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Quelles sont les valeurs qui portent et que porte la « médiation » en démocratie contemporaine ? Michèle GUILLAUME HOFNUNG met l’accent sur son rôle dans la recréation du lien social.

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Article publié par notre experte, la Professeure Michèle GUILLAUME-HOFNUNG , docteure en Droit, experte à l’UNESCO, experte à l’Union Européenne et au Conseil de l’Europe, fondatrice de  l’Institut de la Médiation Guillaume Hofnung), formatrice & consultante en médiation et en éthique et auteure de l’ouvrage « La Médiation » Que sais je ? (PUF. 8ème édition 2020).

Elle est également co-auteure d’un chapitre de l’ouvrage collectif de référence publié depuis le 04 Octobre 2021, sous la direction de Jean-Luc STANISLAS  chez LEH Edition, intitulé « Innovations & management des structures de santé en France : accompagner la transformation de l’offre de soins » .

N°15, Janvier 2022

Les droits et les devoirs de l’Homme

Les droits de l’homme fournissent à la médiation un socle de valeurs particulièrement fort, aussi bien la Déclaration Française de 1789 que la Déclaration universelle de 1948. L’article 1 de la Déclaration universelle fait de la dignité le fondement des droits de l’Homme.

Les droits de l’Homme reposent sur des principes dont. Dans la conférence inaugurale du Diplôme d’éthique médicale de l’Université de Paris V, le 17 Janvier 1994, Peter Leupretch, Secrétaire général adjoint du Conseil de l’Europe, Directeur des droits de l’Homme énonçait :

« L’universalité des droits de l’Homme qui résulte de l’égale dignité des individus ; l’indivisibilité : les droits de l’Homme forment un tout, qu’ils soient politiques ou sociaux, c’est quand tous les droits sont réunis que l’homme peut vivre dans la dignité. La solidarité, défense collective et solidaire des droits de l’autre. C’est dans la rencontre de l’altérité que nous rencontrons l’humain ».

La médiation se réfère tout particulièrement à la solidarité et à l’altérité et à l’égale dignité. Une communication éthique entre les individus est un élément constitutif de l’exigence démocratique contemporaine [9], pour sortir de la communication « transcendante, descendante et condescendante selon la belle formule de Pierre Zemor [10].

Le plan d’action du Comité français de l’ONU pour la décennie de l’éducation aux droits de l’Homme retient la médiation comme élément de l’éducation aux droits de l’Homme. J’ai pu la faire inscrire dans le rapport du gouvernement français ( §103 à 106) remis au Haut-commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU en octobre 2000.

Les références politiques

La médiation au quotidien suppose une attitude citoyenne concernant la place de l’individu dans la société, le politique dans son essence. Les limites de la démocratie classique font l’objet d’études nombreuses.

La médiation peut à sa manière contribuer à en combler les lacunes sans en remettre en cause les acquis. Marcel Gauchet [11] remarquait un des paradoxes de la Déclaration qui plaçais la société civile dans la dépendance de l’Etat, par son incapacité à la dissocier de ce dernier. La médiation à pour l’instant (voir les risques de récupération signalés dans la deuxième partie) une existence indépendante de l’Etat grâce à son dynamisme civique. En échappant à l’emprise de l’Etat, elle constitue un creuset d’évolution. Elle est une subversion vertueuse. Mais pour combien de temps ?

La médiation ne peut-elle pas contribuer à la démocratie du troisième type qu’A.Touraine [12] appelle de ses vœux ? Elle pourrait permettre la « reconnaissance de l’autre et la communication culturelle » qui doit suivre la phase de conquête des droits civiques et l’instauration de la justice sociale.

Si « Le dialogue suppose l’égalité» [13] on ajoutera que la médiation aussi, et surtout elle la garantit par son processus de communication éthique rendu possible par la posture du médiateur.

Le besoin de solidarité si difficile à satisfaire d’en haut, parce que les institutions ne peuvent tout faire, et « parce qu’il n’existe pas d’instance spécifique chargée de les satisfaire » [14] relève d’initiatives civiques mues par un sens de la fraternité.

