Quels regards philosophique et dialectique adopter pour mieux comprendre la complexité, notamment en situation de crise ? Muriel ROSSET nous présente 3 clés d’analyse intéressantes

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Article publié par notre experte Muriel ROSSET, Présidente de “Connexions Familiales”, pour la psychoéducation de proches de malades borderline. Elle est également coach, référente Qualité de Vie au Travail et Qualité de Vie Globale d’un projet national de bonnes pratiques sur le télétravail, et accompagne des professionnels et des jeunes en bilan de compétences et d’orientation. Ses formations ” de la bienveillance à la performance” et “gestion de son temps et des ses priorités” sont répertoriées dans un catalogue métier. Muriel a fondé  M-Gravity et est experte sur la plateforme digitale de E-Santé Beesens.   

Elle vient de publier en Octobre 2019 un nouvel ouvrage intitulé “Dix ans en psychiatrie, une spirale infernale”, aux Editions La Boîte à Pandore 

 


N° 19,  Mars 2020


 

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l’ont engendré » nous dit Albert EINSTEIN .

Comment mieux affronter ensemble et de façon solidaire la pandémie actuelle du Covid-19, en sachant prendre le recul nécessaire pour mieux penser globalement et (re)vivre localement ? Comment sortir des impasses et paradoxes liés à la course à l’innovation perpétuelle qui essouffle les organisations ? Comment ralentir la demande de productivité qui épuise les hommes ? Comment penser l’efficacité sans construire un modèle à poser comme but ? 

Une crise est l’occasion de faire le tri, c’est le sens étymologique du terme krisis. Face à la crise sanitaire actuelle sans précédent, à un monde du travail en quête de sens et de Qualité de Vie, à un monde de la santé lui aussi en grande souffrance, avec des soignants qui manquent de temps pour répondre aux exigences d’une société qui court trop vite… posons-nous un instant pour regarder au loin, et envisager une autre façon de comprendre et aborder les situations.

Je vous emmène ainsi découvrir une autre vision des transitions à vivre et des “transformations silencieuses” à impulser. Nourrie de mes lectures du philosophe et sinologue François Jullien, je propose de vous partager trois pistes sur sa “philosophie du vivre”, applicables au management et aux situations complexes qui demandent de prendre des décisions responsables. Vous pourrez trouver d’autres pistes plus larges dans ma promenade guidée de son ouvrage “Une seconde vie.”, ou encore ma découverte de sa pensée dont je témoigne sur le site les philosophes.fr.

Pour information, cet article initialement écrit pour éclairer nos modes de management a été agrémenté d’encarts spécifiques à la crise du Covid-19, afin d’illustrer concrètement les trois clés d’analyse mises en valeur.

 

Avoir des équipes engagées : pour un management moins procédural et plus processuel

La philosophie occidentale grecque, puis cartésienne, s’est construite autour de la rationalité et de la maîtrise humaine. Les progrès techniques sont le fruit de cette quête.

Pour y parvenir, la philosophie a placé la causalité au départ de toute la pensée occidentale.

Formatés par cette causalité, nous avons donc tendance, face à un événement, à ne pas le décrire mais bien plutôt à vouloir l’expliquer. Et comment l’expliquons-nous ? Nous cherchons une cause extérieure, une origine et cause première à chaque chose. Cause et chose ont d’ailleurs la même racine en latin. Saisir la chose par la cause, ce schéma est au fondement de la science.

La philosophie chinoise raisonne et résonne autrement. Elle ne vise pas tant des explications que des implications. François Jullien parle de « propension » : une situation est donc regardée par la façon dont elle évolue, ou peut évoluer. La pensée chinoise déplace alors la pensée du but à viser pour être efficace, elle veut nous rendre attentif à l’occasion, et aux tendances favorables pour mieux la laisser mûrir.

Au travail comme dans notre vie, nous pouvons dès lors cesser de chercher sans cesse des causes et des buts, pour nous focaliser un peu plus sur l’amorce par laquelle va pouvoir s’enclencher un processus de transformation.

