Pourquoi l’action d’ « écrire » est-elle faite pour parler, mais pas pour se taire ? Le Pr Eric DELASSUS éveille notre pensée (1ère partie)

 


N°21, Février 2019


Article écrit par Eric, DELASSUS, (Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School), dans le cadre d’une conférence donnée au Centre Hospitalier Théophile Roussel, le 13 Septembre 2018

Il est auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent est publié en 2018,  portant le titre suivant :  « Ce que peut un corps »aux Editions l’Harmattan, sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob.   

Le temps réservé à la parole n’est-il pas fondamental ?

La tendance semble être aujourd’hui à la consignation par écrit de tous les détails de la vie des organisations et des individus qui y travaillent ou de ceux qui en sont les usagers. Ainsi, demande-t-on aux acteurs des organisations de rédiger des rapports d’activité dans lesquelles ils doivent rendre compte des résultats obtenus ou des problèmes rencontrés dans le cadre de leur travail.

L’objectif d’une telle démarche est le plus souvent de disposer des données nécessaires pour évaluer les performances de la dite organisation ainsi que des individus qui la font fonctionner. Il en va de même pour ce qui concerne la constitution de dossiers concernant les usagers. Ces dossiers, aujourd’hui informatisés, doivent contenir toutes les informations relatives aux caractéristiques de la personne concernée et permettent aux différents praticiens de connaître assez rapidement le profil de celle-ci. C’est le cas dans le domaine de la santé du dossier médical partagé qui doit être complété par chacun des intervenants dans le suivi d’un patient.

Il apparaît donc qu’une grande partie du temps de travail est consacré à des tâches de ce type. Tâche qui ne sont certainement pas sans intérêt, mais qui parce qu’elles sont fortement chronophages, occupent un temps qui ne peut être consacré à l’exercice de la profession elle-même. Mais ces tâches d’écriture viennent surtout amputer le temps consacré à la parole, au dialogue entre les membres de l’organisation, ainsi qu’avec les usagers.

Le temps que l’on passe à rédiger des rapports ou à constituer des dossiers est un temps que l’on ne passe pas à discuter avec ses patients ou avec ses collègues, un temps que l’on ne passe pas avec ceux avec ou pour qui l’on travaille.

Or, ce temps réservé à la parole n’est-il pas fondamental ? N’est-il pas essentiel ? Et certainement l’est-ce encore plus dans le monde du soin ?

Quand la parole fait émerger le « sens du travail »

Il est, en effet, indispensable, dans les conditions actuelles du travail de thérapeute ou de soignant, de pouvoir s’entretenir avec les différents praticiens qui interviennent autour d’un patient et de pouvoir dialoguer avec le patient lui-même. N’est-ce pas là, la manifestation la plus authentique de la vie même d’une organisation prenant en charge la santé des personnes ?

Non seulement, cela donne sens au fonctionnement de cette organisation, mais plus encore, c’est cette parole qui fait émerger le sens du travail que l’on effectue, c’est elle qui  constitue ce sens.

Autre problème que pose cette tendance à vouloir tout consigner par écrit, c’est certainement de modifier notre rapport au temps, d’introduire dans la vie au travail un autre type de temporalité qui évacue le temps de la réflexion, de la rumination et surtout de l’échange. Certes, ce que l’on écrit est destiné à être lu. Il y a donc une certaine forme de communication qui s’effectue. Mais, le plus souvent, cette communication reste de l’ordre de la transmission d’informations qui n’entraîne pas nécessairement d’effet en retour.

Ainsi, sans réel feed-back, la temporalité qui s’institue n’est plus une temporalité vivante, mais plutôt une temporalité linéaire et figée qui n’est plus réellement du temps vécu dans le dialogue et le partage, mais du temps stocké dans une mémoire plus morte que vive. Cela est peut-être aujourd’hui d’autant plus accentué que ce discours écrit ne se transmet pas de mains en mains, mais par l’intermédiaire de réseaux informatiques qui apparaissent comme totalement désincarnés.

L’écriture ne serait-elle pas qu’une copie de la pensée vivante ?

Et l’on retrouve ici la critique de l’Écriture développée par Platon dans le Phèdre, lorsqu’il y voit un danger pour la mémoire, critique qui n’est pas sans rappeler celle adressée de nos jours par certains au développement du numérique.

Dans ce dialogue Platon, comme toujours par la bouche de Socrate, nous fait le récit de la naissance de l’écriture au travers d’un mythe, le mythe de Teuth. Elle y est décrite comme une invention favorisant la paresse de l’esprit et de la mémoire.

En effet, dans ce mythe que nous conte Platon, il est question d’un dieu égyptien dénommé Teuth qui nous est présenté comme l’inventeur de la numération et du calcul, de la géométrie et de l’astronomie, mais aussi de jeu de hasard comme le trictrac et les dés, ainsi que de l’écriture. Ce dieu va donc présenter ses inventions auprès du dieu-roi Thamous qui règne sur la cité égyptienne de Thèbes. Ce dernier émet au sujet des divers arts et procédés que lui présente Teuth un jugement négatif ou positif selon qu’il les considère comme présentant ou non un réel intérêt. Quand Teuth en vient à l’écriture, il présente celle-ci comme « un remède de l’oubli et de l’ignorance », ce à quoi le roi Thamous lui répond qu’il se trompe et que c’est tout l’inverse que va engendrer l’usage de l’Écriture.