Son potentiel de contre-pouvoir démocratique au sens national

L’humanité a besoin de nouveaux modes de création et de recréation du lien social qu’il soit national ou international pour faire société.

Il n’appartient pas aux gouvernants de le faire. Il appartient aussi aux sociétés civiles de contribuer à prévenir les conflits, à y mettre fin et réapprendre à vivre ensemble. Ces quatre fonctions sont au cœur de la définition de la médiation. Elle a un potentiel d’essence politique au sens étymologique du terme.

La puissance du processus de médiation vient de l’absence de pouvoir du médiateur (cela mérite d’être souligné dans un colloque sur pouvoir et contre-pouvoir) ce qui lui confère un potentiel original par rapport aux fonctionnements habituels qu’il s’agisse du plan national ou international.

Il fonctionne dans l’intersubjectivité et la créativité positive et dans un dépassement dialectique des altérités réciproques.

Les médiateurs sont de modestes passeurs de compréhension capables de tisser le réseau humain dons les sociétés nationales et la société internationale embryonnaire ont tant besoin.

Au plan national : la médiation une nouvelle liberté publique ?

La médiation contribue à l’effectivité au quotidien des valeurs de la démocratie en renforçant l’intercompréhension et en sollicitant la responsabilité de chacun dans ses conduites sociales.

Enfin, les dangers du multiculturalisme mal géré par les pouvoirs publics, lui confèrent une utilité supplémentaire.

Aujourd’hui encore, la médiation sociale interculturelle portée par les nombreuses associations de médiation renoue avec le projet des pionniers. Elle figure au centre des politiques de la ville.

Une nouvelle liberté publique autonome s’ébauche, dont la société civile s’est dotée elle-même, mais aussi comme contribuant à l’effectivité de ce que l’article 11 de la DDHSC de 1789 qualifie d’un des droits les plus précieux de l’homme la libre communication des idées et des pensées.

En 1789, au moment de son élaboration, les rédacteurs envisageaient de libérer la communication des censures royales, cléricale et universitaire. Aujourd’hui bon nombre d’entraves à la communication proviennent des « communicants » dominants, qui sont en réalité des émetteurs uniquement préoccupés d’imposer leur message.

La médiation s’avère indispensable face à l’agression de ce que notre société aveuglée par une conception contreproductive comme communication « efficace », simple émission unidirectionnelle et inégalitaire. Par sa nature de processus de communication éthique elle fait office de contre-pouvoir à la communication dominante.

Ainsi, comme on peut le constater grâce à la présentation de sa généalogie, la médiation se situe bien loin des techniques si faiblement alternatives en dépit de leur affiliation aguichante aux Modes Alternatifs de Règlement des conflits M.A.R.C. que sont la conciliation, la négociation, l’arbitrage.

S’il serait audacieux d’y voir dès maintenant une liberté publique, on peut au moins constater qu’elle garantie l’effectivité de droits fondamentaux qui sans elle resteraient formelles. Cela résulte de sa nature de processus de communication éthique qui la relie à l’agir communicationnel.

La médiation contribue par sa nature à donner la parole de chacun la même chance d’être entendu que la parole de l’autre renouant en cela avec l’isogorrhée si chère à la démocratie athénienne.

Au plan international le potentiel de la médiation s’entrevoit dans plusieurs directions

