Peut-on parler d’hyperactivité organisationnelle ou réactionnelle des pratiques du Lean Management ? Marie PEZE nous présente le cas de Monsieur H. (2/2)

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Article rédigé par Marie PEZE,  Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles.  Fondatrice du réseau Souffrance & Travail et auteure de plusieurs ouvrages, dont le dernier publié en 2017,  « Le burn-out pour les nuls » aux Editions First.


N°22, Juin 2019


 

Relire la 1ère partie de cet article

Hyperactivité organisationnelle ou réactionnelle ? c’est encore une fois la clinique qui fournit des réponses, dans la richesse de sa variabilité.

Monsieur H. a tenu à venir de l’autre bout de la France. 3 heures de TGV  volées sur un emploi du temps asphyxié. J’ai eu beau lui rappeler que sa région était riche en ergonomes et cliniciens du travail, que je n’étais pas la mieux placée pour l’aider, qu’il m’octroyait des compétences que je n’avais pas, il voulait venir me voir.

Ce PDG prend le café que je lui offre, et m’explique l’épuisement de ses salariés : épidémie de TMS, arrêt-maladies en cascade, recrudescence des AT, ambiance morose, conflits…Tous les voyants sont au rouge. Il est pourtant volontaire, attentif …et accompagné de sa DRH :

– « mes gars sont tellement fatigués.. ».

Je lui demande de parler de son travail, comme aux autres, de me décrire son activité :

  • On fabrique des pièces d’hélicoptère. Mes salariés sont très pointus C’était une bonne équipe  soudée. Mais vous savez ce que c’est,  avec la crise, il faut travailler comme des fous !
  • Non, justement, je ne sais pas. Que s’est-il passé dans votre organisation du travail récemment ?
  • On a mis en place du lean manufacturing il y a 4 ans pour gagner en performance. On est passé en juste à temps, les gars se déplacent moins, on a viré tous les gestes inutiles. Et puis les temps de pause, car il fallait répondre à des commandes pour ne pas se faire doubler. Mais, Je leur ai refait la salle de repos tout en beige, en virant les photos, les posters.  Tout beau, tout propre ! Les ateliers, c’est pareil, plus rien de personnel qui puisse déconcentrer. Des picsflow au mur  pour qu’ils  sachent où ils en sont !

Il a donc comme tant d’autres chefs d’entreprise acheté du lean clé en mains. Le lean est une organisation du travail issu de l’industrie automobile japonaise dans les années cinquante, qui vise à éliminer les activités que l’on pense sans valeur ajoutée afin d‘améliorer la performance de l’entreprise. Sur le papier, le modèle est tentant. Il s‘est donc répandu partout, y compris dans les métiers de service, de la santé ou l’administration.

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Au fond, il me raconte que sa nouvelle organisation du travail a cloué les salariés à leur poste, les obligeant à travailler toute la journée en utilisant de manière répétitive les mêmes segments du corps, dans des mouvements répétitifs, dans les mêmes plans de l’espace. Tous connectés à des capteurs qui ne visent qu’à l’amélioration de la productivité. La chasse au gaspillage profite au client mais pas à la santé des salariés. Les déplacements supprimés font perdre les temps de déambulation, temps de récupération physique, cognitive, psychologique. Temps de communication pour les équipes, de délibérations sur les erreurs et les impasses de l’organisation. Le travail s‘en trouve densifié et les opérateurs en ayant apporté leur zèle à cette apparente rationalisation du travail, découvrent qu’ils  ont aggravé leurs conditions de travail, et en produisant plus, quelquefois même produit le licenciement de certains d’entre eux.?

Mais le lean qu’il a mis en place, a aussi profondément porté atteinte aux échanges entre ses gars, comme il dit. Les pauses se font en alternance, plus personne ne se rencontre. Puis, les pauses ont disparues sous la pression temporelle.

Ils travaillent tous en apnée, sans temps mort.

