Entre l’estime de soi & l’autocompassion : s’agit-il de narcissisme ou non ? Le Docteur Bernard ANSELEM nous répond

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Article publié par notre expert en Neurosciences pour managersante.com, le Docteur Bernard ANSELE, auteur de plusieurs ouvrages dont, « Je rumine, tu rumines, nous ruminons » (aux Editions Eyrolles, 2017) et « Ces émotions qui nous dirigent » (aux éditions Alpen éditions, 2017)

 


N°6, Juillet 2018


 

« Apprendre à être un ami pour soi-même, un tel homme est l’ami de tous les hommes » Sénèque, Lettre à Lucilius

Le rapport à soi n’a jamais été simple, l’insatisfaction est un sentiment unanimement partagé, y compris par les plus brillants. Les révolutions numériques, les nouvelles organisations du travail et « l’image numérique de soi » viennent encore rajouter une couche de complexité. Les psychologies expérimentales et sciences des émotions peuvent elles nous aider ?

Bastien vient de boire un verre en compagnie d’une amie. C’est leur première rencontre en tête-à-tête. Sur le chemin du retour, il se remémore leur conversation. Imaginons 3 Bastien.

Bastien 1 n’est pas très à l’aise avec lui-même, son estime de soi se situe « dans les chaussettes » : il avait préparé un plan parfait pour se mettre en valeur, mais en a oublié la moitié, il note ses maladresses, ses manques de répartie. En bon perfectionniste, il imagine les jugements critiques qu’elle a pu émettre sur son apparence, son attitude on son discours et en conclut qu’il est sans intérêt, pas à la hauteur, et qu’elle ne donnera probablement pas suite. Ce sera d’ailleurs mieux ainsi, car sinon elle finirait par s’apercevoir qu’elle est trop bien pour lui… no comment.

Bastien 2 possède une estime variable selon les circonstances. Dernièrement il vient de réussir un examen important pour lui. Son estime vulnérable est donc momentanément haute. Son rendez-vous prend une autre couleur. Il n’a pas pu dire tout ce qu’il voulait, mais retient une méthode pour ne pas oublier l’essentiel la prochaine fois. Il remarque ses maladresses, mais les retient pour améliorer son comportement. Finalement il juge sa prestation plutôt satisfaisante malgré les imperfections et ressent pleinement les émotions positives qui sont passées entre elle et lui. Il est dans une logique de recherche de progression personnelle. Si la suite est favorable, sa confiance en lui sera améliorée. Mais si la jeune fille ne donne pas suite pour des raisons qui lui sont propres, les doutes réapparaîtront aussitôt.

Bastien 3 ne se pose pas ce genre de question il possède une estime « implicite » naturellement haute. Comme les deux autres, il a bien noté quelques imperfections dans son comportement mais n’y prête pas attention. Il connaît ses faiblesses mais s’intéresse plus à ce qu’il entreprend et aux moyens d’y parvenir. Il est surtout attaché à percevoir les signaux positifs de l’entrevue et à apprécier pleinement ce moment. Il sait qu’il n’est pas parfait, mais il s’en fiche. Cette attitude peut paraître négligente de prime abord, mais sa bonne humeur, son authenticité et son enthousiasme communicatif auront plus de chances de plaire à la jeune fille que les attitudes contrôlées et calculées des deux autres Bastien. Et si ça ne marche pas, il se consolera plus vite en passant à d’autres projets et en ne se tenant pas pour personnellement responsable !

Vous avez bien sur compris que tout ceci s’applique aussi aux rencontres professionnelles…

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Quels moteurs en jeu ?

L’estime de soi, selon les psychologues, reflète « l’évaluation personnelle de sa propre valeur ».

Il existe de nombreux modèles, pour simplifier disons que la part d’estime liée au jugement conscient détermine la confiance en soi. Elle dépend directement des événements extérieurs, elle varie donc en fonction des résultats (réussites, échecs, avis des autres, acquisition de compétences) et reste vulnérable aux difficultés, réelles ou imaginaires, aux émotions négatives (craintes, anxiété culpabilité etc.). Elle est instable et obéit aux montagnes russes de l’existence.

L’estime de soi dépend d’un autre facteur : sa capacité à se juger digne d’affection quelles que soientt les circonstances « l’estime inconditionnelle de soi ». Une forme d’affection spontanée pour soi.

Or cette estime inconditionnelle, peut se travailler à travers l’autocompassion[i].

Ces notions un peu complexes méritent de s’y arrêter. L’enjeu n’est pas simplement théorique, une bonne compréhension de ces automatismes de pensée peut transformer votre vie.

