De l’individu à la personne : valeurs, vertus et principes, un détour par les concepts (Partie 2/2)

De l'individu à la personne

N°5, Avril 2017

by Éric Delassus


Conférence donnée le 23 janvier 2017 lors de la journée d’échanges « Refaire sens avec nos valeurs » organisée par Centre Hospitalier Théophile Roussel de Montesson.

Relire la 1ère partie de son article

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Sommes-nous tous vulnérables à l’hôpital ?

Qu’est-ce qu’une organisation, comme cet hôpital, sinon une communauté de personnes vulnérables conduites à collaborer et coopérer ensemble dans le but d’augmenter la puissance d’agir des uns et des autres, autrement qui sont amenées à n’avoir d’autres désirs que la promotion de la personne humaine comprise en ce sens.

Le problème, c’est que trop souvent, nous oublions que nous sommes des puissances vulnérables, c’est-à-dire dépendantes les unes des autres. En effet, la vulnérabilité, telle qu’elle est entendue ici, s’inspire de l’usage que font de ce concept les éthiques du care. Elle ne relève pas tant de la faiblesse ou de la fragilité que de la dépendance, et nous ne sommes pas dépendants seulement lorsque nous venons au monde, ou lorsque nous sommes vieux ou malades, nous le sommes toute notre vie et ce qui diminue notre puissance d’agir et nous oppose les uns aux autres, c’est que trop souvent, nous n’assumons pas cette vulnérabilité, nous la nions en nous percevant comme des individus isolés et autonomes.

C’est ce déni de notre vulnérabilité foncière qui nous conduit souvent à cultiver l’illusion que c’est en dominant les autres que nous pouvons accroître notre puissance d’agir.

C’est trop souvent cette confusion entre pouvoir et puissance qui est à l’origine des dysfonctionnements d’une organisation.

En effet, dans une organisation, le désir des uns doit s’accorder et s’ajuster aux désirs des autres, quand on ne lui demande pas de s’y soumettre.

Et c’est précisément, lorsque l’on a affaire à un déni de vulnérabilité que l’affirmation de la puissance se transforme en l’exercice d’un pouvoir.

Or, le pouvoir n’est en rien une source de puissance, le goût du pouvoir est même plutôt un signe d’impuissance.

Comment distinguer le pouvoir (en latin potestas) de la puissance (potentia) ?

À y regarder de près, la différence n’est pas très compliquée. Si la recherche du pouvoir est un signe d’impuissance, cela vient principalement de ce qu’en exerçant le pouvoir pour lui-même, nous ne nous sentons forts qu’en réduisant la puissance de l’autre au lieu de chercher à augmenter la nôtre.

En revanche, la puissance véritable, c’est celle qui augmente en contribuant à l’augmentation de celle d’autrui. Le pouvoir se manifeste, par exemple, sur le plan managérial sous la forme d’un autoritarisme qui n’a rien à voir avec la véritable autorité, ou dans la mise en oeuvre de stratégie contribuant à mettre les personnels en concurrence au lieu de créer les conditions d’une réelle émulation à l’intérieur d’un établissement ou d’une entreprise.

Ainsi, il ne s’agit pas lorsque l’on constate un dysfonctionnement de nécessairement identifier et désigner des coupables, mais, et c’est peut-être là aussi une manière d’accepter la vulnérabilité de chacun, de chercher à comprendre les causes du dysfonctionnement et les raisons qui peuvent faire que telle ou telle personne adopte telle ou telle type de comportement. Il s’agit ici d’adopter la démarche qui est celle de Spinoza lorsqu’il traite de politique : « ne pas rire des actions des hommes, de ne pas les déplorer, encore moins de les maudire, mais seulement de les comprendre ».

Dans le domaine médical, un réel pouvoir médical peut s’exercer dans certaines formes de paternalisme qui ne laissent pas la possibilité au malade de s’exprimer et de manifester son désir.

Concept santé éthique

Le concept de santé : un concept éthique ?

Il n’y a pas, en effet, de bons ou de mauvais malades, les malades observants et les autres. Ceux qui prennent soin sérieusement de leur santé et les autres. C’est pourquoi d’ailleurs, réfléchir sur la question des valeurs au sein d’un établissement de santé doit nous conduire à réfléchir également sur le sens qu’il nous faut donner au concept de santé.

Concept qui, selon moi, n’est en rien un concept scientifique, mais un concept éthique. En effet, la santé n’est ni l’absence de maladie, ni ce bien-être que nous vante la définition de l’OMS, mais elle n’est rien d’autre que la puissance d’agir d’une personne humaine.

La santé n’est pas une norme qui doit être imposée par le corps médical au patient, elle est ce que le patient doit construire en fonction des possibilités qui sont les siennes. Il ne s’agit pas d’imposer au malade des normes de vie de l’extérieur, mais de contribuer à ce qu’il devienne capable de définir lui-même ses propres normes de vie. C’est d’ailleurs ainsi que Georges Canguilhem, dans sa thèse sur le normal et le pathologique, définit la santé comme normativité, comme capacité de définir la manière dont on peut s’adapter à son milieu de vie en évaluant jusqu’où l’on peut étendre sa puissance d’agir :

L’homme ne se sent en bonne santé — qui est la santé — que lorsqu’il se sent plus que normal — c’est-à-dire adapté au milieu et à ses exigences — mais normatif, capable de suivre de nouvelles normes de vie 5.

relation de soins

Développer nos « capabilités » dans la relation de soin :

C’est pourquoi d’ailleurs la puissance d’agir du soignant et celle du patient sont, en un certain sens, solidaires l’une de l’autre.

