéologique ou chacun doit se débrouiller pour construire le sens de son action.  Ce que mettait en évidence le séminaire du CNAM : l’injonction de subjectivité[1] qui montrait comment chacun est sommé de se prendre en charge, de se développer, d’assurer son avenir et son grandissement sans l’encadrement des grands intégrateurs[2] traditionnels qu’étaient l’école, l’armée, l’église et le travail industriel taylorisé.  « Soyez vous-même » ! une injonction à etre pas toujours facile à exécuter ! Encore faut-il savoir le faire et que le contexte le permette !

Un « sauve-qui-peut » idéologique, une perte de « sens partagé » voire de sens commun, qui se traduit aujourd’hui par une perte de confiance en nos institutions et dans le discours scientifique, ou chacun a un avis sur tout où tout le monde s’érige en expert de tout.

En même temps ce sentiment d’etre abandonné à soi-même rencontre une volonté institutionnelle très « jacobine » de renforcer la rationalisation du travail et les contrôles, sans pour autant prendre le temps de donner du sens et de favoriser l’engagement des acteurs par leur auto-détermination. Cette double contrainte génère une situation assez paradoxale qui se rajoute au sentiment d’incertitude pour renforcer la souffrance des acteurs de l’entreprise.

On peut comprendre ainsi l’émergence encore récente de techniques d’accompagnement comme le coaching qui cherchent à répondre à une nouvelle demande sociale : Savoir se poser des bonnes questions pour pouvoir s’autodéterminer, plutôt que de recevoir de bonnes réponses, les bonnes consignes pour pouvoir obéir. Mais aussi comprendre le sens de ce qu’on fait et avoir conscience de la valeur de son action et de sa place dans le système. Savoir se positionner dans un environnement paradoxal ou le sentiment d’abandon idéologique rencontre une volonté institutionnelle de contrôle.

Qu’est-ce que la supervision ?

La supervision est d’abord et avant tout un espace de prise de recul sur ses pratiques. Un moment où chacun peut dans l’échange avec un collectif de pairs, s’extraire du quotidien, se questionner sur son vécu et comprendre ce qui se passe pour lui dans sa vie professionnelle en proposant au groupe ses conjectures et les questions qu’il se pose. La présence d’un superviseur, expert en questionnement, permet alors d’aller au-delà des questions que les personnes de pose déjà. La présence d’un superviseur garanti un cadre structurant qui évite que l’échange se transforme en une confrontation de croyance type « discussion de bistrot » quand ce cadre est absent[3].

C’est aussi un moyen de permettre aux professionnels de réfléchir à la manière dont ils prennent des décisions et la manière dont ils évaluent ces décisions et leurs conséquences.

Dans les groupes de supervision se posent ainsi souvent la question :

– Ai-je raison d’envisager d’agir ainsi ?

– Et à postériori : Ai-je eu raison de faire comme ça ?

– Est ce que je fais bien ce que je fais ?

C’est généralement l’expression d’un réel besoin de reconnaissance qui s’exprime et qui trouve une partie de sa réponse dans ce travail d’introspection en présence d’un collectif de pairs.

La fonction du superviseur est de proposer un cadre de sens et un cadre méthodologique qui permet ce travail d’introspection ou chacun se confronte avec lui-même dans une relation avec un superviseur plus ou moins expert dans son domaine technique, mais toujours très expert dans la manière de poser des questions inattendues ou qu’on ne s’était pas encore posé.

A qui s’adresse la supervision ?

Cette demande sociale d’accompagnement n’est pas en soi nouvelle, mais sa pratique n’existait jusque-là que d’une manière marginale.

– Les premières stratégies d’accompagnement des personnels de santé ont été développées dans les années cinquante sous la forme des groupes Balint[4]. Des groupes de parole ou les médecins pouvaient venir échanger avec leurs pairs sur les difficultés qu’ils rencontraient dans leurs pratiques quotidiennes notamment dans la relation avec leurs clients.

Le groupe Balint a été une pratique pionnière en ce qui concerne ce qu’on appellerait aujourd’hui la supervision.

Depuis beaucoup de choses ont changé et le coaching a surgit au détour du siècle comme outil d’accompagnement des professionnels. Les coaches et les thérapeutes ont été les premiers professionnels pour qui la supervision s’est avérée nécessaire. La supervision est d’ailleurs devenue tout récemment un critère de qualification et de certification pour les coaches.

– Sous l’appellation « analyse de pratiques » se sont développées depuis plusieurs décennies des modalités de supervision en direction des travailleurs sociaux, des formateurs, des éducateurs et l’on a vu apparaitre plus récemment des modalités de supervision comme le co-développement ou les groupes de co-professionnalisation, destinées aux managers ou à d’autres types de pratiques professionnelles.

Ainsi la supervision, sous différentes formes, a étendu son champ d’action et trouve sa raison d’etre dans l’accompagnement de nombreux métiers.

Si la supervision, pour beaucoup d’organismes professionnels, est une condition nécessaire à la certification des coaches, elle reste facultative pour l’entretien de la santé professionnelle des éducateurs des formateurs ou des encadrants (managers dirigeants…). Ce qui pourrait paraitre regrettable en ce qui concerne ces derniers dans la mesure ou leur position dans l’entreprise les conduit à gérer des situations souvent paradoxales et complexes qui rendent indispensables des moments de prise de recul.

