Entre déterminisme et expérimentation médicale : quelle proximité avec les Sciences de Gestion ?

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N°2, Août 2018


Nouvel article publié par notre expert,   Marc FRACHETTE,   Docteur en Sciences de Gestion, Intervenant-chercheur, Dirigeant de Cap O2, société de conseil

Déterminisme : de quoi parlons-nous ? 

Selon le Petit Robert le déterminisme est à la fois un principe scientifique et une doctrine philosophique : « Principe scientifique suivant lequel les conditions d’existence d’un phénomène sont déterminées, fixées absolument de telle façon que, ces conditions étant posées, le phénomène ne peut pas ne pas se reproduire / Doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements, et en particulier les actions Humaines, sont liés et déterminés par la chaîne des événements antérieurs ».

Le terme de déterminisme a été employé très tôt par Claude Bernard (1) pour qui « la philosophie et la science doivent être solidement unies, faute de quoi cela nuirait au progrès des connaissances humaines : la philosophie privée de l’appui de la science monte à perte de vue, tandis que la science sans aspiration élevée, s’arrête ou vogue à l’aventure ».

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L’héritage de Claude Bernard sur la primauté de la « médecine expérimentale »

Selon Claude Debru (2), membre de l’Académie des sciences, « Claude Bernard (1813-1878), est l’auteur d’une oeuvre considérable d’expérimentateur et de théoricien…Claude Bernard a pratiqué un style particulier de recherche caractérisé par une exploration tous azimuts, et souvent restée qualitative…Les nombreuses découvertes physiologiques de Claude Bernard ont fréquemment ouvert des nouveaux domaines de recherche et ses idées théoriques ont été particulièrement fécondes…élucidation du mécanisme de l’intoxication par l’oxyde de carbone, recherches sur le mode d’action du curare sur les nerfs moteurs, recherches sur l’étiologie du diabète…

Claude Bernard a ainsi élaboré une sorte de cadre épistémologique pour la médecine expérimentale, résultant d’une réflexion constante sur sa pratique de chercheur, ce qui n’est pas très éloigné des idées…exposées ultérieurement par Karl Popper sur le critère de réfutabilité des théories scientifiques…

Selon Léon Noël (3), diplomate et historien, entre les généralisations hâtives de la Renaissance, puis le développement de la Philosophie rationaliste avec Descartes et les procédés mathématiques, c’est Francis Bacon (1561-1626, philosophe précurseur de la méthode expérimentale) qui tente de formuler de manière empirique, la méthode des sciences naturelles. « Seule l’expérience peut, selon lui, conduire à la science, et cette expérience, il faut tâcher de la bien dégager de tout élément étranger… (et) au moyen des méthodes inductives, rechercher les éléments les plus simples et les plus constants…L’empirisme pur…doit être uniquement de nous livrer le phénomène bien clair et bien pur de tout mélange. Quant aux constructions aprioristes, leur valeur est nulle ».

Il convient donc de faire attention, en regroupant des phénomènes et en les théorisant, à ne pas les considérer comme démontrés, simplement par ce qu’on les a conceptualisés.

Pour Claude Bernard « les théories ne sont que des flambeaux destinés à éclairer la route et devant être remplacés à mesure qu’ils étaient brulés».

Il lui semble indispensable de conserver une démarche scientifique médicale qui s’intéresse à des individus de manière simple, claire, et à se méfier de « la méthode numérique, statistique (qui) ne conduit qu’à des conjectures collectives ».

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Pourquoi les Sciences de Gestion doivent-t-elles dépasser leurs concepts théoriques ? 

Ces apports ne peuvent qu’enrichir les Sciences de Gestion et l’étude des actions Humaines liées par l’enchaînement d’événements ; et, pour paraphraser Claude Bernard, ce n’est qu’en plaçant les organisations dans des conditions de vie réelle que l’on peut déterminer le développement de phénomènes et les qualifier de déterminés. Ces phénomènes, une fois regroupés ne constituent que des théories éphémères qui ne devraient être destinées qu’à éclairer la route d’autres expérimentations .

