Comment la propagation de la violence en milieu gestionnaire s’exprime t-elle ? Le cas de Monsieur W. (2ème partie), par Marie PEZE

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Article rédigé par Marie PEZE,  Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles.  Fondatrice du réseau Souffrance & Travail et auteure de plusieurs ouvrages, dont le dernier publié en 2017,  « Le burn-out pour les nuls » aux Editions First.


N°19, Mars 2019


 

Relire la première partie de l’article

Je revois Monsieur W le 17 avril,  après quelques jours d’arrêt-maladie. Le contact est immédiatement de bonne qualité. Il parle spontanément, donne des détails même s’il demeure fébrile et angoissé. Je ne retrouve aucun antécédent psychopathologique grave avant la survenue des faits. Monsieur W n’a jamais été hospitalisé en milieu spécialisé, jamais suivi de traitement psychotrope. Il relate spontanément avoir été suivi pour des problèmes d’alcool à une période de sa vie. Il présente un état mental sans confusion, sans détérioration intellectuelle, ne présente aucun trouble du jugement. L’examen clinique  est tout aussi négatif en ce qui concernerait une éventuelle structure névrotique, pas de comportement phobique ni de manifestation obsessionnelle.

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Monsieur W., un professionnel aimait son métier :

Monsieur W n’est pas psychotique et ne présente pas de névrose lourde. Il faut donc avancer dans l’anamnèse personnelle pour y chercher des liens avec la décompensation actuelle.

Il a 51 ans et est issu d’une fratrie de 5 garçons. Malgré des deuils familiaux répétés (deux frères, sa mère), Monsieur W ne présente aucun signe de culpabilité, il  se sent en paix avec lui-même car il s’est toujours beaucoup occupé des membres de sa famille. De toutes façons, le tableau clinique qu’il présente ne correspond en rien à la sémiologie de la dépression réactionnelle.

Monsieur W a suivi très jeune un apprentissage de boucher et a intégré l’Institution dés sa majorité. Il a donc été formé sur place et Il décrit son travail au sein de l’ancienne boucherie comme très positif : équipe soudée, forte coopération, règles de métier transmises et respectées, travail reconnu par les salariés de l’Institution et légitime fierté en retour.  .

Le travail de boucher repose sur des règles de métier fortes, édifiées et intériorisées au terme de longues années d’apprentissage par transmission. Il s’appuie sur de véritables compétences dans la coupe, l’anatomie animale et le geste de travail y est gratifiant, porteur d’une véritable identité professionnelle. Les bouchers se reconnaissent entre eux par leur habileté dans le maniement des couteaux, leurs connaissances des morceaux les plus complexes. Au travers des apprentissages, les gestes de métier viennent nouer des liens étroits entre l’activité du corps et l’appartenance à une communauté professionnelle. Certaines postures et attitudes acquièrent même valeur de chorégraphie, comme dans le BTP, en chirurgie… partout où l’habileté gestuelle est visible.

Monsieur W, en me décrivant avec minutie son travail, en répondant à ma curiosité sur la découpe et les morceaux, a repris pied et peut enfin parler.

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Quand l’organisation Taylorienne lui fait perdre son identité :

Monsieur W décrit des conditions de travail incompréhensibles pour lui. Les savoir-faire traditionnels ont été remplacés par une organisation du travail rationalisée, taylorisée, où chaque tâche de travail est séquencée, morcelée. La procédure est simplifiée à l’extrême, réduite à l’acte, au geste élémentaire, lui-même rigoureusement spécifié. Le travail relève d’une simple manutention sans connaissance spécifique sur les aliments.

Les deux bouchers sont placés dans la nouvelle cuisine, raconte Monsieur W,  sur des postes où leurs compétences  n’ont plus aucune valeur. La viande arrive prédécoupée, prête à l’emploi. Il n’y a plus qu’à la faire cuire. Le travail de Monsieur W consiste à défaire des sacs de légumes pré-préparés qu’il bascule dans des passoires et place dans un four à vapeur. La déqualification du geste est majeure. Travailler à des gestes vides de sens va très vite lui renvoyer une image de lui, terne, enlaidie.