Chaque équipe doit se centrer sur ses reporting. Les indicateurs deviennent la priorité plutôt que le travail et rajoutent une charge mentale. La reconnaissance des compétences entre pairs, le vivre ensemble ont disparu. Plus le temps de parler des matchs de rugby, des enfants, La célébration du vivre ensemble est du temps perdu ! il me raconte qu’il a houspillé la femme de ménage de la société de nettoyage (externalisée bien sûr) qui était arrivé avec des crêpes  faites maison et qui lui proposait d’en goûter une car elle compromettait l’impression d’ordre et de rangement au carré de la salle de repos, exigé par le lean.

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Assis devant moi depuis plus d’une heure déjà, Il récupère un espace et un temps pour penser son travail, car lui seul peut le faire. Moi, son métier, je ne le connais pas. Mais mon métier, c’est de donner un cadre d’écoute qui autorise la circulation des pensées. Lui son métier, c’est de  trouver les solutions propres à son entreprise :

  • J’ai compris, je suis responsable de ce qui se passe ! il faut remettre de l’air dans le travail et de la reconnaissance. Je dois remettre des pauses café collectives pour que les gars discutent entre eux…. Et puis Je vais faire une journée « portes ouvertes » pour les familles et le public, on utilisera le programme informatique en 3 D qu’a construit un salarié qui donne la position de la pièce que nous fabriquons par rapport aux autres ! Projeté sur un mur, ce sera magnifique !..je vais les laisser personnaliser la salle de repos, tout ce beige, c’est triste.. tiens d’ailleurs, je vais embaucher la femme de ménage, elle a l’air de savoir comment mettre du lien..

Je ne doute pas que le trajet de retour sera mis à profit pour peaufiner des stratégies  de reconnaissance du travail. Ces deux là ne manquent pas d’idées pour leurs salariés pour peu que le travail à flux tendu leur laisse le temps de penser, de lutter contre l’effacement de la subjectivité

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Un travail en mode dégradé à l’ère des nouvelles

Quand on  demande à des travailleurs de faire plus vite, avec moins de moyens et d’effectifs,  ils ne peuvent pas bien travailler. Il faut mentir aux clients, faire des promesses au public tout en sachant très bien qu’on ne pourra pas les tenir, le mensonge est en quelque sorte organisé, avec  quelquefois, par peur de perdre son travail, la collaboration de tous.

Alors le travail, au lieu d’être une occasion de se découvrir soi même, est une occasion de se découvrir comme lâche, de faire ce que je trouve moralement répréhensible, mais en plus de faire un travail de mauvaise qualité, qui me renvoie de moi-même une image désastreuse et déplorable. Quand on demande au salarié de travailler mal, sur des instruments, des installations dans lesquelles on a de moins en moins confiance, commence alors un travail de sape de la subjectivité, de la personnalité; loin de se découvrir soi même et de se révéler à soi même, ce que l’on fait comme expérience du travail est une érosion progressive de la personnalité, de l’image de soi, de l’estime de soi, référée aux valeurs du travail bien fait, de l’implication par mon travail d’autrui.

Car quand je travaille, j’implique mes collègues, les chefs, la qualité de mon travail engage l’autre. Le travail n’est pas qu’un rapport de soi à soi mais  aussi un rapport à autrui. Si on bâcle son travail à l’hôpital, c’est le patient qui va prendre,  mais aussi mon chef de service, l’administration de  l’hôpital,

Pendant ce temps là, la carte mondiale, quantitative, numérique, financiarisée dresse un tableau du monde qui n’est plus qu’un tableau de bord, un reporting instantané à la nanoseconde mais totalement désincarné. Pour la première fois dans l’histoire de l’homme, les outils qu’il a fabriqué le débordent et kidnappent son fonctionnement cognitif, corporel au delà de ses possibilités humaines. Bientôt peut-être un algorithme géant viendra dire la Vérité… Pas la vérité sur la vulnérabilité du corps humain,  grand oublié dans le travail.

