Pourquoi sommes-nous liés, par nature, à la précarité de la vie ? Le Professeur Eric DELASSUS nous éclaire

coronavirus-virus-Chine

Nouvel Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School) à l’occasion de la 5e journée Régionale des lieux de Réflexion Éthique autour du thème “Apprendre à travailler en pluridisciplinarité en éthique”. Décembre 2019 au Centre Hospitalier – BLOIS


N°35, Avril 2020


 

La crise sanitaire que nous sommes en train de vivre nous fait redécouvrir une dimension de notre existence que nous étions tentés d’occulter jusqu’à ces dernières semaines, celle de la précarité de la vie. Nous nous étions imaginés que le progrès des sciences et des techniques allait nous sauver de ce que la nature peut engendrer de forces pouvant nous être néfastes. Nous avions oublié que cette puissance, que l’on appelle la nature, s’exerce en produisant et détruisant ce qui la constitue. Cette puissance ne s’exprime que par l’engendrement de formes diverses, qui naissent de la destruction d’autres formes. C’est ce qui explique l’impermanence des choses.

62

Quand la nature nous interpelle sur notre vulnérabilité humaine

Si la nature subsiste, rien de ce qui la compose n’est fait pour durer. Elle manifeste une telle ambivalence qu’il nous est souvent difficile de nous situer relativement à cette puissance à laquelle nous participons. Nous découvrons, ou redécouvrons, que nous ne sommes pas dans la nature « comme un empire dans un empire[1] », et que, même si grâce à la compréhension de certains phénomènes, nous pouvons enrayer leurs effets néfastes pour nous, nous ne sommes pas tout-puissants et serons toujours dans l’incapacité de tout maîtriser.

Ce que nous avions également oublié, ou ce que nos refusions de voir, c’est que cette ambivalence de la nature est au cœur de la vie même. Au cœur d’une vie qui fait très souvent bon ménage avec la mort, dans la mesure où les formes vivantes vivent toujours de la mort d’autres formes vivantes. La vie se nourrit de la vie, ce qui signifie aussi que la vie se nourrit de la mort[2]. Ainsi, la vie évolue, se transforme et peut apparaître sous l’aspect microscopique d’un virus qui, pour le moment, met à mal l’humanité tout entière.

Aussi, tous ceux qui nous promettent aujourd’hui une immortalité, finalement peu souhaitable, devraient se nourrir de cet enseignement. Le jour où nous aurons mis fin à la mort sera certainement aussi celui de la fin de la vie. C’est pourquoi nous devons vivre avec la conscience de notre mortalité, non pas en nourrissant une méditation de la mort, mais une méditation de la vie, d’une vie que l’on sait finie, mais qu’il faut nous efforcer de vivre dans la joie, malgré les limites qui sont les siennes. Spinoza a raison d’affirmer que « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie[3] ». Mais lorsqu’il écrit cela, il n’est pas dans le déni de notre mortalité, il faut méditer sur la vie et sur sa finitude pour bien vivre ici et maintenant.

« Vivre chaque jour comme si c’était le dernier[4] » écrivait le philosophe stoïcien Marc Aurèle. Ce conseil n’est en rien l’expression d’une vision pessimiste de l’existence, mais une invitation à vivre sa vie présente le plus humainement possible, en ayant pleinement conscience de ce qui fait notre condition. Cette condition, nous la redécouvrons aujourd’hui avec une acuité toute particulière.

En cette période de pandémie et de confinement, nous redécouvrons que la vie est précaire. Le mode de vie que beaucoup d’entre nous ont dû adopter au quotidien, en raison du confinement, ne fait d’ailleurs qu’accentuer cette prise de conscience. Pascal écrit dans ses Pensées que le malheur de l’homme est de ne pouvoir rester seul enfermé dans une chambre à ne rien faire[5]. C’est pourtant à ce régime que nous sommes soumis actuellement et c’est peut-être l’occasion pour méditer sur la dimension tragique de l’existence humaine, sur notre finitude et notre vulnérabilité, non pour déplorer cette condition, mais pour mieux l’accepter et pour apprendre à tirer un réel profit de chaque moment.

Lhomme-reconnu-comme-vulnerable-essence-soumis-naturepleinement-acteur-abominable-souhaitable_0_1400_933

Etre Humain, c’est aussi prendre soin des autres

C’est en ce sens qu’il faut comprendre la formule de Marc Aurèle. Elle ne signifie pas cependant qu’il faut vivre chaque instant de manière égoïste en se satisfaisant de jouissances faciles et éphémères. Ce que veut nous dire le philosophe stoïcien, c’est que nous devons nous efforcer chaque jour d’accomplir de bon gré notre métier d’être humain, sans crainte et sans espoir, uniquement parce que l’on a compris que c’est ainsi qu’il faut se comporter. Il s’agit surtout de faire preuve d’humanité en ayant conscience que nous sommes reliés les uns aux autres, ne serait-ce que parce que nous partageons tous la même condition. Être humain, ce n’est pas simplement appartenir à une espèce biologique, être humain, c’est aussi adopter une éthique fondée sur la sollicitude et le désir de ne pas nuire à nos semblables, de leur être utile et, autant que l’on peut, de soulager leurs souffrances.