Quels sont les usages de la supervision  ?

Complément nécessaire de la formation initiale, l’accompagnement par la supervision joue un rôle essentiel dans l’entretien de la santé professionnelle des accompagnants comme les coaches, mais aussi de tous les professionnels ayant une mission d’accompagnement. On peut dire que d’une manière générale, les professionnels de la relation comme les éducateurs, les formateurs, les managers, sont eux-mêmes leur propre outil de travail.  Le développement de leurs compétences passe donc à l’évidence par le travail de transformation de ce qui est leur outil de travail : leurs représentations du monde et d’eux même, leur conception de leur activité, leurs connaissances, leurs croyances, leurs manières d’agir : Tout ce qui leur permet de comprendre ce qui leur arrive et de décider d’agir. C’est donc un travail d’introspection qui va leur permettre de se prendre eux même comme objet à transformer. Transformer ses compétences c’est donc se transformer soi-même.

On peut alors dire que la supervision, comme modalité d’introspection a une fonction de professionnalisation[5].

Si le coaching est surtout employé pour les accompagnements individuels, la supervision des professionnels se conçoit aussi et surtout sous la forme collective de groupe de pairs. La dynamique du groupe de pair amplifie largement l’effet professionnalisant de l’accompagnement. Basées sur des modalités d’analyse de pratiques, la supervision des pratiques professionnelles a permis d’accompagner la professionnalisation en continu de publics aussi différents que les managers que les formateurs ou les travailleurs sociaux.

L’accompagnement par la supervision a donc cette double finalité :

Offrir aux professionnels un espace de questionnement sur eux-mêmes, leurs doutes, leurs interrogations et parfois même leurs souffrances.

Mais c’est d’abord et avant tout un espace de professionnalisation en continu où chacun peut, par la relation aux autres, trouver l’opportunité de transformations et de développement professionnel.


Pour aller plus loin : 

Barel,Y., “Le Grand Intégrateur”, Connexions, n°56, 1990. p.94

Bismuth D. La supervision des travailleurs sociaux : Une condition de leur santé professionnelle

Bismuth D.,La supervision des pratiques professionnel : un champ de recherche.

Bismuth, D., Le coaching : ou en est on ?

Bismuth, D., Qu’est ce que l’analyse des pratiques 

EMCC : Référentiel de compétence de la supervision

Moral,M., Lamy,F.; les outils de la supervision inter édition 2014

Rouzel, J. (2017). La posture du superviseur. Supervision, analyse des pratiques, re?gulation d’e?quipes…. Eres.

Thie?baud, M. (2003a). Supervision, coaching ou APP ? Les pratiques d’accompagnement formateur se multiplient. Psychoscope, N° 10, 2003, pp. 24-26. 

Thie?baud, M. & Vacher, Y. (2020). Analyse de pratiques et co-de?veloppement professionnel. A parai?tre In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, N° 17. 

Viollet, P. (dir). (2013). Construire la compétence par l’analyse des pratiques professionnelles. Paris : De Boeck.

[1] Seminaire public de recherche  2003-2004  l’injonction de subjectivité  Centre de recherche sur la formation du cnam

[2] Yves Barrel nous parlait déjà il y a quelques années de la fin de ces grands intégrateurs qui permettaient l’intégration des individus à la société.

[3] C’est justement l’absence de ce cadre structurant qui explique l’échec des lois Auroux de 1982 sur l’expression des salariés : L’intention était bonne mais insuffisante pour atteindre l’objectif.

[4] Reznik, F., Le groupe Balint, une autre façon de penser le soin Dans Le Journal des psychologues 2009/7 (n° 270), pages 29 à 30.   

[5] Bismuth Denis, Supervision professionnalisation et professionnalité 

 

 


Denis BITHMUTH4

Nous remercions vivement Article rédigé par Denis BISMUTH, membre l’EMCC France  et animateur de la commission recherche de l’European Mentoring and Coaching Council (fédération de coach). Il est Dirigeant du cabinet de coaching Métavision) et auteur de plusieurs ouvrages.,  pour partager son expertise professionnelle pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com


Biographie de l’auteur : 

Denis BISMUTH est membre et  Animateur de la commission recherche de l’European Mentoring and Coaching Council  EMCC France (fédération de coach).
Dirigeant du cabinet de coaching Métavision depuis 2000, il accompagne des grands groupes industriels comme des PME et des entreprises du secteur social qui font le choix de faire évoluer leurs pratiques managériales dans  le sens d’une responsabilisation des acteurs. Il a développé une modalité de professionnalisation par la supervision :
les groupes de coprofessionnalisation© qui lui permettent de superviser le management intermédiaire, les coaches et les dirigeants.
Spécialisé dans l’Audit d’entreprise et de centres  de formation innovants il les accompagne dans leur transformation vers une organisation apprenante.
Il est également auteur de nombreux articles publiés dans l’excellente revue HBS (Harvard Business Review)

 


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