L’« écriture » professionnelle est-elle faite pour parler ? Le Pr Eric DELASSUS réhabilite la primauté du langage à l’Hôpital (2ème partie)

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N°22, Mars 2019


 

Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School), dans le cadre d’une conférence donnée au Centre Hospitalier Théophile Roussel, le 13 Septembre 2018

Il est auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent est publié en 2018,  portant le titre suivant :  “Ce que peut un corps”aux Editions l’Harmattan, sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob. 


Relire la 1ère partie de l’article

 

Notre propos ici n’est pas de préconiser le renoncement à l’établissement de toute trace écrite et de revenir à la seule oralité, mais de proposer une réflexion sur le sens même de l’écrit.

Il peut être utile dans le cadre d’une organisation, et plus particulièrement, pour ce qui vous concerne, d’une organisation qui a pour mission de prodiguer des soins et de prendre en charge la santé du public qui recourt à ses services, de consigner un certain nombre de données par écrit, afin de constituer le dossier du patient. Il semble essentiel de ne pas oublier que l’écrit n’a de sens que si on en parle, que si l’on se rencontre pour discuter, dialoguer au sujet de ce qui a été déposé dans tel ou tel rapport ou tel ou tel dossier.

Ce qui fait, par exemple, la vie d’un livre, ce n’est pas simplement qu’il soit lu par un public nombreux, c’est aussi et surtout que ceux qui l’ont lu en parle, qu’ils en parlent entre eux ou qu’ils en parlent à ceux qui ne l’ont pas lu pour les inciter à le faire. On peut même dire que l’écrit n’a de sens que parce qu’il est retranscrit mentalement sur le mode de l’oralité.

Et, je citerai à nouveau Walter J. Ong à ce sujet : « Lire » un texte signifie le transformer en son, à voix haute ou dans notre imagination, syllabe après syllabe dans la lecture lente ou bien sommairement dans la lecture rapide commune aux cultures technologiques avancées. L’écriture ne peut en aucun cas se passer de l’oralité[1].

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Formaliser les écrits professionnels : c’est utile s’ils ne se substituent pas à l’indispensable échange

On peut considérer qu’il en va de même, bien que ce soit dans un autre contexte et selon une autre mesure, pour les documents que nous sommes obligés de renseigner ou de rédiger dans le cadre de notre vie professionnelle et dans celui de la vie des organisations.

C’est, en effet, par la parole que l’on peut redonner vie à ce qui n’est qu’une trace, une image parfois trompeuse de la pensée et de l’intention du rédacteur. Il semble donc nécessaire d’interroger cette inflation d’écriture pour mieux en comprendre le véritable sens.

Il ne faut pas, d’une part, que cette exigence de tout consigner par écrit devienne chronophage au point de ne plus permettre de réserver du temps aux rencontres physiques entre les personnes et au dialogue. Et, d’autre part, il faut se garder de l’illusion selon laquelle la rédaction de rapport ou la constitution de dossiers écrits pourraient se substituer à l’échange vivant de la parole entre les différentes personnes intervenants auprès d’un patient.

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Pourquoi nous aimons tant produire du contenu ? 

On peut d’ailleurs s’interroger sur les raisons d’une telle inflation, sur cette invasion de la paperasse dans nos vies. Il me semble que deux raisons principales peuvent expliquer ce phénomène. D’une part, un désir d’objectivation d’une réalité perçue parfois comme trop subjective et incontrôlable et par conséquent, d’autre part, une volonté de contrôle et de maîtrise de tout ce qui constitue la vie de l’organisation pour éviter toute forme d’inquiétude liée à la dimension subjective et proprement humaine de nos activités.

Les paroles s’envolent, dit-on, tandis que les écrits restent. Mais que reste-t-il quand il ne reste plus que des écrits ? On ne peut réduire la vie d’un patient, le vécu de sa maladie, sa souffrance et ses espoirs de guérison, à son seul dossier médical, même s’il est incontestable que les informations consignées dans ce dossier sont nécessaires à la compréhension de sa situation.

Néanmoins, cet écrit qui reste, dans la mesure où il n’est qu’une trace, qu’une image imparfaite d’une réalité éminemment complexe, ne prend sens et n’est utile qu’à la seule condition qu’il fasse l’objet d’une parole, d’une parole vivante et incarnée, d’une parole, certes parfois incontrôlable, mais, précisément, d’autant plus riche qu’elle est difficile à contrôler.

