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Pourquoi faut-il bien clarifier le sens de la « médiation » ? Michèle GUILLAUME HOFNUNG nous explique (Partie 1/3)

Article publié par notre experte, la Professeure Michèle GUILLAUME-HOFNUNG , docteure en Droit, experte à l’UNESCO, experte à l’Union Européenne et au Conseil de l’Europe, fondatrice de  l’Institut de la Médiation Guillaume Hofnung), formatrice & consultante en médiation et en éthique et auteure de l’ouvrage « La Médiation » Que sais je ? (PUF. 8ème édition 2020).

Elle est également co-auteure d’un chapitre de l’ouvrage collectif de référence publié depuis le 04 Octobre 2021, sous la direction de Jean-Luc STANISLAS  chez LEH Edition, intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins » .

N°16, Mai 2022

Le nouvel essor de la médiation passe par l’abandon de l’invocation performative qui répand le mot, mais altère l’efficacité de sa pratique.

Prétendre pratiquer la médiation sans définition rigoureuse revient en effet à ne pas savoir ce qu’on fait. Il en résulte qu’aucune démarche de qualité ne peut épauler son utilisation. Cet article a pour double ambition de prendre la médiation au mot, et de la prendre au sérieux. La médiation n’y est pas abordée sous l’angle d’une alternative d’autres pratiques bien définies, mais bien comme une discipline autonome avec son potentiel propre.[1]

La scène internationale a été à maintes reprises le laboratoire malheureux de pratiques approximatives, abusivement qualifiées de « médiations ». L’hétérogénéité criante des médiations mentionnées parmi les « voies multiples de la résolution des conflits» [2] conduit à penser que peu de médiations autoproclamées en méritent vraiment le nom.

Définir la médiation :

C’est l’identifier grâce à des caractéristiques spécifiques, des critères qui permettent de la reconnaître, et donc de la distinguer de termes proches. L’efficacité pratique de la médiation requiert une définition d’autant plus rigoureuse qu’il existe « […] sur le terrain, un continuum d’actions à moyens mixtes » [3]. Les utilisateurs du terme de médiation, qui ne la perçoivent que comme une variété de la négociation, gagneraient en cohérence et en précision en utilisant la locution « négociation » assortie d’un adjectif qualificatif traduisant l’équivalent de ce qu’ils entendent exprimer par l’usage – selon nous inapproprié – du mot « médiation ». Il en va de même à propos de la conciliation. La définition de la médiation doit traduire son identité et son originalité.

Garantir son identité :

L’identité de la médiation se perçoit à travers sa généalogie qui éclaire les raisons de sa réémergence, dans les années 1980. Sa raison d’être spécifique n’était pas uniquement la résolution amiable des conflits – sinon la conciliation, la négociation, ou même l’arbitrage auraient suffi.

Elle correspondait à une poussée accompagnant un choc en retour, en réponse aux empiètements de l’Etat providence sur les initiatives et la responsabilité de la société civile dans de nombreux domaines.

L’essence démocratique et éthique de la médiation se perçoit à travers le projet proclamé de ses pionniers.[4]

Affermir son autonomie :

La construction du statut épistémologique de la médiation passe par la prise de conscience que la médiation est un concept, là où la négociation, la conciliation ou l’arbitrage ne sont que des notions.[5].

On mesure ainsi mieux l’impossibilité de ne voir dans la médiation qu’une sous-catégorie de la négociation. La querelle des définitions sur la question de savoir si la médiation appartient au champ de la gestion de conflit (conflict management) ou de la résolution de conflit (conflict solving) ne tient pas compte de son autonomie.

Le processus de médiation a une finalité ontologique, qui fait partie intégrante de sa définition et en assure sa spécificité : c’est un processus de communication éthique. Si elle contribue à gérer ou à résoudre les conflits, c’est une heureuse conséquence de ce en quoi elle consiste, mais cela ne la définit pas.

Garantir son unité fondamentale :

Si la médiation changeait de définition en changeant de secteur d’exercice, cela équivaudrait à un changement de nature.

Par cohérence, le changement de nature devrait alors nécessairement s’accompagner d’un changement d’appellation. Un flottement terminologique incohérent est pourtant ce qui s’opère lorsque chaque secteur cherche à définir sa médiation au prisme de ses objectifs sectoriels judiciaires, sociaux, familiaux, médicaux, commerciaux ou internationaux.

La médiation y perd ainsi son autonomie pour devenir un instrument de l’objectif sectoriel et s’assimiler à l’outil dominant dans le secteur. Par exemple, la « médiation internationale » à la négociation, tout en continuant à s’appeler médiation. Le qualificatif ne saurait pourtant modifier le substantif au point de le vider de sa substance.

L’éventuelle spécificité de la médiation, qu’imposerait la spécificité d’un secteur, pose inévitablement la question de l’éventuel changement de nature si la spécificité dépasse un certain degré. La question du changement de nature pose de manière non moins inéluctable celle du changement d’appellation.

Peut-on continuer à appeler médiation ce qui n’en présente plus l’ensemble des critères, quand ce n’est pas aucun, et donc n’en n’a plus ni la nature ni, souvent, non plus le régime juridique compatible avec celle-ci ?

Compte tenu de tout ce que peut apporter la médiation, il serait donc temps de la considérer comme une pratique autonome.

Lire la suite de cet article le mois prochain.

Pour aller plus loin :

Article issu de : « La médiation au coeur de l’interculturel », in Les cahiers de l’Orient, N°114.

