Pourquoi l’Hôpital est-il toujours débordé ? Frédéric SPINHIRNY analyse ce phénomène d’accélération sociale (Partie 1/2)

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N°12, Avril 2019


Frédéric SPINHIRNY, est Philosophe et  Directeur des Ressources Humaines, chez Hôpital Necker-Enfants Malades (AP-HP), Rédacteur en Chef de la Revue Gestions Hospitalières et auteur de son dernier ouvrage paru en Juillet 2018, intitulé « Hôpital et modernité : comprendre les nouvelles conditions de travail » paru aux Editions Sens & Tonka, ainsi que  deux autres ouvrages  :  l’Eloge de la dépense (2015) et de l’Homme sans politique (2017) aux Editions Sens & Tonka. 

Nous entendons régulièrement que les choses vont plus vite à l’hôpital, qu’on a plus le temps de rien faire. Le temps nous manque certes, mais d’où vient ce sentiment paradoxal : tout s’accélère mais rien n’avance ? Il s’agirait de redonner du temps aux hospitaliers. Constatant que la majorité des personnels déclarent manquer « toujours », ou au moins « souvent » de temps pour réaliser toutes leurs tâches, les auteurs du rapport Changer la vie à l’hôpital (mai 2018) préconisent justement de redonner du temps aux professionnels en diminuant les tâches de contrôle et en clarifiant les missions de chacun dans un pôle.

Il est étonnant de lire d’ailleurs que nous manquons de temps aujourd’hui, alors même que le développement du progrès, des outils techniques et numériques, sont toujours présentés comme des gains de temps. Mais est-ce du temps libre pour soi ? Est-ce un temps d’échange pour améliorer l’hôpital ? Ou est-ce pour rattraper du retard, du temps de travail? Certaines études démontrent précisément que les organisations de travail souffrent de mauvaises pratiques managériales et que, plus que les conditions matérielles concrètes des agents, ce sont elles qui nuisent à la qualité de vie au travail. 

Notre réflexion a pour ambition ici de mettre en avant le phénomène d’accélération sociale, comme étant le cœur des problématiques de souffrance au travail, de perte de sens et de manque d’adhésion au collectif.

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Les origines de l’accélération

Augmentation de la vitesse d’un mouvement, exécution plus rapide d’une action, l’accélération ne réduit pas la distance entre un point A et un point B, ni entre un commencement et un achèvement, mais uniquement le temps d’y parvenir, jusqu’à faire oublier cette distance même. La force de l’accélération réside dans cette légère élévation au-dessus des distances, géographiques ou morales, comme une libération de l’inertie de la gravité, un petit déracinement de l’ancrage archaïque qui lie l’individu au cycle naturel des choses. Et cela modifie profondément notre rapport au monde et notre présence aux autres. Si nous retenons généralement que l’accélération du temps vécu provient des mutations technologiques depuis la fin du 19ème siècle, il apparaît qu’une évolution anthropologique plus profonde a conditionné ce nouveau mode de vie.

Dans son étude du Suicide [1], Emile Durkheim montre que la religion détenait un pouvoir de régulation et de contention sur les individus et leurs entreprises quotidiennes. Ce pouvoir temporel insistait sur la condition terrestre et matérielle, dont il fallait accepter l’ordre fixé, providentiel, parce que venant de Dieu. Dans cette même perspective, Peter Sloterdijk dans Colère et Temps [2] analyse comment une institution collective détournait traditionnellement la colère des individus pour la placer dans une « banque », en dehors de la vie terrestre. Autrement dit, il a toujours existé des manières de promettre qui compensaient notre penchant naturel à entrer en colère et à agir violemment contre ce qui nous rend furieux. Ce paradigme religieux n’est pas le seul à contenir la colère, à différer la soif de vengeance, nous les retrouvons également dans toutes les idéologies collectives, notamment le communisme ou le socialisme, avec les « lendemains qui chantent » ou les croyances actuelles au progrès illimité de la technologie.

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Sans bord temporel, nous ne pouvons plus nous contenir

L’effondrement de ces idéologies consolatrices, basées sur l’attente et la tempérance, l’effacement des résistances qui empêchaient la décharge immédiate, laisse place au 20ème siècle à un nouveau rapport au monde temporel à savoir le raccourcissement des processus d’action. Nous échangeons l’eschatologie par la téléologie, l’atteinte d’un but proche que nous sommes libres de nous assigner nous-même. Harmut Rosa dans Accélération [3], souligne que l’Occident a développé une rationalisation qui réduit les étapes entre les moyens et les fins et prépare les individus à agir prioritairement en fonction de l’atteinte rapide des objectifs. Désormais il s’agit d’obtenir plus dans un temps plus bref et à moindre coût. Cette rationalité scientifique provoque un décollement d’avec les habitudes liées aux cycles de vie, tournées vers la répétition prévisible, l’attente, l’atermoiement, le renoncement.