Pour tenir au jour le jour ce travail répétitif, inodore et sans saveur, dont la procédure est décidée ailleurs, Monsieur W semble avoir développé une répression forte de ses pensées. De surcroît, assujetti à des postures prescrites qui contrarient le mouvement corporel spontané, son ancienne richesse manuelle est totalement pulvérisée. Ce type d’organisation se résume aux injonctions faites au travailleur de n’être rien.

Monsieur W indique avoir souffert très rapidement de l’éviction de ses savoir-faire et de l’automatisation de son travail. Sur ce travail là, il n’était plus bon à rien. Sur ce fond de souffrance identitaire, interviendrait alors, après la modification des gestes de travail, une modification du style de management.

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Des méthodes de management endurcies : une dégradation du collectif de travail :

« L’Ingénieur », raconte Monsieur W,  se montre d’emblée autoritaire et colérique, utilisant facilement l’insulte « connard, bon à rien ! ».

Je sais que  Monsieur W, issu d’une équipe de bouchers, est habitué aux noms d’oiseaux, courants dans les collectifs masculins. Ils ne sont supportés qu’en tant que figures de style viriles, dramaturgie langagière propre à certains milieux professionnels et utilisées entre pairs. Là, ce sont des insultes.

Monsieur W dit faire le maximum « mais ça n’est jamais assez ». Il n’obtient pas d’explication, que des critiques.

Ce management décrit comme autoritaire et insultant, ce rapport hiérarchique qui ne s’exerce que dans un constant rapport de force, ces profils de poste taylorisés, l’intensification de la vitesse d’exécution des taches génèrent rapidement une situation chronique d’épuisement professionnel et d’insatisfaction chez Monsieur W, comme dans le reste de l’équipe. Faire plus et plus vite, bande de bons à rien.

Comment l’équipe s’en est-elle sorti, dans ce climat persécutoire?

L’équipe ne s’en est pas sortie. Chacun s‘est replié sur soi usé, amer. Monsieur W décrit une ambiance « à couteaux tirés », sans solidarité, dans un « chacun pour soi » qui ne permet plus la préservation du collectif de travail.

Mais quel travail mettre en commun d’ailleurs ? Un travail technoscientifique et des procédures élaborés dans un bureau de méthodes, s’appuyant sur la toute puissante capacité de la technologie à tout maîtriser: ici, la nourriture. Mais manger, c’est d’abord manger du symbolique, de la transmission de savoir-faire, du culturel. Manger, c’est passer du cru au cuit, de l’animalité au civilisé… attention danger.

Le turn-over est décrit comme important tant par Monsieur W que par le médecin du travail: un cuisinier quitte l’Etablissement ; un boulanger et un cuisinier de l’équipe démissionnent ; un boulanger devient surveillant. Les nouvelles embauches se font en CDD, jamais renouvelés.

La possibilité de construction d’un véritable collectif de travail a pu aussi être gravement perturbée par une organisation du travail traqueuse de temps dits mort, axée sur le rendement.

A terme, cette équipe caméléon travaille donc en effectif restreint, dans une intensification du travail et une polyvalence accrue. Monsieur W dit devoir « boucher les trous » à la fin de son travail, passer au linéaire ou aller laver les cagettes ou pire, passer la serpillière ce qui est, de son point de vue, un boulot de « bonne femme ».

Thinker under jail bars

Monsieur W. subit une déqualification de son travail : il décompense

Lorsque le deuxième boucher quitte la cuisine, Monsieur W est déplacé des légumes à la viande. Il s’agit d’ouvrir des sacs d’escalope, des cartons de poulet prédécoupés à faire cuire sur des grilles. Tâches de faux cuisinier qui fait de la manutention de fausse nourriture. Nous sommes loin de son métier d’origine. L’ingénieur le critique souvent sur la quantité inadéquate de viande cuite, aléa qui dépend des commandes faites par le magasinier.