Cette approche du potentiel de situation a donc l’avantage de penser au temps long qui nous manque, pour nous faire sortir le nez du guidon. Dans l’amorce, un facteur favorable est déjà discrètement à l’œuvre. Même si on ne le voit pas encore, c’est de lui que tout va ensuite procéder.

Dans la pandémie actuelle du Covid-19, nous pouvons ainsi affronter l’occasion défavorable comme occasion de repenser plus globalement et apprendre à (re)vivre plus localement, en redonnant la vie qu’elle mérite à nos quartiers. Notre voisinage va peut-être devenir le centre de nos vies dans les prochains jours, car entre voisins nous pouvons tous agir, et agir ensemble. En étant connecté(e) en ligne avec nos voisins, nous pouvons nous organiser en très peu de temps de manière efficace, sans risque de contaminations. Le voisin n’est alors plus un danger, quelqu’un à éviter comme la peste. Nous avons besoin de lui, il a besoin de nous. En situation de crise, s’entraider est la meilleure chose à faire si l’on veut durer. Nous pouvons rester en ligne les uns avec les autres, échanger nos numéros de téléphone, nous appeler, prendre des nouvelles des gens seuls ou isolés, des familles avec enfants, leur rendre des services. Retisser des liens fraternels de bon voisinage permet alors de ne pas céder à la panique ou au repli sur soi, malgré la “distanciation sociale” prônée et nécessaire.

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Cette approche par le potentiel de situation est très éloignée du management aux procédures aujourd’hui à bout de souffle : ce n’est pas pour rien que l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail), parle de revenir au management du travail et non des procédures, qui passe par le besoin des  collaborateurs de pouvoir effectuer un travail bien fait.

Tant de salariés se plaignent aujourd’hui d’un travail “ni fait ni à faire”, par manque de moyens ou de temps. Tant de soignants souffrent de n’être plus que des techniciens “efficaces” techniquement, au détriment du soin humain de la personne.

Au contraire, en acceptant de penser la propension des processus de transformations, on peut accepter  que le développement de nos organisations, projets et équipes soient à venir, et non à réclamer dans un temps immédiat.

Le rôle du manager est alors de savoir repérer et détecter le moment stratégique pour amorcer un tel processus, le porter ensuite à son plein essor, permettre les conditions favorables pour l’exploiter.

Il s’agit pour lui d’induire l’effet en prenant appui sur les transformations silencieuses, sans chercher à faire saillir de grands événements ou déclarations de lancement, de façon à faire croître progressivement l’effet pour traverser un déroulement.

Une deuxième différence notable que nous propose François Jullien avec la pensée chinoise concerne les personnes.

 

Passer du sujet autonome au développement du potentiel de situation et des interactions collectives

Avec les entreprises libérées et l’innovation managériale qui se développent depuis quelques années, on a beaucoup insisté sur l’importance de salariés autonomes. On en voit hélas aussi des effets pervers, avec certains salariés tellement autonomes qu’ils en oublient le sens du collectif. Ce collectif est pourtant la clé du succès des situations de crise, comme nous le voyons aujourd’hui face à une crise sanitaire mondiale sans précédent.

En Chine, les tensions au cœur de chaque situation, qui comporte à la fois des avantages et des inconvénients, ces tensions inévitables sont bien prises en compte, ne serait-ce que dans le langage. Le paysage se dit ainsi  montagne-eau, car la chaîne de montagne est à la fois

  • ce qui tend vers le haut avec la montagne, et vers le bas avec l’eau,
  • ce qui est immobile et demeure impassible avec la montagne, et ce qui ne cesse d’ondoyer ou de s’écouler avec l’eau,
  • ce fait relief avec la montagne, et ce qui par nature est sans forme et épouse la forme des choses avec l’eau,
  • ce qui s’offre frontalement à la vue avec la montagne, et ce dont le bruissement parvient de divers côtés à l’oreille avec l’eau.

 

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La pensée chinoise nomme ainsi toujours les mots et idées par une corrélation de facteurs entrant en interaction et se constituant en polarité.