Le soignant ne peut, en effet, voir sa puissance d’agir augmenter qu’en contribuant à l’augmentation de celle de ses patients. Seulement, pour prendre conscience de cela, il faut que chacun exerce un regard réflexif sur sa pratique et prenne conscience de sa vulnérabilité foncière, de sa situation de personne dépendante d’autres personnes. Or, le rapport soignant/soigné doit d’abord être appréhendé comme un rapport entre des personnes vulnérables, si l’on veut éviter qu’il ne se transforme en un rapport de pouvoir.

Ce qui fait finalement la différence entre un individu et une personne n’est autre que la dimension relationnelle de la personne et par conséquent sa condition d’être relié et dépendant d’autres personnes. Percevoir les humains comme des individus ne peut conduire qu’à les considérer comme isolés et coexistants les uns à côté des autres sans vraiment être capables de coopérer les uns avec les autres, c’est donc créer les conditions pour que le désir se trompe de chemin et soit victime de l’illusion consistant à confondre puissance et pouvoir.

Une journée comme celle d’aujourd’hui est donc l’occasion d’exercer notre puissance réflexive afin de tenter de cerner ce chacun désire vraiment et de comprendre comment créer les conditions pour que tous – du soignant au patient, en passant par toutes les autres catégories de personnel de l’établissement, et aussi en n’oubliant pas les familles et les proches des patients – puissent exercer positivement leur puissance d’agir afin de faire en sorte de devenir ensemble, chaque jour, un peu plus des personnes humaines, c’est-à-dire au sens où je l’entends des puissances désirantes à l’oeuvre, consciente de leur vulnérabilité et d’autant plus puissante qu’elles sont capables d’assumer cette vulnérabilité.

Contribuer à augmenter sa puissance d’agir et celle d’autrui, c’est finalement ce vers quoi il nous faut orienter notre action.

Il s’agit, en quelque sorte, pour employer un vocabulaire qui n’est plus emprunté à la philosophie de Spinoza, mais à l’économiste Amartya Sen et à la philosophe américaine Martha Nussbaum, de développer nos capabilités.

Aussi, pour résumer mon propos, je dirai qu’au principe des valeurs il y a le désir qui n’est autre que l’expression de notre puissance d’être et d’agir qui ne demande qu’à s’exprimer et s’accroître et qui ne peut le faire qu’en contribuant à l’augmentation de la puissance d’être et d’agir de chacun et de tous.

Par conséquent la valeur architectonique qui guide toute nos actions, et en fonction de laquelle peuvent être définies tout un en- semble de valeurs subordonnées, n’est autre que la personne humaine considérée comme puissance désirante et vulnérable. Le désir est donc ici aux deux extrémités de la chaîne, il est ce dont tout part et ce vers quoi tout converge.

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« Le désir est l’essence de l’homme » (Spinoza) :

Mais faut-il s’en étonner ? Si comme je le pense, avec Spinoza, « le désir est l’essence de l’homme », il n’est autre que ce qu’il nous faut cultiver pour être nous-mêmes, les uns avec les autres. C’est en posant cette valeur que peut être conduite une réflexion à partir de laquelle peuvent émerger les vertus à mettre en oeuvre pour donner du sens aux actions des uns et des autres, c’est-à-dire pour faire en sorte que ces actions puissent être pour les uns et les autres signifiantes, parce qu’orientées dans une direction et vers des objectifs reconnus comme valant la peine d’être poursuivis.

C’est en ce sens que l’affirmation du désir comme fondement des valeurs ne donne pas lieu à un relativisme qui entraînerait un éclatement des valeurs.

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La singularité d’un établissement de santé :

C’est pourquoi également, il peut y avoir une certaine adéquation entre les valeurs d’un établissement et celles dans lesquelles se reconnaissent tous ses membres. C’est également ainsi que peut se construire, non pas l’identité d’une organisation, mais sa singularité. En effet, si le terme d’identité me paraît inadéquat pour caractériser ce qui fait le propre d’un établissement comme le vôtre, c’est qu’il présente un caractère un peu trop normatif et qu’il a tendance à essentialiser les choses au lieu de permettre de les percevoir comme vivantes et susceptibles d’évoluer.

Je préfère, par conséquent, parler de singularité, car ce terme permet de définir la nature d’une chose, non pas en termes d’essence, mais de rapports. Ce qui fait la singularité d’une personne ou d’une collectivité, ce sont avant tout les rapports entre ce qui les constituent et ceux qu’ils entretiennent avec ce qui leur est extérieur. Or, c’est précisément en essayant de penser ces rapports, ces liens ou ces relations que l’on peut parvenir à définir les valeurs qui leur sont immanentes et qu’on peut les faire évoluer. C’est cette démarche, que, me semble-t-il, nous allons tenter de mettre en oeuvre aujourd’hui en croisant différents regards.

Non seulement ceux de la sociologie et de la philosophie, mais aussi ceux des acteurs et des usagers de votre établissement, afin de tracer des pistes, d’initier un cheminement qui est probablement indéfini, mais qui n’en est pas moins nécessaire, car il permet de redéfinir et de réajuster constamment les valeurs qui font et qui feront votre singularité.

 

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Eric, DELASSUS, Professeur agrégé (Lycée Marguerite de Navarre de Bourges) et  Docteur en philosophie, Chercheur à la Chaire Bien être et Travail à Kedge Business School , de partager son expertise en proposant des publications dans notre Rubrique Philosophie & Management, pour nos fidèles lecteurs de http://www.managersante.com 

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