C’est pourquoi d’ailleurs, cette parole fait souvent l’objet de la méfiance de ceux qui ont pour fonction de gérer ou de contrôler l’activité de l’organisation, parce qu’ils y voient les limites de leur pouvoir et la manifestation de leur impuissance à tout maîtriser.

Aussi, peuvent-ils parfois ressentir le désir de museler cette parole et de lui substituer un discours écrit devant le plus souvent être rédigé selon une forme stéréotypée de telle sorte que se trouve gommé, éludé ou occulté tout ce qui pourrait relever en lui de l’aléatoire. Peut-être est-ce finalement pour se donner l’illusion d’échapper au hasard que l’on accorde à l’écrit une importance excessive.

Néanmoins, cette volonté de contrôle semble oublier que la prise en compte de l’aléatoire contribue à la régulation du fonctionnement relationnel des équipes et des relations avec les usagers et leurs proches.

Ainsi, dans un établissement de soins, et encore plus dans un établissement dont la mission est d’assurer des soins psychiatriques, la place devant être accordée à la parole est capitale pour ce qui concerne la régulation, c’est-à-dire l’adaptation à la singularité des personnes et des relations qu’elles peuvent entretenir entre elles.

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Quand la subjectivité fait “sens” par l’usage des mots parlés : entre mêmeté et ipséité selon Paul RICOEUR

Il y a, me semble-t-il, dans l’acte de parler une dimension de subjectivation qui rend chaque parole singulière et c’est en ce sens qu’elle est l’expression même de la vie, de la vie du corps et de l’esprit. Car, dans toute parole, c’est toujours un corps qui parle et un esprit qui s’incarne dans le discours prononcé.

Et je citerai à nouveau Walter J. Ong qui écrit : Les mots parlés sont toujours des modifications d’une situation totale et existentielle, qui implique invariablement le corps. Dans la communication orale, l’activité physique au-delà de la simple mise en voix n’est ni fortuite ni forcée mais naturelle et même inévitable[2].

Dans la parole, l’unité du corps et de l’esprit d’un sujet singulier se manifeste, tandis que dans l’écriture le discours est objectivé au point qu’il risque de se désincarner, s’il ne fait pas ensuite l’objet d’une parole.

Ainsi, on aura beau lire le dossier de tel ou tel patient, consulter tel ou tel rapport au sujet du fonctionnement de telle ou telle équipe ou de telle ou telle service, on ne pourra véritablement comprendre ce que l’on a lu qu’à la seule condition que ce contenu fasse ensuite l’objet d’un discours oral, et surtout d’un échange de paroles, d’une discussion, d’un dialogue. Alors que l’écrit court toujours le risque de devenir impersonnel.

En revanche, la parole est certainement la voie (et la voix) la plus sure pour permettre au sujet de se raconter au travers de ce qu’il dit. Toute parole peut, en effet, avoir une dimension narrative et permettre ainsi de tisser cette trame par laquelle nous constituons notre identité, non plus comme mêmeté*, mais en tant qu’ipséité**, pour reprendre les termes employés par Paul Ricœur, lorsqu’il aborde la question de l’identité narrative.

Alors que la mêmeté désigne une identité qui serait de l’ordre de l’immuable, l’ipséité renvoie ici à l’identité d’un sujet qui change et qui évolue au cours du temps, qui n’est jamais le même, mais qui se retrouve lorsqu’il se constitue comme sujet du récit qu’il peut faire de son existence.

Ainsi, je ne suis plus le même qu’il y a vingt ans, mais je me constitue comme sujet par la trame narrative que je tisse en reliant ce que je suis à ce que j’étais et à ce que je deviens et c’est le plus souvent par la parole que se tisse ces liens. Certes, il est toujours possible de faire le récit de sa vie par écrit, en tenant par exemple un journal, mais cette manière de faire reste fortement marquée par la parole première par laquelle le récit advient.

Le sujet de la parole apparaît toujours et nécessairement dans son discours, alors que l’écrit peut très bien laisser vacante la place réservée à l’indication de l’identité de son auteur.