  • Comme contre-pouvoir pour imposer aux dirigeants un fait accompli de paix : dans de nombreux conflits il se produit, lorsqu’ils s’éternisent, un décalage entre les gouvernants et les gouvernés. Les gouvernants des deux camps, parce qu’ils subissent moins cruellement les effets du conflit et aussi parce que parfois ils ont des intérêts inavoués à sa pérennisation deviennent d’obscurs alliés objectifs pour l’entretenir. Les gouvernés qui en paient le tribu et qui n’en tirent pas les mêmes profits seraient, eux, enclins à faire la paix. Aux mouvements qui de part et d’autre des sociétés civiles aspirent au dialogue et y sont aptes, la médiation apporterait des canaux d’action pour tisser la paix que leurs gouvernants freinent.
  • Comme vecteur du rétablissement du dialogue après un conflit. Le processus est le même qu’il s’agisse de guerre civile ou de conflit international. Elle fonctionne par capillarité sur la base de formation de médiateurs au sein de chaque société civile à mettre en dialogue ou de la société civile à reconstituer.
  • Comme ciment de projets internationaux qui peinent à vivre. C’est le cas des divers projets autour du bassin méditerranéen, qu’il s’agissent du « processus de Barcelone » ou de l’ « Union pour la Méditerranée » minés par les rivalités étatiques et les égos gouvernementaux. Les grands projets politiques internationaux ne peuvent plus se construire du haut de l’Olympe, à coup de sommets (bien nommés) réunissant les dirigeants politiques et les experts. Pour qu’ils vivent, ils doivent impliquer au quotidien les individus et les peuples, s’appuyer sur leur volonté de construire ensemble. Pour que la construction de l’Union pour la Méditerranée ne se fasse pas sans les sociétés civiles, il faut qu’elles cultivent le sens commun déjà présent dans les cultures que son bassin réunit. Il serait préjudiciable pour les équilibres géopolitiques que cette magnifique ambition subisse le sort de l’Union européenne mal comprise et mal aimée car construite peut-être pour les peuples au sens abstrait et rhétorique mais certainement sans les habitants bien réels de ce vaste ensemble.
  • La médiation à toute sa place dans le dialogue qui doit se nouer autour de l’utilisation de l’eau et de sa future pénurie et non pas seulement pour prévenir les conflits. La médiation interculturelle doit aussi permettre l’échange des savoirs entre les populations locales et les équipes scientifiques souvent peu aptes à les écouter, ce qui entraîne une perte des savoirs locaux et freine l’acculturation importée d’en haute [15].

Des pratiques de médiation ont donné des résultats probants à l’occasion de la reconstruction du dialogue après un conflit.

Conclusion :

La médiation contient une dynamique de gouvernance partagée. Il reste à trouver une répartition judicieuse des actions entre les sociétés civiles et les institutions en application du principe de subsidiarité et dans le respect tant des missions de souveraineté des Etats, que des missions éminentes confiées aux organisations internationales. Mais pour cela, il faudrait que les gouvernants et les diplomates arrêtent de se prendre pour des « médiateurs » naturels.

Le programme « Tagore-Neruda-Césaire pour un universel réconcilité » adopté en 2011 par la Conférence générale de l’UNESCO (193 Etats représentés) sur proposition du Conseil exécutif pourrait servir de base à une réflexion sur la part respective de l’UNESCO et des sociétés civiles [16]

 


Extrait du chapitre de Michèle GUILLAUME-HOFNUNG,  publié dans l’ouvrage intitulé « Pouvoir et contre-pouvoir : à l’heure de la démocratie et des droits de l’homme », Dir. Ali SEDJARI,  Edition l’Harmattan (2015)

Pour aller plus loin :

[9] Guillaume-Hofnung M « La médiation un processus de communication éthique », in Communication publique, septembre 2009.

[10] Pour sortir de la communication « transcendante et condescendante » selon la belle formule de Pierre Zemor, Communication publique, Juillet 2009

[11] Gauchet M. « La Révolution des drois de l’Homme », Gallimard, 1989

[12] Touraine A. « Qu’est-ce que la démocratie ? », Fayard, 1994

[13] Morin E. «Entretien, le courrier de l’UNESCO », Janvier 2004

[14]Lechner N. « Rev. Internationale des Sc. Soc. N°129, août 1991, Unesco « Repenser la Démocratie » ? Antoine Messara, « La culture citoyenne dans une société multicommunautaire », in le Liban en perspective comparée, éd. GLADIC, 2013.

[15] Laine H. Les Cahiers de l’Orient, N°114, p 63 et s.

[16]Présenté par Madame Samira El Daher, Ambassadeur, membre du Comité Interministériel de parrainage du programme « Tagore-Neruda-Césaire, pour un universel réconcilié », in Les Cahiers de l’Orient, Le programme de l’UNESCO pour un universel réconcilié et la médiation, Les Cahiers de l’Orient, N°114, précité, p 63 et s.

