Approche psychosomatique de la Douleur Chronique : quand le « stress » se décharge sur le corps… (Partie 2/4)

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Article rédigé par Marie PEZE ,  Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles. Responsable de l’ouverture de la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » en 1997, responsable du réseau des 130 consultations créées depuis, responsable pédagogique du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail du CNAM, avec Christophe Dejours. Auteure de plusieurs ouvrages, dont le dernier publié en 2017,  « Le burn-out pour les nuls » aux Editions First.


N°10, Mai 2018


Relire la 1ère Partie  de cet article 

Vous avez dit « psychosomatique » ? De quoi parle-t-on exactement ? 

Le psychisme n’est pas un facteur déclenchant parmi tant d’autres (et si possible en dernier dans la liste, dans la plupart des études psychosociales ou épidémiologiques). Le psychisme est un étage d’intégration, de symbolisation, de modulation des comportements humains.

Parce que nos structures hospitalières n’accueillent qu’une seule plainte, celle du corps organique malade, nous centrons notre approche clinique sur la douleur. Les praticiens de la douleur ont depuis longtemps dépassé le dilemme du subjectif et de l’objectif et ont donné de la douleur une magnifique définition psychosomatique.

«La douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à un dommage tissulaire réel ou potentiel, ou décrite en termes d’un tel dommage ».

La même définition inclut le stimulus périphérique, l’étage central d’interprétation de la douleur et le vécu imaginaire du patient. Cesser de vouloir départager ce qui revient au corps organique de ce qui revient au corps imaginaire, avec l’arrière pensée de séparer le vrai du faux, le tangible de l’improuvable, permet une prise en charge clinique efficace.

Psychosomatique n’est donc pas pour moi ce qualificatif-poubelle que l’on donne à des affections médicales à l’organicité douteuse auxquelles s’ajoutent d’évidents troubles de l’affectivité et du comportement.

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J’ai rencontré beaucoup de patients étiquetés « psy » dont la maladie était organique et mal diagnostiquée.

Psychosomatique n’est donc pas pour moi ce lien de cause à effet direct, ce raccourci que beaucoup cherchent à établir entre un conflit psychique et une maladie particulière, car en cherchant bien, on peut trouver un problème non résolu chez tout le monde et tout le monde n’est pas malade.

Entre un état de Stress & un traumatisme psychique : comment savoir ? 

L’étude systématique de l’histoire des patients fait toujours émerger des événements de vie difficiles. Je ne dis pas stressants. Car on a étendu la définition du stress à toutes les situations impliquant de près ou de loin le psychisme.

Il est vrai que dire « je suis stressé » fait moins peur que dire « je suis angoissé, énervé, inquiet »..

La notion de stress persiste dans les explications des mécanismes générateurs des maladies. Les émotions soumettent effectivement l’être humain à des états de stress avec ses corollaires physiologiques. Mais le stress se superpose ainsi au concept de traumatisme sans poser la question du sens de l’événement tout en mesurant de manière efficace la réponse organique.

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Si la notion de traumatisme est si souvent invoquée, c’est qu’elle joue un rôle certain. Sans oublier, que c’est la résonance inconsciente d’un événement qui lui donne une force traumatique, pas sa gravité réelle apparente. Le trauma déclaré n’est jamais le bon, il voile le trauma du passé.

Et le traumatisme n’aboutit à l’apparition d’une maladie que si les défenses mentales n’ont pas joué leur rôle pour des raisons conjoncturelles ou structurelles.

La question fondamentale est alors celle-ci : « devant une situation conflictuelle analogue, pourquoi l’un réagira-t-il par une névrose, un autre par une conversion hystérique, un troisième par une maladie organique, le quatrième conservant santé mentale et physique  » ?

Les psychosomaticiens s’interrogent donc sur les relations entre la qualité et la richesse de l’activité psychique d’un être humain, la qualité et la vigueur de ses défenses immunitaires. Sur l’éventail des somatisations, qu’elles intéressent les systèmes biologiques et donc le corps organique ou les systèmes symboliques et donc le corps imaginaire.

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Quelles sont les 3 voies du fonctionnement de l’être humain ? 

L’être humain fonctionne avec des règles économiques précises, plus précises que sur certains marchés financiers. On peut découper artificiellement trois secteurs dans l’économie psychique humaine.

  • Celui de la Pensée.
  • Celui de l’Action.
  • Celui de la Vie somatique.

Ces trois secteurs d’expression sont inégalement représentés en chacun de nous suivant les aléas de l’équipement génétique, du milieu affectif, de l’éducation, dans une société donnée.

Ces trois secteurs sont parties prenantes dans la tentative que fait chaque être humain pour maintenir un équilibre somatique et psychologique face aux événements de la vie. Souvent conjuguées entre elles, deux voies et deux voies seulement s’offrent à nous pour maintenir cet équilibre : la voie de l’activité mentale et la voie de l’activité sensori-motrice. Les anglo-saxons évoquent plus simplement l’adage « to fight or to flight ».

L’activité mentale occupe la majeure partie de nos journées et de nos nuits. Elle travaille à mettre en idées, en images, en représentations, en rêves,  les événements externes ou internes et la montée de stress qu’ils déclenchent :  sentiments, inhibitions, des émotions, angoisses, conflits internes, peut-être même des symptômes névrotiques. Deux fonctions normales attestent de cette activité mentale : les rêves et les fantasmes

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Un exemple type d’élaboration mentale est celui qu’exige le travail de deuil après la disparition d’une personne aimée :

Pour compenser la perte et la douleur qu’inflige la disparition de quelqu’un qu’on aime, un travail psychique s’instaure. Il consiste en une sollicitation mnésique de toutes les situations vécues avec le disparu, de tous les affects éprouvés pour lui, sollicitation forcenée et épuisante constituant un véritable travail. Ce tri progressif des qualités et des défauts du disparu, des bonnes et des mauvaises choses vécues avec lui recompose la personnalité de l’endeuillé.