Cette logique est également celle de la dialectique, qui est au cœur du programme international de psychoéducation que nous animons au sein de l’association Connexions Familiales que je préside. Nos modules pour pairs aidants et professionnels de santé de malades borderline sont fondés sur la thérapie comportementale dialectique, une thérapie qui permet d’apprendre à reconnaître et prendre en compte plusieurs points de vue, plutôt que de se polariser sur nos seules émotions.

L’individu sujet n’est pas absent, il se trouve juste immergé dans un ensemble de circonstances, plutôt que d’émerger en posture autonome. L’efficacité ne vient donc plus strictement de moi, comme sujet d’initiative, elle procède de la situation et de son potentiel.

Un tel déplacement invite à bien connaitre les facteurs et vecteurs en jeu, pour faire basculer le potentiel de situation de mon côté avant d’engager une action.

Pour résumer,

  • la philosophie européenne commence par le “je” cartésien, ce “je pense donc je suis”. L’homme est pensé comme “sujet” qui conçoit et qui veut, un sujet d’initiative, qui se pose au début des choses.
  • La pensée chinoise préfère partir de la situation en explorant son potentiel. Le moteur de l’action, n’est pas tant “l’initiative du sujet” que le “potentiel de la situation”.

Face au COVID-19, beaucoup d’initiatives se créent, beaucoup de choses déjà existantes sont remises en avant. Pour n’en citer qu’une parmi tant d’autres, le site mesvoisins.fr a par exemple l’avantage d’être une plate-forme en ligne gratuite qui permet aux gens très proches géographiquement de communiquer entre eux, et ce sans contact physique direct, pour continuer d’agir et penser collectivement plutôt que de façon individuelle.

Plus les situations sont bloquées, plus nous avons intérêt à prendre ce temps de penser le  potentiel de situation. Le stratège, figure éminemment chinoise, n’est pas celui qui établit des plans, ou compte sur un “coup de génie”. Le sage-stratège chinois est plutôt celui qui discerne les facteurs favorables pour infléchir la situation avec profit.

Des entreprises libérées aux salariés disponibles 

Dans « brève histoire de l’avenir », Jacques Attali parcourt le courant historique porté par le capitalisme, qui a fait de la liberté la valeur première de toutes les valeurs. Son analyse nous montre que “l’Histoire obéit à une loi : l’homme cherche depuis toujours à élargir sa liberté individuelle. Le sens unique de l’Histoire est celui de “la primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur”.

Là réside tout le danger de nos modèles occidentaux : une recherche débridée de liberté peut conduire à des excès aux issues incertaines, on le constate dans le monde en général et dans le monde du travail en particulier. Le développement du télétravail, qui est une bonne chose en soi, peut parfois être vicié par de trop nombreux individualismes qui oublient le jeu du collectif. (Je vous en reparlerai lors du lancement prochain du projet national de bonnes pratiques sur le télétravail auquel j’ai participé comme référente experte Qualité de Vie au Travail et Qualité de Vie Globale, projet qui a été déposé au ministère du travail.)

Car la liberté, fierté de nos démocraties, cette liberté nécessaire, à laquelle il ne faut donc pas renoncer, n’est pourtant pas sans écueil. Elle favorise non seulement la montée de l’individualisme, mais encore ce que Pascal Bruckner appelle « la tentation de l’innocence. »

Rien n’est plus difficile que d’être libre, maître et créateur de son destin. Rien de plus écrasant que la responsabilité qui nous enchaîne aux conséquences de nos actes. Comment jouir de l’indépendance en esquivant nos devoirs ? Par deux échappatoires, l’infantilisme et la victimisation, ces maladies de l’individu contemporain.

Pascal Bruckner

Dans un précédent article sur les entreprises libérées et leur vrai visage, j’avais éclairé trois libérations et une invitation à vivre par les dirigeants, qui passaient par

1. La responsabilité (“de quoi” ET “de qui” suis-je responsable, ou comment revaloriser le pouvoir partagé et le capital humain),

2. Le lâcher prise dans la confiance (la fidélité d’un engagement humble, patient et durable),

3. La liberté (passer de la liberté pour soi à la liberté relationnelle),

4. Le dialogue et la parole libérée comme clés de transformation et ultime libération, en vue d’une économie du partage et d’une gouvernance participative.