En effet lui dit-il :

« Ingénieux Teuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à celle dont elle est capable ; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mèmoire : confiant dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même ; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être »[1].

Autrement dit, l’écriture n’a d’intérêt qu’en tant qu’elle peut servir de moyen mnémotechnique pour aider l’esprit à se souvenir de ce qu’il sait déjà, mais elle ne doit en aucun cas se substituer à la mémoire vivante et active.

On retrouve ici la critique que l’on peut adresser à ceux qui prétendent aujourd’hui que les progrès de l’informatique pourraient nous permettre d’externaliser notre mémoire et qui considèrent qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre et d’assimiler des connaissances, sous prétexte qu’il suffirait de développer des compétences et que celles-ci n’auraient qu’à aller puiser dans un réservoir externe de connaissances pour s’exercer. Le reproche adressé par Platon au discours écrit est surtout d’être dans l’incapacité de répondre aux questions et aux objections qui lui sont adressées.

C’est que l’écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s’ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence.

Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu’ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t’expliquer ce qu’ils disent, ils ne répondront qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, à qui il ne faut pas parler. S’il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est pas capable de repousser une attaque et de s’en défendre lui-même[2].

Ce qui intéressant ici, c’est tout d’abord la comparaison qu’établit Platon entre l’écriture et la peinture. Platon porte un jugement sévère sur les peintres qui sont qualifiés par lui de faiseurs d’illusions, la peinture n’étant qu’une copie de la réalité. Il semblerait donc qu’il en aille de même, selon lui de l’écriture qui ne serait qu’une copie de la pensée vivante, une illusion de pensée et non une pensée authentique.

Faut-il se méfier d’une parole trop séduisante et utiliser l’écrit pour susciter le dialogue ?

Le discours écrit, en effet, n’est pas vivant, alors que le discours oral permet le dialogue. Le dialogue, c’est-à-dire la vie de la pensée. En effet, dialoguer ne signifie pas par parler à deux. Le dialogue n’est en rien le contraire du monologue et l’on peut très bien dialoguer tout seul, si l’on considère toujours comme le souligne Platon, dans un autre dialogue intitulé Le Sophiste, que « pensée et discours ne sont qu’une même chose, sauf que le discours intérieur que l’âme tient en silence avec elle-même, a reçu le nom spécial de pensée ».

Autrement dit, la pensée authentique n’est jamais qu’un dialogue de l’âme avec elle-même, car le préfixe dia dans dia-logue ne signifie pas « deux », mais « à travers », comme dans dia/gonal ou dia/mètre. Aussi, dia/loguer, est-ce se situer à travers le logos, c’est-à-dire à travers le langage et la raison, car ce terme signifie les deux en grec ancien. Penser de manière dialogique consiste précisément à s’efforcer de s’adresser à soi-même des objections et à construire sa réflexion par un jeu de questions et de réponses nécessitant un certain décentrement vis-à-vis de soi, ce qu’il est plus difficile à effectuer, même si ce n’est pas impossible, par le moyen de la seule écriture.

Certes, il est souvent bénéfique de confronter sa pensée à celle d’autres esprits, pour « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui » pour reprendre une expression empruntée à Montaigne. Mais que ce soit dans la solitude du colloque intérieur ou dans l’échange dialogique avec autrui, c’est toujours la parole qui est à l’origine de la pensée vivante et d’une dynamique créatrice de la pensée. Cette parole doit néanmoins pour être féconde se soumettre au jugement d’autrui et ne pas se présenter comme une vérité préétablie.

C’est pourquoi, même s’il fait l’éloge de la parole et s’il exprime une certaine méfiance à l’égard de l’écriture, Platon est également très critique à l’égard des sophistes qui n’usent de la parole que comme d’un instrument de pouvoir pour fasciner, subjuguer et séduire leur auditoire, endormant en lui tout esprit critique. C’est pourquoi, s’il faut préférer la parole vivant au discours écrit, il faut se méfier d’une parole trop séduisante et savoir parfois utiliser l’écrit pour susciter le dialogue.

Car ce qui est intéressant dans la manière dont Platon exprime sa critique de l’écriture, c’est qu’il le fait dans un livre, mais un livre dont la forme est tout à fait singulière puisqu’il s’agit d’un dialogue, c’est-à-dire précisément de la mise en scène d’un échange de questions et de réponses – souvent elles-mêmes remises en question – entre divers personnages.

La question se pose d’ailleurs toujours au sujet des dialogues de Platon de savoir où se situe la véritable pensée de Platon. Est-elle uniquement formulée par la bouche de Socrate qui est généralement le personnage principal et celui qui mène le dialogue ou se situe-t-elle plus profondément dans la totalité même des échanges, dans la rencontre entre des esprits qui se confrontent les uns aux autres ? J’aurai personnellement tendance à opter pour la seconde réponse.