L’estime inconditionnelle provient d’une dimension affective profonde, la perception instinctive de soi (je me sens digne d’estime ou pas). Celle-ci est liée au tempérament inné et aux expériences du passé : la stabilité des liens parentaux pendant la petite enfance, les premières expériences sociales d’enfance et d’adolescence, d’éventuelles carences affectives ou maltraitances physiques et mentales. Ces événements forgent nos peurs, avec l’âge elles se transforment en croyances automatiques et influencent profondément la vision du monde, notre rapport aux difficultés et les relations aux autres.

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Un manque d’estime implicite se traduira par un manque d’autocompassion (autocritiques, reproches permanents) et rendra la personne complètement dépendante de ses résultats extérieurs, exposée à une quête éternelle de performance. Les inévitables imperfections et échecs seront alors jugés avec la plus grande sévérité, elles produiront un déluge d’autocritiques, puisque la responsabilité viendra de soi.

À l’inverse, l’absence de traumatisme et des liens affectifs stables pendant l’enfance auront tendance à produire une estime spontanée haute, une « autocompassion spontanée », une confiance en soi et envers les autres : l’adversité sera toujours aussi désagréable, mais sera affrontée pour ce qu’elle est, sans rajouter d’auto-flagellation.

Entre ces deux extrêmes, les profils à estime de soi variable seront vulnérables aux échecs et épreuves mais retrouveront une estime élevée en période calme.

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Bonne nouvelle, il est possible de renforcer son estime par l’autocompassion 

Cette estime spontanée, ne dépend pas de notre volonté, elle échappe également aux raisonnements. En revanche, elle est sensible à l’autocompassion qui intervient sur un registre plus émotionnel. Des actions volontaires sont possibles[ii]. Selon Kristin Neff, nous pouvons développer notre pratique d’autocompassion selon trois axes :

  •  Bienveillance pour soi : elle consiste à être bienveillant et compréhensif face à nos défauts et faiblesses, plutôt que pratiquer l’auto-flagellation ou à l’inverse le déni. Se traiter comme on aimerait l’être par un ami attentionné. Il ne s’agit pas de nier nos défauts, nos doutes et insuffisances, mais de les accepter comme faisant partie d’un tout à un moment donné. Ils seront pris comme des constats, des points à améliorer (si besoin). Pas de honte ou de culpabilité, personne n’est parfait, chacun porte son lot de faiblesses passagères. Passer son temps à se juger et se comparer est très destructeur. Il y aura toujours quelqu’un de plus brillant, plus malin ou plus séduisant dans votre entourage. Se comparer est une impasse. Attention à ne pas tomber dans l’excès inverse,l’auto-complaisance, il ne s’agit pas de se permettre n’importe quoi.

 

  •   Universalité de l’insatisfaction : personne ne peut être conforme à ses désirs. Le nier ou le combattre augmente inutilement les souffrances, les frustrations l’anxiété et le stress. Les plus brillants, les plus charismatiques, ont connu des déceptions sentimentales, des échecs et commis des erreurs. Ils ont su rebondir.

 

  •   Prise de distance par rapport aux perceptions désagréables. une pensée n’est qu’une pensée, ce n’est pas moi. L’autocompassion nécessite d’accepter nos émotions négatives, sans les amplifier par des pensées inadaptées, ni les nier. De nombreuses personnes ne réalisent pas qu’elles souffrent quand elles se critiquent avec rudesse.

Revenons à Bastien, comment appliquer ces démarches ?

Bastien 1 Malgré ses doutes et sa faible estime, Bastien possède en lui le potentiel pour changer. En prenant connaissance du caractère irrationnel d’une estime de soi basse et des vertus de l’autocompassion, il pourra contredire toutes ses impressions négatives spontanées : « on ne peut pas tout dire lors d’une première rencontre, nous avons tous des défauts et des doutes, l’imperfection n’est pas l’incompétence, ce qui compte c’est ce que l’on a pu échanger, le naturel qui émane de moi et le courant qui est passé, pas les petites erreurs. Si la rencontre ne donne rien cela vient des deux, d’un manque d’atomes crochus, pas seulement de mes insuffisances ».

Bastien 2  La recherche de progression personnelle est utile mais demande à être complétée par l’autocompassion. En cas d’échec, la vulnérabilité réapparait avec des risques de cercle vicieux dévalorisation/démotivation. Éviter de tout se mettre sur le dos (ou sur celui des autres). Chercher plutôt à accepter les circonstances défavorables, comment apprendre, comment rebondir. Repérer ses éventuelles erreurs pour anticiper le futur, sans se critiquer « quels que soient les échecs, les difficultés, je m’appuie sur mes atouts et j’agis selon mes valeurs ».