Face aux excès de notre monde, la pensée chinoise nous propose une autre voie, celle de la disponibilité (qui ne signifie pas être corvéable à merci, mais attentif, présent au moment présent et aux personnes.)

Obsédé par la causalité, l’Occident n’a cessé de se demander comment l’individu peut s’en affranchir. Ne pas obéir à nos déterminations est un idéal auquel on a donné le nom de “liberté”. Le moi-sujet est d’abord doué de liberté : c’est là sa qualité première et d’où vient sa valeur.

La Chine n’a pas connu cette expérience politique, et a développé ce que François Jullien appelle la disponibilité.

La liberté implique un choix ; la disponibilité revient à dissoudre toute position, à ne plus prendre parti, à être entièrement “ouvert”, à ne projeter aucun a priori, ce qui permet de ne rien rater. Elle vise ainsi l’impartialité du juste milieu, un rapport harmonieux.

Encore une fois, la disponibilité raisonnée et prudente les uns aux autres n’est-elle pas la seule solution durablement viable face à la pandémie du Covid-19 ?

Cette disponibilité est également le cœur du métier des soignants, dont nous pouvons plus que jamais saluer l’engagement courageux et constant au service de nos vulnérabilités.

Une remise en question qui nous ouvre de nouveaux horizons

Questionner notre liberté, nos explications causales et notre efficacité managériale, sans doute cette invitation n’est-elle pas très habituelle ni recevable dans notre monde occidental.

Toutefois, et comme « On ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l’ont engendré » il peut être bon de savoir penser out of the box…

Je peux témoigner à titre personnel et professionnel à quel point

  • L’abandon de la volonté de maîtriser des situations inextricables pour se focaliser sur le potentiel de situation est fécond et libérateur,
  • La valorisation de la disponibilité porte parfois plus de fruits que la recherche d’efficacité à tout prix,
  • Les méthodes systémiques qui déplacent la recherche de causes vers la propension possible sont source de succès.

En conclusion, cette réflexion nous invite à dépasser les recherches d’explications pour viser les implications, ne pas se focaliser sur les personnes mais déployer le potentiel de situation, quitter le schéma occidental de l’efficacité d’individus en quête de liberté individuelle pour nous rendre disponibles les uns aux autres.

Espérons que nous saurons tous collectivement sortir de la pandémie actuelle en questionnant intelligemment, c’est-à-dire de façon constructive et durable nos modes de vie, de relation, d’action et d’interaction, d’accès aux soins également. Espérons que le ralentissement de nos activités sera l’occasion de belles transformations silencieuses.

Merci à tous les soignants qui se dévouent actuellement pour nous tous.


Références complémentaires pour aller plus loin  

          François Jullien

 

Muriel ROSSET

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N’hésitez-pas à laisser vos commentaires… Muriel ROSSET vous répondra avec plaisir !!!

Nous remercions vivement Muriel ROSSET, coach en bilan de compétences, qualité de vie au travail, qualité de vie globale et expérience patient.


Biographie de Muriel ROSSET :
Muriel est également enseignante et formatrice en philosophie et management , innovation managériale et méthodes collaboratives (Université Paris-Descartes, EPF école d’ingénieur, Haute Ecole Ferrer de Bruxelles),  auteur & consultante.
Muriel accompagne les professionnels et e-patients que nous sommes tous à devenir des acteurs partenaires de notre santé physique, psychologique et sociale.
Elle est présidente de l’association Connexions familiales, section francophone de la NEABPD,  pour la psychoéducation des familles de personnes TPL bordeline
Elle partage son expérience professionnelle pour nos fidèles lecteurs de http://www.managersante.com

 


[NOUVEL OUVRAGE]

PUBLIE en 2019  PAR MURIEL ROSSET

DIX ans en psychiatrie Une spirale infernale Récit à deux voix

Vous pouvez nous soutenir, ainsi que tous les malades et familles concernées, en partageant cet article et commandant le livre. Je serai heureuse de recueillir vos commentaires, avis et idées. Merci à tous de votre soutien, partage de cet article et de mon livre.


 


 

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