Pourquoi l’inflation du recours à l’écriture peut-elle conduire à une réduction du dialogue ?

Le sens des dialogues de Platon me semble être présent dans la confrontation même des thèses qui sont défendues par les différents interlocuteurs de Socrate dont le rôle, certes, est d’orienter et mener la discussion en utilisant parfois le discours de ses contradicteurs pour développer une idée, mais c’est toujours dans l’ensemble de l’échange qu’émerge la signification du dialogue.

Si Platon avait voulu faire autrement, il n’aurait pas choisi cette forme et aurait écrit des traités de philosophie. Cette manière de procéder lui permet d’ailleurs de répondre à une autre des critiques formulées par Socrate dans le Phèdre, celle qui consiste à reprocher à l’écriture d’ignorer à qui elle s’adresse. En effet, dans le cadre du discours oral, ce dernier est toujours construit en fonction de la sensibilité ou du profil culturel ou intellectuel de l’interlocuteur. Dans un dialogue, chacun adapte son discours à la perception qu’il a de l’autre. Dans un discours écrit, la tâche est plus difficile. Certes, on cible un public, une catégorie de lecteur potentiel, mais la manière dont adapte son propos ne peut avoir la finesse ou la subtilité de ce qu’il est possible de faire à l’oral.

Le risque que représente donc une inflation du recours à l’écriture est certainement de conduire à une réduction du dialogue et ce danger risque aujourd’hui de s’accroître en raison du fait que les documents ne passent plus de mains en mains, c’est-à-dire par la rencontre de deux corps vivants susceptibles d’échanger l’un avec l’autre sur l’objet même de ce qu’ils se transmettent, mais sont consultables au travers des réseaux informatiques de telle sorte qu’il est tout à fait possible qu’aucune rencontre effective n’ait lieu entre ceux qui s’échangent des informations.

Comme le souligne Walter J. Ong, se référant au fondateur de la linguistique Ferdinand de Saussure, nous sommes à ce point plongés dans une civilisation dominée par l’écrit que nous en arrivons à oublier « la primauté du discours oral qui est à la base de toute communication verbale[3] ». Jean-Jacques Rousseau avait d’ailleurs anticipé un tel jugement dans son Essai sur l’origine des langues en affirmant :

L’écriture n’est que la représentation de la parole, il est bizarre qu’on donne plus de soins à déterminer l’image que l’objet.

Lire la suite de cet article le mois prochain.


Pour aller plus loin : 

[1]     Platon, Phèdre, 274d-275c.

[2]     Ibid., 275c-276a.

[3]     Walter J. Ong, Oralité et écriture, Les Belles Lettres, Paris, 2014, p. 25.

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS,Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie , co-auteur d’un nouvel ouvrage publié en Septembre 2018 intitulé « Ce que peut un corps » aux Editions l’Harmattan,  de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteur :
Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), j’enseigne la philosophie auprès des classes terminales de séries générales et technologiques, j’assure également un enseignement de culture de la communication auprès d’étudiants préparant un BTS Communication.
J’ai dispensé de 1990 à 2012, dans mon ancien établissement (Lycée Jacques Cœur de Bourges), des cours d’initiation à la psychologie auprès d’une Section de Technicien Supérieur en Économie Sociale et Familiale.
J’interviens également dans la formation en éthique médicale des étudiants de L’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi que lors de séances de formation auprès des médecins et personnels soignants de l’hôpital Jacques Cœur de Bourges.
Ma thèse a été publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale. Je participe aux travaux de recherche du laboratoire d’éthique médicale de la faculté de médecine de Tours.
Je suis membre du groupe d’aide à la décision éthique du CHR de Bourges.
Je participe également à des séminaires concernant les questions d’éthiques relatives au management et aux relations humaines dans l’entreprise et je peux intervenir dans des formations (enseignement, conférences, séminaires) sur des questions concernant le sens de notions comme le corps, la personne, autrui, le travail et la dignité humaine.
Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob, il vient de co-publier un nouvel ouvrage le 25 Septembre 2018 intitulé  » Ce que peut un corps », aux Editions l’Harmattan,   

DECOUVREZ LE NOUVEL OUVRAGE PHILOSOPHIQUE

Sous la Direction d’Eric DELASSUS et Sylvie LOPEZ-JACOB9782343156804r.jpg

Résumé : Modèle d’une société en mal de cohésion, ou modelé par elle et ses normes, le corps construit l’identité, et rend possible l’aliénation. Apprêté, mis en scène, observé ou transformé, il donne son étoffe au héros, ses rouages au pantin, ses prothèses à l’homme en mal de puissance. A moins que, habité en conscience, il ne devienne la source vive où l’homme peut puiser sa joie. En mars 2017, à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bourges, s’est tenu un colloque sur le thème « Ce que peut un corps ». Enseignants de philosophie, de sociologie, plasticien, maître d’arts martiaux se sont succédé pour faire état des états du corps.

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