Or les Sciences de Gestion semblent parfois restées bloquées sur des concepts théoriques qui empêchent finalement l’observation scientifique des phénomènes et leurs liens aux conditions d’apparition ; ces blocages étant amplifiés par la croyance absolue en des méthodes quantitatives qui éloignent de l’observation de l’objet complexe.

Et ils peuvent amener certains à une forme d’intégrisme, voire à des propositions rejetant l’utilité du management.

Les ruptures technologiques, tout comme les tentations obscurantistes, sont manifestement le marqueur d’un changement d’époque avec ses peurs et ses espoirs. Tout comme les périodes de la renaissance ou de la révolution industrielle, l’ère qui s’ouvre a besoin de nouveaux paradigmes ; elle s’essouffle dans des procédés technologiques de plus en plus puissants mais encore pensés de façon mécaniste et non universels.

N’oublions pas, avec Claude Bernard que « la philosophie privée de l’appui de la science monte à perte de vue, tandis que la science sans aspiration élevée, s’arrête ou vogue à l’aventure…et faisons attention…en regroupant des phénomènes et en les théorisant, à ne pas les considérer comme démontrés, simplement par ce qu’on les a conceptualisés. »

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En conclusion, 

Le gestionnaire doit certainement garder présent à l’esprit que si le déterminisme en médecine correspond à la manière dont on comprend la vie, sans illusion de commander la nature, le déterminisme en gestion doit aspirer plus encore à la manière dont on comprend les organisations, en étudiant de façon empirique ses dysfonctionnements ou dérèglements physiologiques et leurs relations avec leurs phénomènes antécédents. 

Le chercheur et le praticien en Management doivent impérativement se rejoindre sur le terrain, et construire ensemble les conditions scientifiques utiles au bon fonctionnement des organisations.

Ils doivent, tout en ayant présent à l’esprit les concepts fondateurs, se garder de reproduire à l’infini le seul champ des possibles.

L’innovation en termes de pratiques managériales est une démarche scientifique et clinique, inductive et diagnostique avant d’être prescriptive et thérapeutique de solutions souvent rapidement plaquées d’ailleurs.


Pour aller plus loin : 

(1)Bernard Claude (1865), Principes de médecine expérimentale, Claude Bernard (Ed PUF de 2008), coll. Quadrige
(2) Claude Debru, Méthode scientifique / Pratiques scientifiques et épistémologie – Juillet 2013 / Claude Bernard : la médecine expérimentale
(3)Noël Léon. Le principe du déterminisme. In: Revue néo-scolastique. 12ᵉ année, n°45, 1905. pp. 5-26

Bibiographie de Claude Bernard citée par Bernard Halpern (Concepts philosophiques de Claude Bernard d’après l’Introduction à l’étude de la Médecine expérimentale . In: Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, tome 19, n°2, 1966. pp. 97-114):

Bernard (Claude), Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, J.-B. Baillière & Fils, 1865. T. XIX. — 1966 8
Bernard (Claude), La science expérimentale, Paris, J.-B. Baillière & Fils, 1890. Bernard (Claude), Leçons de pathologie expérimentale, Paris, J.-B. Baillière & Fils, 1880.
Bernard (Claude), Cahier de notes, présenté et commenté par Mirko Dražen Grmek, Paris, Gallimard, 1965.
Bernard (Claude), Principes de médecine expérimentale, introduction et notes du Dr Léon Delhomme, Paris, Presses Universitaires de France, 1947.


N’hésitez-pas à laisser vos commentaires… Marc FRACHETTE,   vous répondra avec plaisir !


Nous remercions vivement  Marc FRACHETTE, Docteur en Sciences de Gestion, Intervenant-chercheur, Dirigeant Cap O2, société de conseil, en proposant le partage de ses articles, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com


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Biographie de l’auteur :
Docteur en Sciences de Gestion (PhD), spécialisé dans la performance des organisations de Santé, sur la performance du circuit du médicament hospitalier. Consultant Sénior en Management et Ingénierie des Organisations. CEO SAS Cap O2. Consultant Chercheur associé ISEOR. Chargé d’Enseignement à l’Université de Lyon en Licence/Master sur le Management d’équipes, RH, commercial, gouvernance hospitalière, notamment de futurs Directeurs d Etablissements de Santé.

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