On ne prend plus sur soi, on décharge rapidement.

Le modèle n’est plus les saisons, le temps éprouvé par le corps, mais celui des fonctions intellectuelles supérieures, désincarnées, la gestion comptable efficace et bientôt le numérique. Il n’y a plus de frein physique qui nous retient. Se crée une distance immatérielle, un éloignement avec les choses physiques, un espace vide. Nous adoptons des comportements plus stratégiques, débridés, orientés par le gain rapide et l’instrumentalisation du monde qui nous entoure. Nous désirons l’ubiquité, avancer sur tous les tableaux « en même temps », et les pratiques en temps masqué.

Dans Géographie du temps [4], Robert Levine détaille également l’effet de l’accélération du temps sur nos actions quotidiennes : la marche devient plus rapide dans la rue, nous déjeunons plus vite, nous accordons moins de temps aux activités jugées non utiles ou non productives, nous sommes moins généreux (notamment en temps), nous réduisons notre parole et nos temps de discussion. Se réduit donc l’engagement de long terme, politique, syndical, amical, sentimental ; la considération et l’attention soutenue.

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Retrouver du temps comme première condition de travail

La problématique de l’accélération se heurte premièrement à un obstacle de pure forme. Toute critique de la vitesse, encouragée par un discours dominant volontariste et alimenté par un progressisme effréné, sera qualifiée de conservatisme. Celui qui veut freiner ralentit les autres, il empêche que tout se dépêche, que les motivés se précipitent vers un mieux annoncé. Nous avons honte d’être à la traîne.

Pourtant, Harmut Rosa décline les nombreuses pratiques de décélération qui viennent contrebalancer l’augmentation de la vitesse dans notre société : limites géographiques, corporelles (fatigue, sommeil, épuisement, maladie), communautés slow ou pratiques antimodernes, idéologie du ralentissement (méditation, développement personnel, retrait spirituel, frugalisme). Toutes les pratiques qui prennent du temps sont déjà une manière de résister, souvent liées à la culture, mais il est également aussi envisageable d’accélérer dans un autre sens que le sens de l’efficacité. Car une pratique sociale mesurée ne doit pas se présenter comme une opposition systématique à la vitesse. La halte contre la hâte.

Alain Caillé et Jean-Edouard Grésy, dans la Révolution du don [5], mettent en avant des pratiques contre-productives, à rebrousse-temps, au sein des organisations de travail : logique du don, de l’appréciation des équilibres sur le long-terme, permanence des espaces d’échanges et de discussion qui se réduisent avec les cadences de l’économie moderne. Profondément, il s’agit de retrouver le sens des proportions, déséquilibré par l’accélération, un certain rythme en résonance avec notre environnement. Il s’agit également de découpler efficacité et vitesse, performance et court-terme. Baudrillard dans Le système des objets [6] interrogeait notre modernité en ces termes : pourra-t-on véritablement supporter un progrès technique qui se détache petit à petit du progrès social ?

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Un sentiment étrange d’immobilité fulgurante

Pour cela il faut questionner ultimement l’origine du sentiment d’accélération. Dans Le Suicide, Durkheim explique bien que l’homme doit sentir que ses efforts pour atteindre un but ne sont pas vains, qu’il ne peut avancer que lorsqu’il connait son but. Indéterminé et sans but assigné depuis l’effacement de l’horizon temporel, Durkheim écrit que tout se passe comme si nous étions « stérilement agité sur place ». Nous avons le sentiment paradoxal de subir à la fois une urgence permanente et une impossibilité d’avancer.

Ce qui nous presse ne nous fait pas progresser.

Harmut Rosa définit cette confusion avec le terme d’ « immobilité fulgurante ». Celle-ci est issue d’un phénomène complexe qui voit l’individu intégrer les contraintes temporelles modernes pour en faire un style de vie adaptable en permanence. Le temps se densifie, s’épaissit et pourtant il reste sans contenu, glissant, liquide, « sans contact » et une journée compte toujours 24h. Sous couvert de s’adapter sans cesse, l’individu ressent une certaine fragilité car les temps de pause véritables diminuent simultanément. Nous revenons au problème principal : sans début et fin, le temps s’étire et l’agent ne peut se projeter en l’absence d’horizon.

Cette incapacité de ne jamais achever les choses est aussi décrite par Bung-Chul Han : « on ne peut plus avoir une œuvre définitive, résultat d’un travail achevé. On travaille beaucoup plus comme en suspens. Il nous manque des formes conclusives avec un début et une fin » [7].