Les qualités sont intériorisées et deviennent des traits de ressemblance «  je fais ca comme mon père, comme ma mère ». Les défauts sont mis à l’écart et permettent la réconciliation interne avec le disparu. L’incorporation des qualités du disparu représente à la fois un enrichissement pour le sujet et un témoignage de reconnaissance apporté au disparu, toujours présent dans l’Ics du sujet .

Une autre voie d’écoulement de l’énergie, la voie comportementale repose sur l’activité sensori-motrice. Le passage à l’acte est un bon moyen de libérer l’appareil psychique de sa tension interne, donc de le préserver du débordement. L’activité sensori-motrice est même supposée libérer la disponibilité à penser comme c’est le cas lorsque nous griffonnons pour réfléchir à un problème, lorsque nous déambulons pour apprendre un texte. Parler, se taire, rire, pleurer, s’agiter, fumer sont des comportements qui entrent dans le cadre des décharges rapides, partielles  des sources de stress et qui soulagent la tension.

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Il faut cependant distinguer deux niveaux de fonctionnement dans la motricité :

  • Les activités artistiques, artisanales, certaines activités sportives sont l’aboutissement d’une élaboration mentale préalable, d’un projet intérieur, d’une expression. Elles se rangent dans la catégorie des comportements sublimés.
  • D’autres activités provoquent une simple décharge musculaire directe de l’excitation en court-circuitant la mentalisation. Il s’agit de « faire quelque chose », de s’épuiser physiquement. Le prototype en est la crise de nerfs.

 

Trop user des décharges comportementales peut avoir pour effet d’éteindre les excitations et donner lieu à la surcharge de certaines fonctions somatiques ou à des pathologies additives.

La voie motrice, si elle ne s’accompagne pas forcement de somatisations, tant son système de décharge peut s’avérer économiquement efficace, pose problème à plus ou moins long terme. Car le débordement des pulsions sur la motricité peut provoquer des désordres musculosquelettiques.

Le devenir des défoncés est aussi l’usure ligamentaire, osseuse, avec ses conséquences mécaniques, ses échéances chirurgicales et les blessures narcissiques de l’atteinte corporelle. Sans parler des ravages qu’une telle voie d’expression désormais barrée entraîne dans l’économie psychosomatique du patient.

Le besoin d’accomplir un exploit masque souvent d’autres buts, plus discrets qui sont atteints par le moyen de la mise en tension répétitive du corps et des sens et leur retour au calme. Quand on pense à Gérard d’Aboville, « automatisme et répétition » sont des mots bien faibles pour parler d’une activité qui consiste à donner 7000 coups d’aviron par jour sur 10 000 km, soit 17 coups à la minute.

Le comportement, les gestes, l’activité musculaire et ses supports anatomiques sont donc partie prenante dans la gestion de l’excitation.

Lire la suite de cet article le mois prochain…

 


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Nous remercions vivement notre spécialiste, Marie PEZE , psychanalyste et docteur en psychologie, ancien expert judiciaire (2002-2014), est l’initiatrice de la première consultation « Souffrance au travail » au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre en 1996. À la tête du réseau des consultations Souffrance et Travail, ouvert en 2009 le site internet Souffrance et Travailpour partager son expertise en proposant sa Rubrique mensuelle, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 

 


Biographie de l’auteure :
Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles. Responsable de l’ouverture de la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » en 1997, responsable du réseau des 130 consultations créées depuis, responsable pédagogique du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail du CNAM, avec Christophe Dejours. En parallèle, anime un groupe de réflexion pluridisciplinaire autour des enjeux théorico-cliniques, médico-juridiques des pathologies du travail qui diffuse des connaissances sur le travail humain sur le site souffrance-et-travail.com Bibliographie : Le deuxième corps, Marie PEZE, La Dispute, Paris, 2002. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Pearson, Paris, 2008, Flammarion, collection champs en 2009 Travailler à armes égales, Pearson, 2010 Je suis debout bien que blessée, Josette Lyon, 2014

 

AGENDA 2018 :

Les prochaines Conférences à ne pas manquer

avec, notre experte-auteure,  Marie PEZE :


 

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En 2018, ces rencontres continuent autour de sujets tout aussi percutants et proches des préoccupations des citoyennes et citoyens qui connaissent à leur travail des situations de souffrances.

  • Mercredi 23 mai 2018 “La souffrance au travail dans la fonction publique : quelles particularités ? Avec Benoît Arvis, avocat spécialiste de la fonction publique.
  • Mardi 26 juin 2018“Devenir un salarié averti pour ne plus souffrir au travail.” Avec Marie Pezé, psychologue, fondatrice du réseau “Souffrance & Travail” (association Diffusion et Connaissance du Travail Humain-DCTH).

Informations pratiques et conditions d’entrée :

  • Lieu : café/restaurant Le Balbuzard, 54, rue rené Boulanger, 75010 Paris, métro République.
  • Heure : de 20h à 21h30.
  • Inscription obligatoire à l’adresse : cafe.sante.travail@gmail.com

Un cycle de conférences-débats organisé par l’association Cafés Théma

 


Et retrouvez à Paris, www.managersante.com,

partenaire média Officiel de Paris Healthcare Week

les 29>31 Mai 2018

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