Quelles sont les nouvelles menaces des maladies infectieuses émergentes ? Anne BEINIER nous propose son analyse

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N°1, Mai 2020


 

L’article a été rédigé par Anne BEINIER, Conseillère technique, stratégique et politique. Elle exerce actuellement ses fonctions au sein de l’agence National Expertise France (Europe continentale, Afrique, océan Indien). Elle pratique depuis 10 ans dans le secteur de la santé et de la solidarité. Elle a été Conseillère auprès du Parlement puis du Ministère des Solidarités et de la Santé.  Elle est également chroniqueur sur BFM Business (BFMTV et RMC) et s‘exprime en tant qu’expert international en protection sociale.

 

Les maladies infectieuses émergentes constituent de nos jours une menace réelle et permanente : elles touchent et mobilisent aussi bien les pays du Nord que ceux du Sud. La lutte contre ces maladies nécessite donc la mobilisation des puissances publiques. Recherche, information, coordination et prévention doivent être les maîtres mots en la matière.

Une maladie infectieuse émergente peut aujourd’hui se définir comme une entité clinique d’origine infectieuse nouvellement apparue et identifiée (Covid-19) ou comme une maladie infectieuse connue dont les caractéristiques évoluent dans un espace ou au sein d’un groupe de population.

Différents vecteurs 

Les derniers travaux sur les causes de l’émergence montrent des interactions multiples et rapidement changeantes entre différents facteurs, comme l’hôte, l’agent infectieux, l’environnement, le tout sur fond de grandes diversités biologiques.

Face à ces risques infectieux, la surveillance des maladies évolue et doit s’orienter en amont, c’est-à-dire vers les signes cliniques, les agents infectieux, les vecteurs, le monde animal et l’environnement, afin d’anticiper l’apparition de situations à risque d’émergence ou de réémergence. C’est dans cette perspective que le renforcement de la collaboration avec les institutions et réseaux internationaux est indispensable, voire décisif.

Une approche globale apparaît alors nécessaire pour mieux comprendre ces multiples évolutions et y faire face. Nous devons combiner nos forces, celles des pays du Nord, disposant d’outils et de moyens, et celles des pays du Sud, zones plus propices à l’émergence.

Cette émergence s’effectue chez l’homme en deux étapes : par l’introduction surprise d’un nouvel agent pathogène et par la dissémination dans une population non immunologiquement préparée.

Notons, qu’entre 1940 et 2016, plus de 350 maladies infectieuses ont été découvertes. Les causes sont toujours les mêmes : baisse de la vigilance des systèmes de contrôle, acquisition de mécanismes de résistance aux médicaments anti-infectieux et modification de l’écosystème due à la déforestation, à la création de zones suburbaines ou au déplacement de populations.

Bien évidemment, d’autres éléments sont à prendre en compte : la mondialisation des échanges, l’augmentation du commerce international des aliments, l’essor de l’écotourisme, les contacts rapprochant l’animal de l’homme – les animaux sont à l’origine de ces infections dans plus de 75 % des cas ! –, l’utilisation de virus infectieux à des fins terroristes, comme cela a été dit précédemment, et les changements climatiques.

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(Carte des échanges commerciaux internationaux)

Détecter le risque d’émergence : collaboration multisectorielle et mondiale

En 1995, les « Centers for Disease Control and prévention » américain (CDCs) élaborent un plan stratégique pour lutter contre les maladies infectieuses émergentes. Le réseau de surveillance active des maladies transmises par les aliments est déjà opérant aux Etats-Unis. La même année, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) adopte une résolution afin de détecter les maladies réémergentes et d’identifier les maladies nouvelles.

En Europe, les institutions nationales et internationales se dotent de programmes spécifiques sur ce thème. Les axes de recherche prioritaires sont précisés. Face à la menace grandissante, l’OMS a développé et coordonné en 2000 avec l’OIE (Organisation mondiale de la santé animale), le réseau mondial d’alerte et d’action en cas d’épidémie (GOARN), qui s’appuie sur environ 120 institutions de surveillance (dont l’Institut Pasteur, l’InVS et le Pharo en France) , et dont l’objectif est de détecter les maladies infectieuses émergentes, de déterminer leurs menaces potentielles pour la santé publique et d’établir des interventions efficaces.

