En quoi les relations de “travail” peuvent-elles être parfois une source d’aliénation ? Le Professeur Eric DELASSUS nous livre sa réflexion éthique (Partie 1)

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Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School). Il est co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Avril 2019 intitulé «La philosophie du bonheur et de la joie» aux Editions Ellipses,


N°36, Août 2020


 

Même si notre temps de loisir a considérablement augmenté le travail reste l’activité qui occupe une grande partie de notre vie, c’est elle qui détermine notre identité sociale et qui est une source d’accomplissement individuel pour ceux qui parviennent à pratiquer une profession correspondant à leur goût.

On peut dire que la modernité a été la période de notre histoire au cours de laquelle le travail a gagné ses lettres de noblesse, dans la mesure où d’activité servile et dégradante qu’il était durant la période antique et médiévale, il est devenu avec la fin de l’ancien régime et de l’aristocratie, l’activité par laquelle l’homme conquiert sa dignité.

Cependant si l’on peut discerner au cours de l’histoire un mouvement allant dans ce sens, il n’en reste pas moins que le travail reste aussi l’activité qui crée les conditions de l’aliénation de certains hommes envers d’autres : exploitation, harcèlement, manipulation, mépris de la dignité humaine trouvent dans les relations de travail un terreau particulièrement fertile pour se développer et faire d’une activité devenue la condition de la liberté des hommes, l’occasion de les asservir.

Nous retrouvons d’ailleurs cette ambiguïté et cette ambivalence de la notion de travail dans l’étymologie même du terme qui désigne à l’origine un instrument de torture formé de trois pieux, le tripalium.

Si l’organisation sociale du travail peut permettre de réduire les risques d’exploitation de l’homme par l’homme, et si le droit du travail permet de mettre en place un cadre juridique protégeant les différents acteurs du monde du travail de certains comportements humiliants, discriminants ou avilissants, il n’empêche que le droit ne suffit pas toujours pour qu’une modification des comportements se traduise dans les faits.

C’est en ce sens que l’éthique peut apporter elle aussi sa pierre à la construction d’un monde du travail plus humain et peut-être aussi d’ailleurs plus efficace. Il s’agit ici de faire comprendre à tous que la vie dans une entreprise, une administration, un atelier n’en est pas moins productive qu’elle est agréable pour ceux qui y travaillent, et que le respect de la personne étant la condition de la confiance, il est aussi facteur d’efficacité et de productivité.

Mais qu’est-ce qu’une éthique, y-a-t-il une éthique spécifique aux relations de travail, ou ne faut-il pas voir dans une éthique de l’organisation du travail l’application d’une éthique plus fondamentale ?

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LES ÉTHIQUES ET L‘ÉTHIQUE

Parler d’une éthique spécifique au monde du travail laisserait sous-entendre qu’il y aurait des systèmes de valeurs propres à certaines sphères d’activité qui pourraient être totalement étrangers voire incompatibles avec d’autres.

Or, aborder la question de l’éthique dans le monde du travail, c’est avant tout parler d’éthique en général, car il n’y a pas plus une éthique spécifique au monde du travail, qu’il y aurait une éthique médicale ou une éthique des affaires, chacune restant totalement hermétiques aux autres.

Quel que soit le domaine d’application des valeurs, le respect de la personne humaine, de sa dignité et de sa liberté, le souci du bonheur humain reste la ligne directrice de toute réflexion éthique, c’est-à-dire de toute interrogation sur les meilleures fins de l’action et les conditions de la vie bonne.

En conséquence, la logique nous invite plutôt à penser comme le souligne Paul Ricoeur [1]  dans une conférence intitulée De la morale à l’éthique et aux éthiques, qu’il n’y a pas d’éthique régionale qui ne repose sur une éthique fondamentale [2]. L’éthique dans les relations de travail ne serait donc qu’une application particulière de cette éthique fondamentale. Nous commencerons donc par évoquer brièvement cette question de l’éthique fondamentale avant de parler plus spécifiquement de la question des relations de travail.

Le premier point à aborder est celui du rapport et de la différence entre morale et éthique, le mot éthique étant souvent employé aujourd’hui pour se substituer à celui de morale que l’on n’ose plus guère employer de peur de paraître “ringard” [3], cependant indépendamment de l’usage conjoncturel des mots et des modes idéologiques, il peut sembler légitime de procéder à des distinctions plus conceptuelles en la matière.