Bastien 3 Une bonne estime le protège des doutes et questionnements stériles. De plus, elle n’entrave pas la recherche d’efficacité, au contraire elle libère la créativité, l’engagement et les qualités sociales. L’adversité est acceptée comme un défi à relever, ou une contrariété temporaire. Bastien n’a pas besoin de se comparer aux autres puisqu’il s’accepte tel qu’il est. Il dégage donc des attitudes plus ouvertes, plus empathiques, plus authentiques, moins agressives, au final plus engageantes pour les autres.

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De l’autocompassion au narcissisme ?

Qu’elle soit naturelle ou acquise à force de travail sur soi, l’estime haute est indépendante des conditions extérieures, de l’avis des autres, des critiques, des succès. Au contraire, les personnalités narcissiques se distinguent par leur extrême sensibilité aux avis extérieurs et dans le même temps par une absence d’empathie.

Comment distinguer une personnalité narcissique d’un profil confiant à forte estime de soi ?

Narcissisme : faible empathie, autocentré, hypersensible à la flatterie, irritable à la moindre critique, toujours en recherche de visibilité et d’approbation, hypersensible à l’adversité (une épreuve = une injustice insupportable), tendance à la comparaison ou à la dévalorisation d’autrui. Une étude d’imagerie cérébrale montre une diminution de certaines régions liées à l’empathie (insula) chez les personnalités les plus narcissiques[iii].

« Si vous n’avez pas compris que l’égocentrisme vous rendait misérable, passez un week-end à ne cultiver que cela et voyez comment vous vous sentez. Le week-end suivant, essayez de cultiver l’empathie et l’altruisme, et comparez ». Matthieu Ricard

Confiance en Soi, Développement Personnel

Confiance, estime haute et stable, à peu près tout le contraire du narcissisme : conscience de sa valeur mais sans besoin de comparaison aux autres, acceptation des critiques, affirmation de soi sans agressivité (assertivité). Face à une critique la réponse type est « Ah bon, pourquoi pensez-vous cela ? ». Ouverture aux autres, résilience (une épreuve = un défi), pas de recherche d’approbation permanente.

 Attention, il s’agit de tendances extrêmes, la réalité se situe souvent entre les deux.

S’aimer est donc indispensable, c’est un facteur majeur de stabilité, de résilience, de succès et d’ouverture aux autres, en revanche se tourner sur soi-même est une spirale dangereuse, une glissade vers les frustrations et l’isolement. Plutôt que Narcisse écoutons sa compagne la nymphe Écho.

« La vie est telle un écho :

ce que tu envoies te reviens

ce que tu sèmes, tu récoltes

ce que tu donnes, tu l’obtiens

ce que tu vois dans les autres existe en toi » Zig Ziglar »

Ces lignes sont inspirées de  » Je rumine, tu rumines, nous ruminons  » et de « Ces émotions qui nous dirigent« 


Pour aller plus loin : 

[i] Neff, K. D (2007). “Self-compassion and adaptive psychol functioning”. J of Research in Personality 41 (2007) 139–154

[ii] Zhang, J. W (2016). “Self-Compassion Promotes Personal Improvement”. Pers Soc Psychol Bull 42. 2 244-258.

[iii] L Schulze & al. (2013). Gray matter abnormalities in patients with narcissistic personality disorder. Journal of Psychiatric Research. DOI: 10.1016/j.jpsychires.2013.05.017

 

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Nous remercions vivement Docteur Bernard ANSELEM, Médecin spécialiste en imagerie médicale, master de recherche en Neuropsychologie (Toulouse, Lyon, Grenoble), titulaire d’un Certificat de « science of happiness » (Berkeley) et Formateur professionnel pour médecins ou entreprise. Il est également Auteur de plusieurs ouvrages dont, « Je rumine, tu rumines, nous ruminons » (Editions Eyrolles, 2017) et « Ces émotions qui nous dirigent » (Alpen éditions) conférencier.
Membre du comité d’éthique de l’université de Savoie

Il propose de partager son expérience professionnelle en Neuropsychologie pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com


Biographie de l’Auteur : 
Médecin spécialiste en imagerie médicale, master de recherche en neuropsychologie (Toulouse, Lyon, Grenoble), certificat de « science of happiness » (Berkeley) et formateur professionnel pour médecins ou entreprise. Auteur conférencier.
Membre du comité d’éthique de l’université de Savoie.
Thèmes de travail : émotions, motivation, anxiété, prise de décision et efficacité, IRM fonctionnelle. Il souhaite créer des ponts entre les avancées récentes des recherches sur le cerveau ou le bien-être, et les applications pratiques au quotidien, à l’intention des personnes ne disposant pas de temps pour aborder les ouvrages théoriques ou académiques.

Interview du Dr Bernard Anselem en Vidéo  :

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