Les réseaux sur les maladies transmissibles sont restructurés en 2003, suite à l’épidémie de SRAS. Enfin, Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECCD) est opérationnel depuis fin 2005.

Certains de ces réseaux sont spécifiquement conçus pour repérer des évènements inhabituels, qu’ils soient d’origine naturelle, accidentelle ou volontaire. Les épidémies les plus fréquemment notifiées ont été le choléra, la grippe, le SRAS, la méningite, les fièvres hémorragiques virales, la peste, la fièvre jaune, les encéphalites virales et enfin le SARS-CoV-2.

En matière de santé animale, les réseaux de vétérinaires, de laboratoires, s’ajoutent aux interventions sur le terrain. L’OIE, (167 pays membres) fournit également ses compétences dans la lutte menée à l’échelle internationale contre les zoonoses émergentes et réémergentes comme la peste aviaire, la rage et la détection d’épizooties.

La FAO (Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) avec le concours de l’OMS et de l’OIE, a lancé un système mondial d’alerte rapide et d’intervention (GLEWS) qui suit les animaux et les maladies « transfrontières » émergentes ainsi qu’un projet de suivi par satellite des oiseaux sauvages migrateurs.

L’urbanisation et l’antibioresistance

On peut se demander si les progrès dans le domaine de l’hygiène et de la santé publique peuvent faire espérer une diminution de la mortalité par maladies transmissibles dans les pays en voie de développement. Malheureusement, des résultats ne pourront être obtenus que si l’on n’assiste pas à l’émergence de nouvelles infections ou à la réémergence de maladies actuellement contrôlées et, surtout, si aucune résistance majeure aux antibiotiques et aux antiviraux ne s’installe.

Par ailleurs, l’explosion démographique et l’urbanisation anarchique provoquent de profonds bouleversements, qui sont à l’origine de pathologies transmissibles. Certains des nouveaux agents qui ont été détectés au cours des vingt-cinq dernières années posent désormais de sérieux problèmes de santé publique à l’échelle locale, régionale ou mondiale.

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Nous sommes également confrontés à un autre problème de santé publique : l’augmentation rapide du nombre de bactéries qui deviennent résistantes à une gamme de plus en plus étendue d’antibiotiques.

Dans beaucoup de régions, les antibiotiques de première intention, peu coûteux, ont perdu leur efficacité, ce qui a un impact économique, puisque le coût et la durée du traitement de nombreuses maladies courantes, comme les maladies diarrhéiques épidémiques ou la pneumonie, sont accrus.

Il faut aussi évoquer les maladies infectieuses réémergentes ; elles se traduisent par la réapparition ou par une augmentation d’infections connues, mais devenues si rares qu’elles n’étaient plus considérées comme des problèmes de santé publique.

La mise en place des mesures de prévention contre les nouvelles maladies infectieuses nécessite une collaboration étroite entre les médecins, les chercheurs, les décideurs et l’ensemble de la population dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler une politique de santé publique. Une stratégie audacieuse de recherche et de formation pour une aide plus efficace à la gestion des situations d’émergence de maladies infectieuses et une organisation innovante devraient d’ailleurs figurer dans nos lois de santé publique.

En effet, la nature même des maladies infectieuses émergentes est synonyme de déficit de connaissances et entraîne d’importantes incertitudes.

Renforcement des moyens et de la préparation : 

Il en ressort un besoin urgent d’acquisition et de partage des savoirs que seule peut satisfaire une étroite collaboration entre la recherche et l’enseignement et entre la recherche et l’action. C’est la raison pour laquelle, nous nous devons de nous retrouver, comme je viens de l’exposer, autour d’un but commun, dans un esprit transversal mêlant les approches médicale, écologique, économique, sociologique et politique. Dans cette optique, nous devons donner à notre recherche et à nos chercheurs les moyens nécessaires pour mener des analyses et faire des interprétations.