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Les méthodes gestionnaires prétendent qu’on peut à terme se passer des travailleurs. Automates, machines, process, intelligence artificielle, systèmes experts….Les ingénieurs luttent pour imposer leur vocabulaire, leurs concepts, leur vision. Ils élaborent aussi des stratégies de défense qui passent par une dissimulation des questions qui remontent d’en bas, et des tricheries à grande échelle pour masquer l’échec.

Si la vitalité de l’Homme au travail se trouve aujourd’hui sollicitée au moyen d’artifices pharmacologique et idéologiques, ses principes reposent  sur la négation du corps et de sa vulnérabilité.

Dans les deux camps, les salariés comme les dirigeants, règne une méconnaissance du corps au travail, corps organique comme corps identitaire.

Devenir un salarié averti du fonctionnement de son corps, de la centralité du travail, de ses droits et de ses devoirs, des acteurs prévus dans l’entreprise pour protéger la santé physique et mentale est indispensable.

La loi oblige le chef d’entreprise à préserver la sécurité et la santé physique et mentale de ses salariés en terme de résultats. Si on ne fait pas de prévention primaire, on se dirigera vers une judiciarisation de ces questions et une recrudescence des condamnations.

Le plus préoccupant demeure l’évolution du contenu du travail. Le travail aliénant est un travail dans lequel je ne peux plus engager mon intelligence, je ne fais que revenir du travail, appauvri intellectuellement, appauvri affectivement parce que ce travail m’interdit de me déployer moi-même, d’aller à l’épreuve de moi-même.

Lorsque les organisations du travail se retournent contre la culture, contre la perspective d’honorer la vie ensemble sous la forme de la civilisation, résultat du travail des femmes et des hommes,  il est temps de réagir. Si le travail devient un produit, produit à consommer, il devient aussi un produit jetable.

Devant la puissance du «big data»,  des tableaux de bord, des algorithmes, le hasard peut tirer sa révérence. Mais je crois à la force des pulsions de vie. Derrière le bruit des machines, il y a le silence des hommes certes, mais aussi le bruit feutrée des mains qui règlent, ajustent, conçoivent, réparent, vendent, achètent, inventent le travail.

 

Marie PEZE, Portrait 2

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Marie PEZE , psychanalyste et docteur en psychologie, ancien expert judiciaire (2002-2014), est l’initiatrice de la première consultation « Souffrance au travail » au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre en 1996. À la tête du réseau des consultations Souffrance et Travail, ouvert en 2009 le site internet Souffrance et Travailpour partager son expertise en proposant sa Rubrique mensuelle, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteure :
Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles. Responsable de l’ouverture de la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » en 1997, responsable du réseau des 130 consultations créées depuis, responsable pédagogique du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail du CNAM, avec Christophe Dejours. En parallèle, anime un groupe de réflexion pluridisciplinaire autour des enjeux théorico-cliniques, médico-juridiques des pathologies du travail qui diffuse des connaissances sur le travail humain sur le site souffrance-et-travail.com Bibliographie : Le deuxième corps, Marie PEZE, La Dispute, Paris, 2002. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Pearson, Paris, 2008, Flammarion, collection champs en 2009 Travailler à armes égales, Pearson, 2010 Je suis debout bien que blessée, Josette Lyon, 2014

AGENDA 2019 :

Les prochaines Conférences à ne pas manquer

avec, notre experte-auteure,  Marie PEZE :


Marie PEZE intervient dans le cadre des formations mises en place par l’association Soins aux Professionnels en Santé (SPS) sur toute la France (formations éligibles au développement professionnel continu (DPC).

L’objectif consiste à former les professionnels qui souhaitent accompagner et soutenir en ambulatoire des soignants rendus vulnérables, et construire ainsi le premier réseau national.


Trois-logos

Un cycle de conférences-débats organisé par l’association Cafés Théma

Informations pratiques et conditions d’entrée :


[PLATEFORME D’ÉCOUTE TÉLÉPHONIQUE  SPS NATIONALE]

Voir la Vidéo

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