Autrement dit, nous subissons des troubles dans le rapport au temps : aucun moment n’est jamais plein, le sentiment d’avoir atteint un but ne se manifeste jamais. Notre geste est sans cesse parasité par une autre tâche, par une autre sollicitation. Il s’en suit une légèreté, une forme d’action sans contact, qui trace des écarts dans le geste ou dans la parole, formant ainsi un quotidien où la satisfaction du travail bien fait nous échappe, alors que l’effort du travail persiste.

C’est ce phénomène intime que nous retrouvons dans les services de santé : urgence permanente, flexibilité accrue, qui génèrent du mouvement sans pour autant faire fonctionner le service. Sans créer de temps long, sans poursuivre une histoire collective qui fonde traditionnellement la solidarité dans une équipe. Il n’y a pas de respiration, de halte.

Cet effet est encore amplifié par un phénomène administratif connu : la forte aversion au risque, renforcée par la confusion générale sur l’interprétation des évolutions sociales comme par l’impératif de maîtrise budgétaire, entraînent un réflexe centralisateur et une multiplication des contrôles qui, eux-mêmes, ralentissent le fonctionnement de l’hôpital et donc consolident ce cercle vicieux, où rien ne semble avancer.    

Lire la suite de son article, le mois prochain


Notes pour aller plus loin : 

[1] E.Durkheim, Le Suicide, PUF

[2] P. Sloterdijk, Colère et Temps. Essai politico-psychologique, Buchet/Chastel, 2008

[3] Harmut Rosa dans Accélération, La découverte

[4] Robert Levine, Géographie du temps, Basic Books

[5] Alain Caillé et Jean-Edouard Grésy, La Révolution du don, Points

[6] Baudrillard, Le système des objets, Gallimard

[7] Byung-Chul Han, la Société de la fatigue, Editions Circé

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Biographie de l’auteur : 
Directeur des Ressources Humaines chez Hôpital Necker-Enfants Malades, Rédacteur en Chef de la Revue Gestions Hospitalières. Directeur adjoint à l’Hôpital Universitaire Necker-Enfants Malades, ancien élève de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris et titulaire d’une licence de philosophie. Enseignant en Prep’Ena à l’IEP de Paris et auteur de deux essais de philosophie aux Editions Sens&Tonka (« L’homme sans politique », 2017, « Eloge de la dépense », 2015)

Frédéric Spinhirny & JLS

Jean-Luc STANISLAS, Fondateur de managersante.com (photo à droite) tient à remercier vivement Frédéric SPINHIRNY (photo à gauche) pour partager régulièrement ses réflexions dans ses articles passionnants sur les innovations en stratégies managériales pour nos fidèles lecteurs sur notre plateforme d’experts.  


DERNIER OUVRAGE PUBLIE

par notre expert-auteur,  Frédéric SPINHIRNY :

Parution d’un nouvel essai en librairie, vendredi 13 juillet, aux Editions Sens&Tonka, consacré au malaise à l’hôpital public et plus largement aux nouvelles conditions de travail dans les organisations.
Présentation de son ouvrage :
En détresse, sous pression, à bout de souffle, en crise: le diagnostic de l’hôpital public fait régulièrement l’actualité dans les médias. Les symptômes du malaise sont généralement décrits à travers le harcèlement, l’épuisement professionnel, la perte de sens, ou en termes de désengagement, d’absentéisme, de dépression voire de suicide. Les causes désignées sont multiples et souvent ambivalentes: logique du chiffre, concurrence, méthodes de gestion, lean management, mais aussi mandarinat du corps médical, hiérarchie excessive, bureaucratie, individualisme.

Frédéric SPINHIRNY Hôpital et modernité

L’enracinement dans les principes fondamentaux du service public ainsi que la multiplication des problématiques spécifiques au secteur de la santé, font des établissements de soin des lieux complexes à observer et a fortiori à interpréter. Institution républicaine mais également organisation innovante, l’hôpital public est avant tout le miroir des évolutions sociales et des métamorphoses contemporaines du travail. La difficulté de l’exercice est bien là car ce qui ne se conçoit pas bien, ne s’énonce pas clairement.
Mettre des mots précis sur les nouveaux rapports sociaux reste un art délicat, ce qui laisse souvent une impression vague de mal-être, sans définition, ainsi qu’une impossibilité constitutive de trouver des remèdes efficaces. Par conséquent, tous les acteurs de l’hôpital interprètent ces phénomènes à leur avantage ou pour défendre une posture attendue.
C’est toute l’ambition de cet essai, étayé par des textes de sciences humaines et des références managériales: ressaisir ce qui nous file entre les doigts, à chaque fois que nous cherchons les causes de nos difficultés et les solutions à nos malheurs. Pour enfin répondre au malaise.

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