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MORALE ET ÉTHIQUE

L’étymologie est ici d’un faible secours dans la mesure où à l’origine ces deux mots l’un issu du grec (éthique) et l’autre du latin (morale) désignent initialement ce qui concerne les moeurs, cependant le sens de ces termes a évolué dans le vocabulaire philosophique, il y a bien une différence à établir entre l’éthique d’Aristote, celle de Spinoza et la morale telle qu’elle est pensée par un philosophe comme Kant. D’un côté nous avons en effet une manière de penser la vie humaine qui se détermine à partir d’une réflexion sur la nature de l’homme en essayant d’établir comment il peut s’accorder avec lui-même dans des conditions données, et de l’autre une doctrine de l’action se fondant sur une pensée des devoirs qui s’imposent à l’homme et qui peuvent s’opposer à sa nature considérée comme originellement viciée [4].

D’un côté nous avons plutôt affaire à une éthique ontologique (fondée sur une théorie de l’essence de l’homme) et de l’autre une morale déontologique (fondée sur une séparation entre l’être et le devoir être), d’un côté une nature à accomplir sous sa forme la plus parfaite, de l’autre une nature contre laquelle il faut lutter, à laquelle il faut s’opposer pour que l’homme réalise son humanité.

D’un coté nous aurions en quelque sorte une éthique de l’immanence, la règle de la vie bonne étant inscrite dans une nature humaine qui ne demanderait qu’à s’affranchir des facteurs qui l’aliènent pour s’accomplir et s’affirmer sous sa forme la plus parfaite. De l’autre nous aurions plutôt une morale de la transcendance opposant un monde sensible où l’homme comme toute chose ne serait qu’un reflet dégradé d’un idéal vers lequel il ne pourrait que tendre sans jamais l’atteindre.

Cependant, devons nous en rester là, n’y a-t-il pas moyen de réconcilier ces deux approches de la meilleure manière de conduire sa vie.

Ricoeur dans son ouvrage Soi-même comme un autre [5] tente de penser le lien entre morale et éthique en présentant la morale comme la norme, et l’éthique comme la visée de la vie bonne, d’un côté nous aurions donc une approche statique des valeurs qui déterminent l’action et de l’autre une approche plus dynamique dans la mesure où l’éthique se manifeste toujours comme une réflexion sur l’action qui convient le mieux à la situation vécue.

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De notre point de vue nous envisagerons plutôt la morale comme un système de normes établies, et l’éthique comme une manière d’être, toujours à définir, mais se définissant cependant en fonction d’éléments intangibles liés à la nature de l’homme considéré comme être de désir.

On pourrait également envisager la relation entre morale et éthique d’une manière comparable à celle qui relie justice et équité, la morale définirait la règle générale et l’éthique consisterait en une réflexion concernant la manière d’appliquer au mieux ces principes universels aux situations particulières.

D’ailleurs si l’on en revient à l’opposition du devoir et du désir, de la transcendance et de l’immanence, il est peut-être permis de s’interroger quant à savoir si les objets de nos devoirs et de nos désirs ne sont pas finalement identiques, si l’immanence et la transcendance ne se retrouvent pas dans ce mouvement par lequel le sujet dépasse sa condition particulière pour mieux réaliser sa propre nature. Dans son livre intitulé Questions de morale, Denis Colin fait d’ailleurs remarquer qu’entre la morale kantienne qui est une morale du devoir et l’éthique spinoziste fondée sur le désir, il n’y a finalement pas tant de différence que cela quant aux conséquences sur le comportement du sujet qui en respecte les principes, dans la mesure où l’une et l’autre considèrent les règles de l’action juste et libre comme inscrites dans la nature même de la raison humaine :

« On peut remarquer, en première approche, que la liberté définie comme autonomie n’est pas très différente des conceptions d’autres auteurs comme Spinoza qui identifient la liberté avec l’exercice de la raison : être libre pour Spinoza cela n’a pas d’autre sens que d’être la cause adéquate de ses propres actes et par conséquent agir rationnellement en vue de son bien propre.»

Même si c’est pour préciser ensuite que l’éthique spinoziste est beaucoup plus aristocratique ou élitiste (réservée au sage) que la morale de Kant (tout homme a connaissance de la loi morale).[6]

Une fois le concept d’éthique sinon clarifié, du moins cerné de manière un peu plus précise, il nous faut également nous interroger sur le sens de l’intention éthique, pourquoi cette préoccupation de l’éthique aujourd’hui ?

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L’INTENTION ÉTHIQUE

En effet on voit s’exprimer de plus en plus un souci éthique et cela dans tous les domaines, médecine, technologie, travail, etc.

S’il en est ainsi c’est peut-être que les morales ne fonctionnant plus sur les principes qui étaient les leurs auparavant et qui étaient le plus souvent d’essence religieuse, il subsiste malgré tout dans nos consciences une inquiétude concernant ce qui relève du permis et du défendu, du juste et de l’injuste, concernant ce qui peut aider l’homme à affirmer son humanité en tirant de son propre fond les principes de son action.