Il faut des moyens non seulement humains, mais aussi logistiques pour réussir à dégager de nouvelles propositions de recherches et d’actions et pour produire un bilan annuel sur l’état de la lutte contre ces maladies ainsi que sur l’état d’avancement de la mise en application des recommandations par les organisations et instances auxquelles elles sont destinées.

Nous pourrions également citer, dans une moindre mesure, la dégradation des infrastructures de santé publique, devenues incapables de faire face aux besoins de certaines populations.

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Communication et recherche

Enfin, la diffusion de ces travaux devrait contribuer à mieux sensibiliser les professionnels et les citoyens à ce type de risques. La communication se fait principalement par l’intermédiaire des médias et des réseaux sociaux. Elle peut contribuer à rassurer le public, en temps réel.

Maîtriser rapidement sans bouleverser les sociétés est la ligne directrice de l’OMS qui a retenu les thèmes suivants : 1) Confiance ; 2) Annonce précoce ; 3) Transparence ; 4) Connaissance du public ; 5) Intégration à la planification en santé publique.

Développer la recherche et la formation, c’est comprendre de façon plus approfondie le rôle des espèces hôtes et des vecteurs ; c’est aussi améliorer la connaissance de ces systèmes émergents, notamment dans les pays tropicaux, en stimulant une politique scientifique de coopération internationale.

En améliorant la capacité de notre recherche biomédicale, nous encouragerons la recherche portant sur le contexte économique, historique, social et culturel de la santé humaine et animale.

Une analyse politique fine des situations de crise devrait susciter une meilleure adhésion aux politiques mises en œuvre.

En élaborant un programme de recherche interdisciplinaire en collaboration avec les acteurs de terrain, nous soutiendrons et favoriserons les contributions des sciences humaines et sociales dans la formation des spécialistes des pays du Sud, que ce soit en master, en doctorat ou en post-doctorat, particulièrement en ce qui concerne la prise en compte des cultures et des savoirs locaux.

La préparation à la gestion des situations critiques devrait dépendre d’une coordination interministérielle permanente, l’impact des maladies infectieuses émergentes étant incomplètement prévisible. Pourquoi ne pas instaurer un fonds d’urgence pour renforcer les moyens indispensables à la recherche, à l’identification et à l’évaluation du risque ?

Pour conclure 

Nous devrions faire porter notre réflexion et nos moyens sur la recherche et l’enseignement, afin de donner à nos spécialistes les moyens nécessaires à la protection des populations face à ces maladies.

Faire face à chaque crise a un coût. Une approche plus globale, en prenant en compte la responsabilité environnementale partagée est indispensable. La plus-value socio-économique de l’amélioration de la santé des populations est cruciale, de même que les politiques à long terme. Charles Nicolle écrivait en 1930, à propos du combat contre les maladies infectieuses : “Quels résultats féconds quand les efforts des peuples s’unissent”


ANNEXE : Mieux comprendre le SARS-CoV-2 :

La Covid-19 est une maladie causée par le virus SARS-CoV-2, appartenant à la famille des coronavirus. Les coronavirus sont ainsi appelés à cause de leur forme de couronne solaire, qui est déterminée par la protéine S dépassant l’enveloppe de ces virus.

Ce sont des « virus ARN », cela signifie que leur génome est composé d’ARN. Comme tous les virus, ils ne peuvent pas se reproduire tous seuls, et ont besoin d’introduire leur génome dans une cellule hôte et « détourner » ainsi sa machinerie cellulaire pour se répliquer. Nous vivons en permanence avec les coronavirus : les Alpha-coronavirus sont présents chez l’être humain, mais ne causent que des maladies respiratoires et intestinales bénignes.

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D’autres coronavirus, par contre, les Bêta-coronavirus (dont fait partie le virus de la COVID-19), sont plutôt adaptés aux mammifères, en particulier à la chauve-souris qui en est le réservoir primaire, mais assez peu adaptés à l’être humain ; ce qui fait que lorsqu’ils passent chez l’homme, on peut voir des collisions et des dégâts, liés à cette rencontre entre un microorganisme et un hôte qui ne sont pas adaptés l’un à l’autre.

Pour une explication relativement sur l’étiologie du virus SARS-CoV-2, cet article est très instructif.