Cette éthique et au cœur de l’existence tous les soignants qui sont quotidiennement à la tâche et font tout pour prendre en charge du mieux qu’ils peuvent et dans des conditions plus que difficiles, les patients dont ils ont la charge. Chaque jour est pour ces personnels une épreuve nouvelle, qui est accomplie avec une force d’âme qui ne peut que forcer le respect et qui nécessitera que soit reconsidérée, une fois la crise passée, leurs conditions de travail et leur rémunération. Ces personnels non seulement sont obligés d’accomplir un travail épuisant, mais se trouvent également confrontés régulièrement à la souffrance et à la mort, à cette précarité de la vie face à laquelle une bonne partie de nos contemporains adopte le plus souvent une attitude de déni. Vu sous cet angle, il n’y a pas qu’une dimension éthique des métiers de soignant, il y a aussi une dimension métaphysique de ces professions.

 

Nous nous imaginions que le temps des grandes épidémies était terminé. Notre croyance au progrès nous avait presque fait oublier que nous étions mortels, mais la réalité nous a rattrapés et nous redécouvrons que la vie fait souvent bon ménage avec la souffrance et la mort. Méditer sur la vie, c’est aussi s’ouvrir à ce qui fait notre misère et notre grandeur, l’une et l’autre sont un peu plus tangibles en ce moment. Misère de ceux qui sont touchés par la maladie et grandeur de ceux qui les soignent. Que cette misère ne nous empêche par d’aimer la vie par-dessus tout et que notre grandeur nous éloigne de la démesure et nous mène sur le chemin d’une authentique et joyeuse humanité.

 


Pour aller plus loin : 

[1] Spinoza, Éthique, troisième partie, préface.

[2] « Bichat disait autrefois : « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Aujourd’hui on aurait plutôt tendance à dire que « la vie est l’ensemble des fonctions capables d’utiliser la mort ». », Henri Atlan, Entre le cristal et la fumée, Seuil, Paris, 1979, p. 278.

[3] Spinoza, Éthique IV, proposition LXVII.

[4] « Voici la morale parfaite : vivre chaque jour comme si c’était le dernier ; ne pas s’agiter, ne pas sommeiller, ne pas faire semblant. », Marce-Aurèle, Pensées, VII, 69, in Les stoïciens, tome II, textes traduit par Émile Bréhier, édités sous la direction de Pierre-Maxime Schuhl, Paris, Gallimard, p. 1199.

[5] « Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls, et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. », Blaise Pacal, Pensées 139, préface et édition de Léon Brunschvicg, Paris, Le livre de poche, p. 66.

 


Professeur Eric DELASSUS

2000px-Linkedin_icon.svgtwitter-icon-hoverfb_icon_325x325blog-eric-delassus-1blog-eric-delassus-2

N’hésitez pas à partager cet article

 


Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS,Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie , co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Septembre 2018 intitulé « Ce que peut un corps » aux Editions l’Harmattan,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de http://www.managersante.com 


Biographie de l’auteur :
Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il vient de co-publier un nouvel ouvrage le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan,   

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

du Professeur Eric DELASSUS qui vient de paraître en Avril 2019

Résumé : Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.  (lire un EXTRAIT de son ouvrage)

Logo-SPS-ok

Parce que les soignants ont plus que jamais besoin de soutien face à la pandémie de COVID-19, l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose son dispositif d’aide et d’accompagnement psychologique 24h/24-7j/7 avec 100 psychologues de la plateforme Pros-Consulte.

[TÉLÉCHARGEZ LE DERNIER  COMMUNIQUE DE PRESSE

DU 17 AVRIL 2020]

 

GIF Flyers ASSO SPS & MANAGERSANTE 19 04 2020

ManagerSante.com soutient l’opération COVID-19

initié par l’Association Soins aux Professionnels de Santé 

en tant que partenaire média digital

 


 

[INITIATIVE #SOLIDAIRE EN #SoutienAuxSoignants]

Version 2 GIF EMCC France 18 04 2020 pour ManagerSante Newsletter

 

Coaching Solidaire COVID19 Réservez maintenant

Notre plateforme ManagerSante.com soutient cette initiative solidaire de l’EMCC France en qualité de partenaire média digital en soutien des professionnels de santé, dans le contexte du #Covid-19

FLASH INFO

 


 

Et suivez l’actualité sur ManagerSante.com, 

ManagerSante.com® est Partenaire Média de #PHW18 & #PHW19
ManagerSante.com® est Partenaire Média de #PHW18 & #PHW19

Vous aimez notre Site média ?

Cliquez sur les étoiles et votez :

five-stars

FESTIVAL DE LA COMMUNICATION SANTE Visuel ManagerSante MAJ 01 08 2019 Version 5

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.