Au fil du récit, les symptômes apparaissent, s’organisent en tableau clinique spécifique : Monsieur W présente des signes de décompensation dès l’année 2000 : il présente alors des troubles du sommeil, il appréhende l’idée d’aller au travail et éprouve rapidement des affects de peur le matin en se levant. Les crises d’angoisse deviennent de plus en plus fréquentes. La reviviscence des scènes de critique est constante. Il a la gorge serrée, une sensation de constriction dans la poitrine. Le processus de rumination, si spécifique aux tableaux de névrose traumatique, apparaît dans la journée et tout le week-end.

J’explore ce qui reste d’un éventuel soutien collectif. Non, Monsieur W est très isolé. Le collectif de travail n’étant pas soudé, il ne peut y trouver d’appui.

Depuis un an, Il présente une hypertension artérielle. Il est suivi par son médecin traitant qui a pris la mesure de sa décompensation et  lui a prescrit des antidépresseurs. Signalons par ailleurs l’apparition d’une tumeur bénigne du lobe temporal découverte récemment, d’origine vasculaire et qui doit être opérée.

Entre le dossier de médecine du travail et la restitution subjective que le patient fait de son travail en cuisine, qu’il conviendra de croiser avec le témoignage d’autres salariés, il est indubitable que Monsieur W présente actuellement une forme grave de névrose traumatique, spécifique aux situations de maltraitance au travail.

Le certificat détaillé que je rédige est adressé à la demande explicite de Monsieur W à son médecin du travail, à son médecin traitant au directeur de l’établissement ainsi qu’à la DRH. J’y fais mention, qu’outre la sortie de la situation pathogène de Monsieur W, une analyse de l’état de l’équipe toute entière apparaît comme nécessaire car la restructuration de l’organisation du travail a profondément altéré le vivre ensemble de ces agents qualifiés.

Lire la suite de cet article le mois prochain

Marie PEZE, Portrait 2

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Marie PEZE , psychanalyste et docteur en psychologie, ancien expert judiciaire (2002-2014), est l’initiatrice de la première consultation « Souffrance au travail » au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre en 1996. À la tête du réseau des consultations Souffrance et Travail, ouvert en 2009 le site internet Souffrance et Travailpour partager son expertise en proposant sa Rubrique mensuelle, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteure :
Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles. Responsable de l’ouverture de la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » en 1997, responsable du réseau des 130 consultations créées depuis, responsable pédagogique du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail du CNAM, avec Christophe Dejours. En parallèle, anime un groupe de réflexion pluridisciplinaire autour des enjeux théorico-cliniques, médico-juridiques des pathologies du travail qui diffuse des connaissances sur le travail humain sur le site souffrance-et-travail.com Bibliographie : Le deuxième corps, Marie PEZE, La Dispute, Paris, 2002. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Pearson, Paris, 2008, Flammarion, collection champs en 2009 Travailler à armes égales, Pearson, 2010 Je suis debout bien que blessée, Josette Lyon, 2014

AGENDA 2019 :

Les prochaines Conférences à ne pas manquer

avec, notre experte-auteure,  Marie PEZE :


Marie PEZE intervient dans le cadre des formations mises en place par l’association Soins aux Professionnels en Santé (SPS) sur toute la France (formations éligibles au développement professionnel continu (DPC).

L’objectif consiste à former les professionnels qui souhaitent accompagner et soutenir en ambulatoire des soignants rendus vulnérables, et construire ainsi le premier réseau national.


Trois-logos

Un cycle de conférences-débats organisé par l’association Cafés Théma

Informations pratiques et conditions d’entrée :


[PLATEFORME D’ÉCOUTE TÉLÉPHONIQUE  SPS NATIONALE]

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