Pour aller plus loin : 

Académie Des Sciences., Orth, G., Sansonnetti P., La maîtrise des maladies infectieuses. Un défi de santé publique, une ambition scientifique. EDP Sciences Ed. Les Ulis: 2006.

Artois, M., Fromont, E., Ars, J., La faune sauvage, indicatrice du risque possible de maladie émergente ? Epidémiol. et santé anim., 2003.

Barrier, G., Ethique et communication face aux maladies émergentes. Actualité et dossier en santé publique.

Chastel, C., Emergential success: a new concept for a better appraisal of viral emergences and reemergences. Acta Virol, 2000.

Chin, J., Renforcement des Systèmes d’Alerte Précoce et de la Surveillance des Evénements de Santé Publique de Portée Internationale. 2005

Gachelin, G., Maladies émergentes. In: Dictionnaire de la pensée medicale, D. Lecourt, Ed. Paris: Presses Universitaires de France, 2004.

Kourilsky, F. La documentation française, Optimiser l’action de la France pour l’amélioration de la santé mondiale, 2007.

Lashley, F. R., Emerging infectious diseases at the beginning of the 21st century. Online J Issues Nurs, 2006.

OMS, SRAS : Les leçons tirées d’une nouvelle maladie. In: Rapport sur la santé dans le monde 2003 – Façonner l’avenir, 2003.

OMS, Lignes directrices de l’OMS sur la communication lors de flambées de maladies. 2006.

Woolhouse, M. E., Gowtage-Sequeria, S., Host range and emerging and reemerging pathogens. Emerg Infect Dis, 2005.

Woolhouse, M. E., Haydon, D. T., Antia, R., Emerging pathogens: the epidemiology and evolution of species jumps. Trends Ecol Evol, 2005.

 

Anne BEINIER

Nous remercions vivement Anne BEINIER, Conseillère technique, stratégique et politique. Elle exerce actuellement ses fonctions au sein de l’agence National Expertise France (Europe continentale, Afrique, océan Indien). Elle pratique depuis 10 ans dans le secteur de la santé et de la solidarité. Elle a été Conseillère auprès du Parlement puis du Ministère des Solidarités et de la Santé.  Elle est également chroniqueur sur BFM Business (BFMTV et RMC) et s’exprime en tant qu’expert international en protection sociale.

Elle propose de partager son expérience professionnelle en Neuropsychologie pour nos fidèles lecteurs de ManagerSante.com

 


Biographie de l’Auteure :
Conseillère technique, stratégique et politique, Anne BEINIER pratique depuis 10 ans dans le secteur de la santé et de la solidarité.
Conseillère auprès du Parlement puis du Ministère des Solidarités et de la Santé, elle exerce actuellement ses fonctions au sein de l’agence National Expertise France.
Thèmes : PLFSS-Plf, dépendances, outre-mer, relations diplomatiques et parlementaires (Parlement français et européen), institutions de santé, cancers pédiatriques, nutrition, système de santé, protection sociale …
Anne BEINIER est classée dans la liste des Top Voices des 25 contributeurs les plus influents en 2018 sur LinkedIn France, le plus grand réseau professionnel au monde.
Anne BEINIER est Experte chez Agence Expertise France (Europe continentale, Afrique, océan Indien) :
– Jumelages européens pour le renforcement des capacités institutionnelles afin de mieux cibler les politiques sociales et de réduire la pauvreté.
– Contribuer à la réforme des systèmes de retraite et de protection sociale en Azerbaïdjan.
Depuis 2010, elle assure différentes missions dans les secteurs de la santé et de la solidarité m’ont permis de développer une approche transversale et intégrée de la protection sociale et du système de santé.
Ses domaines de compétences : politique, affaires publiques, gestion de projets, développement international, stratégie, négociations, audit financier, analyse économique, communication, protection sociale, essai clinique, gestion.
Anne BEINIER est également consultante et conférencière. Elle réalise aussi une activité d’études, de publications institutionnelles, de professionnels et de chercheurs dans divers domaines (Santé, Environnement, social, Management, Politique, Histoire …).

 


 

[REVOIR L’INTERVENTION D’ANNE BEINIER]


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