[1] Pour intéressante que soit l’approche de Montville et Davidson, elle sous-entend, par l’appellation même de Track II pour qualifier la diplomatie officieuse et privée dont ferait la médiation, qu’elle se pense comme une alternative à la diplomatie officielle méritant l’appellation. Voir William D. Davidson et Joseph V. Montville : « Track I. Foreign Policy according to Freud », in Foreign Policy, N). 45 (Winter 1981 – 1982), Carnegie Endowment for International Peace, pp. 145-157.

[2] Fort bien présentées dans la contribution de Charles Tenenbaum : « Négociations et médiations dans la résolution des conflits », in Négociations internationales, sous la direction de Franck Petite-ville et Delphine Placidi-Frot, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, p. 273.

[3] Comme le fait remarquer Charles Tenenbaum, op.cit. p.275.

[4] Union européenne, Actes du Séminaire de Créteil : Nouveaux modes de résolution des conflits de la vie quotidienne, p. 13 et Annexe : « Récits d’expériences », pp.135 à 206, Editions de la DIV, 2001. V ; voir aussi Six J-F., Le temps des médiateurs. Seuil, 1990.

[5] Selon la hiérarchie établie par Hegel dans La Science de la logique, t.III : Doctrine du Concept (1816), p.33.

Nous remercions vivement la Professeure Michèle GUILLAUME-HOFNUNG , docteure en Droit, experte à l’UNESCO, experte à l’Union Européenne et au Conseil de l’Europe, fondatrice de  l’Institut de la Médiation Guillaume Hofnung), formatrice & consultante en médiation et en éthique et auteure de l’ouvrage « La Médiation » Que sais je ? (PUF. 7ème édition du 28 Janvier 2015).

Elle propose de partager son expertise juridique pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com

Biographie de l'auteure : 

Michèle GUILLAUME-HOFNUNG est Docteure en droit, Professeure émérite de droit public à l’Université Paris-Sud où elle a dirigé le Collège d’Etudes Interdisciplinaires, le Master Diplomatie & Négociation Stratégique) et le 3ème cycle de droit de la santé.
Elle a créé le diplôme « La médiation » à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas.
Elle est également Conférencière, Consultante, Formatrice et Experte en médiation et en éthique. Elle est auteure de nombreux articles et d’un ouvrage sur la « médiation » aux éditions PUF (7ème édition en 2015).
Elle est fondatrice de l’Institut de la Médiation Guillaume Hofnung (IMGH) qui propose des formations et des médiations.
Elle est aussi Directrice du CERB (Centre d’Etude et de Recherche en Santé Publique et en Bioéthique). Dans le champ de la médiation, Michèle GUILLAUME-HOFNUNG a participé à la création en 1987 de la première formation de médiation en Europe. Elle est Présidente de l’Union Professionnelle Indépendante des Médiateurs et est présidente d’honneur de l’association des médiateurs diplômés de Paris 2 Panthéon-Assa (MDPA).
Dans le domaine de l’éthique, elle a apporté sa contribution à la création en 1989 des premiers diplômes d’éthique médicale à l’Université de Paris V. Elle apporte son expertise dans la gestion des ressources humaines par la communication éthique. Michèle GUILLAUME-HOFNUNG est également Vice-présidente de l’Académie de l’éthique.
Elle a été vice-présidente du comité éthique et droits de l’Homme de la Commission Nationale française pour l’Unesco entre 1995 et 2010 (en qualité d’Experte en éthique de l’Unesco, Experte en éthique de l’Union Européenne).
Elle a participé à l’accompagnement des politiques publiques dans le domaine de la médiation auprès de plusieurs ministères et diverses organisations internationales.
Son institut de médiation l’IMGH est partenaire d‘Universités, Grandes Ecoles, entreprises, hôpitaux, collectivités territoriales, associations interculturelles.
Michèle GUILLAUME-HOFNUNG s’est impliquée depuis de nombreuses années à l’internationale sur les questions liées à la médiation à travers plusieurs missions au Conseil de l’Europe, l’Union européenne et l’Unesco.
Ouvrages de l’auteure  :
Qu’il s’agisse du Diplôme d’Université (DU) « La médiation » de l’université Panthéon-Assas Paris-2, pris comme modèle de tronc commun par le Conseil national consultatif de la médiation familiale (CNCMF), ou des enseignements que l’IMGH (Institut de la Médiation Guillaume Hofnung) assure à la demande des établissements de santé, les contenus fondamentaux demeurent.
Le socle de principes consiste à :
  • présenter, analyser et justifier la définition de la médiation, en soulignant l’importance de ses quatre fonctions et de son unité ;
  • former au processus de communication éthique, maïeutique reposant sur l’autonomie et la responsabilité des «médiés » ;
  • poser le cadre de la médiation, du respect de l’ordre public ;
  • apprendre à respecter en toutes circonstances la confidentialité qui justifie la confiance sans laquelle la médiation n’existe pas.
La formation intègre également : « un axe sociologique (évaluer les besoins, les obstacles, les contre indications), » un axe psychologique (travailler sur soi-même pour être et rester tiers, fonctionner sans pouvoir, rechercher l’impartialité, écouter, reformuler, intégrer les éléments de psychologie, d’analyse transactionnelle, de programmation neurolinguistique), »un axe juridique (connaître les règles d’ordre public, la hiérarchie des règles de droit, la déontologie ; savoir passer le relais aux professionnels du droit), »un axe pratique (jeux de rôles reprenant des situations vécues par les enseignants ou les personnes en formation).
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