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Quel est le sens de la parole comparée à celle de l’écriture ?

La parole est toujours l’expression du vécu de sujets singuliers, c’est-à-dire de personnes  qui sont des semblables les unes pour les autres parce qu’elles possèdent le langage en commun tout en ayant chacune une approche différente en raison des variations qu’entraînent leur position ainsi que leur point de vue.

Alors que la lecture ou l’écriture invite à un certain repli sur soi et invite à se couper du monde commun pour se concentrer sur ce qu’on lit ou sur ce que l’on écrit, la parole est toujours ouverture vers l’autre et vers un autre effectivement et concrètement présent.

Lorsque j’écris – à l’exception de la correspondance destinée à une personne bien précise – j’écris toujours pour un lecteur virtuel et impersonnel, j’écris pour quiconque me lira. En revanche, lorsque, dans la vie courante, je parle, c’est toujours pour m’adresser à une personne ou un auditoire en présence duquel je me trouve et en fonction duquel je m’adapte. Il y a toujours dans la parole une ouverture concrète sur autrui.

Parler, ce n’est pas seulement exprimer une pensée abstraite ou transmettre une information, la parole ne se résume justement pas à son contenu qui peut être restitué par écrit, la parole, parce qu’elle est incarnation, parce qu’elle prend chair en passant par la voix qui est l’expression du corps est aussi chargée des affects qu’elle exprime par la manière dont elle prononce les mots qui la composent.

Jean-Jacques Rousseau considère d’ailleurs dans son Essai sur l’origine des langues, que la fonction des premières langues étaient certainement plus expressive que représentative et que si nous en avions conservé l’usage, nous chanterions plus que nous ne parlerions, car leur fonction était plus d’exprimer les passions que les idées :

Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions arrachèrent les premières voix. (…). On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes. Cela dut être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. C’est en ce sens qu’elle est un acte de subjectivation, une action qui a pour effet l’émergence d’une subjectivité vivante.

Aussi, la question se pose-t-elle de ce qu’il en est de cette subjectivité lorsque le vécu du sujet au travail se réduit à la rédaction écrite des événements auxquels il a pu assister, des rencontres qu’il a pu faire, de toutes les expériences qui le construisent et parfois aussi le détruisent.

Peut-il justement exprimer la manière dont il est affecté par ce vécu en réduisant son expérience à un compte-rendu écrit et consigné dans un rapport ou un dossier consultable via un réseau informatique ?

Lire la suite de cet article le mois prochain. 

 


Pour aller plus loin : 

*et** : Ricœur distingue en effet, au cours de sa démonstration, la mêmeté de l’ipséité. La mêmeté évoque le caractère du sujet dans ce qu’il a d’immuable, à la manière de ses empreintes digitales, alors que l’ipséité renvoie à la temporalité, à la promesse, […]. — (François Dosse, L’importance de l’œuvre de Paul Ricœur, dans le Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, vol.152, octobre-novembre-décembre 2006, p.663)

[1]     Ibid., p. 28.

[2]     Walter J. Ong, Oralité et écriture, op. cit., p. 87.

[3]     Walter J. Ong, op. cit., p. 100.

[4]     Walter J. Ong, op. cit., p. 154.

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS,Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie , co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Septembre 2018 intitulé « Ce que peut un corps » aux Editions l’Harmattan,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteur :
Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il vient de co-publier un nouvel ouvrage le 25 Septembre 2018 intitulé ” Ce que peut un corps”, aux Editions l’Harmattan,   

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

Sous la Direction d’Eric DELASSUS et Sylvie LOPEZ-JACOB9782343156804r.jpg

Résumé : Modèle d’une société en mal de cohésion, ou modelé par elle et ses normes, le corps construit l’identité, et rend possible l’aliénation. Apprêté, mis en scène, observé ou transformé, il donne son étoffe au héros, ses rouages au pantin, ses prothèses à l’homme en mal de puissance. A moins que, habité en conscience, il ne devienne la source vive où l’homme peut puiser sa joie. En mars 2017, à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bourges, s’est tenu un colloque sur le thème « Ce que peut un corps ». Enseignants de philosophie, de sociologie, plasticien, maître d’arts martiaux se sont succédé pour faire état des états du corps.

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