Car en effet, si, pour reprendre la formule nietzschéenne, pour la plupart d’entre nous « Dieu est mort », il n’est pas certain qu’il en soit de même de la conscience morale et de l’intention éthique.

La question est donc de savoir quelle est la nature du sentiment éthique et sur quoi se fonde l’intention éthique ?

  • Morale du devoir et éthique du bonheur

Pour répondre à cette question nous partirons également de la distinction entre Morale et Éthique dans la mesure où c’est le plus souvent le sentiment du devoir fondé sur le respect qui sert comme le souligne Kant de Mobile à l’action morale, tandis que l’éthique est plutôt fondée sur la quête d’un bonheur à la fois individuel et collectif.

Nous tenterons ensuite de réfléchir sur une possible synthèse de ces deux orientations, en envisageant tant la possibilité d’un devoir d’être heureux que celle d’un bonheur de faire ce que l’on estime devoir faire.

  • La notion de respect

Le respect se manifeste comme un sentiment qu’à juste titre Kant qualifie de singulier, dans la mesure où curieusement il ne concerne pas la sensibilité mais est plutôt suscité par la raison, par la réflexion du sujet sur les fins et les valeurs qui déterminent l’action, en effet le respect est le sentiment que m’inspire la reconnaissance d’une valeur, et essentiellement celui que m’inspire la reconnaissance de la valeur suprême de la personne humaine.

Une attitude morale et éthique repose donc sur le sentiment que nous inspire la reconnaissance de la dignité de personne pour notre semblable, elle consiste donc à ne pas considérer l’autre comme une chose, comme un objet.

  • La recherche de la vie bonne

Ce respect pour la personne ne peut de notre point de vue se dissocier de la recherche de ce que les anciens appelaient la vie bonne (mais qu’ils réservaient à une élite d’homme libre et que la modernité nous invite à penser comme une revendication universelle), c’est-à-dire de la recherche du bonheur pour l’homme, recherche qu’il ne faut pas confondre avec l’accumulation du plaisir qui peut se trouver satisfaite sans qu’à aucun moment le souci de l’autre se manifeste.

Nous entendrons ici par bonheur la recherche, la visée de la perfection dans l’accord de l’homme avec lui-même au sens où pouvaient l’entendre des philosophes comme Aristote et Spinoza. Une fois posé ces quelques repères nous pourrons tenter d’aborder dans le prochain article la question de l’éthique à l’intérieur des relations entre personnes dans le monde du travail.

Lire la deuxième partie de cet article le mois prochain.


Pour aller plus loin : 

[1] Aristote considère, certes, dans l’Éthique à Nicomaque (cité par Émile Durkheim dans ses Leçons de sociologie) que La morale de l’homme n’est pas celle de la femme ; la morale de l’adulte n’est pas celle de l’enfant ; la morale du maître n’est pas celle de l’esclave , cependant il n’empêche que ces morales particulières ont malgré tout un fondement commun.

[2] « Ce ne serait donc pas par hasard que nous désignons par Éthique tantôt quelque chose comme une méta morale, une réflexion de second degré sur les normes, et d’autre part des dispositifs pratiques invitant à mettre le mot éthique au pluriel et à accompagner le terme d’un complément comme quand nous parlons d’éthique médicale, d’éthique juridique, d’éthique des affaires, etc… L’étonnant en effet est que cet usage parfois abusif et purement rhétorique du terme éthique pour désigner des éthique régionales, ne réussit pas à abolir le sens noble du terme, réservé pour ce qu’on pourrait appeler les éthiques fondamentales, telle l’éthique à Nicomaque d’Aristote ou l’éthique de Spinoza. » Paul Ricoeur, De la morale à l’éthique et aux éthiques, conférence prononcée à L’université de Montréal,

[3] « La morale, cette vieille fille grondeuse et édentée , comme le disait Max Scheler avait un aspect bien rébarbatif. Dans un premier temps on aurait bien aimé se débarrasser de toute contrainte morale. À la réflexion, on n’y pas réussi totalement, aussi propose-t-on une morale sans contrainte ni sanction, renommée éthique » Geneviève Even-Granboulain, Éthique et économie, éd. L’Harmattant, coll. Ouverture Philosophique.

[4] « le bois dont l’homme est fait est si courbe qu’on ne peut rien y tailler de tout à fait droit. » KANT, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Prop. 6

[5] Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, 1990, Points Seuil, essais.

[6] Denis Colin, Questions de morale, (PP. 234,235), 2003, Armand Colin.

 

 


Professeur Eric DELASSUS

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS, Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie , co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Septembre 2018 intitulé « Ce que peut un corps » aux Editions l’Harmattan,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com 


Biographie de l’auteur :
Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il vient de co-publier un nouvel ouvrage le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan,   

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

 

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