Nous remercions vivement la Professeure Michèle GUILLAUME-HOFNUNG , docteure en Droit, experte à l’UNESCO, experte à l’Union Européenne et au Conseil de l’Europe, fondatrice de  l’Institut de la Médiation Guillaume Hofnung), formatrice & consultante en médiation et en éthique et auteure de l’ouvrage « La Médiation » Que sais je ? (PUF. 7ème édition du 28 Janvier 2015).

Elle propose de partager son expertise juridique pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com

Biographie de l'auteure : 

Michèle GUILLAUME-HOFNUNG est Docteure en droit, Professeure émérite de droit public à l’Université Paris-Sud où elle a dirigé le Collège d’Etudes Interdisciplinaires, le Master Diplomatie & Négociation Stratégique) et le 3ème cycle de droit de la santé.
Elle a créé le diplôme « La médiation » à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas.
Elle est également Conférencière, Consultante, Formatrice et Experte en médiation et en éthique. Elle est auteure de nombreux articles et d’un ouvrage sur la « médiation » aux éditions PUF (7ème édition en 2015).
Elle est fondatrice de l’Institut de la Médiation Guillaume Hofnung (IMGH) qui propose des formations et des médiations.
Elle est aussi Directrice du CERB (Centre d’Etude et de Recherche en Santé Publique et en Bioéthique). Dans le champ de la médiation, Michèle GUILLAUME-HOFNUNG a participé à la création en 1987 de la première formation de médiation en Europe. Elle est Présidente de l’Union Professionnelle Indépendante des Médiateurs et est présidente d’honneur de l’association des médiateurs diplômés de Paris 2 Panthéon-Assa (MDPA).
Dans le domaine de l’éthique, elle a apporté sa contribution à la création en 1989 des premiers diplômes d’éthique médicale à l’Université de Paris V. Elle apporte son expertise dans la gestion des ressources humaines par la communication éthique. Michèle GUILLAUME-HOFNUNG est également Vice-présidente de l’Académie de l’éthique.
Elle a été vice-présidente du comité éthique et droits de l’Homme de la Commission Nationale française pour l’Unesco entre 1995 et 2010 (en qualité d’Experte en éthique de l’Unesco, Experte en éthique de l’Union Européenne).
Elle a participé à l’accompagnement des politiques publiques dans le domaine de la médiation auprès de plusieurs ministères et diverses organisations internationales.
Son institut de médiation l’IMGH est partenaire d‘Universités, Grandes Ecoles, entreprises, hôpitaux, collectivités territoriales, associations interculturelles.
Michèle GUILLAUME-HOFNUNG s’est impliquée depuis de nombreuses années à l’internationale sur les questions liées à la médiation à travers plusieurs missions au Conseil de l’Europe, l’Union européenne et l’Unesco.
Ouvrages de l’auteure  :
Qu’il s’agisse du Diplôme d’Université (DU) « La médiation » de l’université Panthéon-Assas Paris-2, pris comme modèle de tronc commun par le Conseil national consultatif de la médiation familiale (CNCMF), ou des enseignements que l’IMGH (Institut de la Médiation Guillaume Hofnung) assure à la demande des établissements de santé, les contenus fondamentaux demeurent.
Le socle de principes consiste à :
  • présenter, analyser et justifier la définition de la médiation, en soulignant l’importance de ses quatre fonctions et de son unité ;
  • former au processus de communication éthique, maïeutique reposant sur l’autonomie et la responsabilité des «médiés » ;
  • poser le cadre de la médiation, du respect de l’ordre public ;
  • apprendre à respecter en toutes circonstances la confidentialité qui justifie la confiance sans laquelle la médiation n’existe pas.
La formation intègre également : « un axe sociologique (évaluer les besoins, les obstacles, les contre indications), » un axe psychologique (travailler sur soi-même pour être et rester tiers, fonctionner sans pouvoir, rechercher l’impartialité, écouter, reformuler, intégrer les éléments de psychologie, d’analyse transactionnelle, de programmation neurolinguistique), »un axe juridique (connaître les règles d’ordre public, la hiérarchie des règles de droit, la déontologie ; savoir passer le relais aux professionnels du droit), »un axe pratique (jeux de rôles reprenant des situations vécues par les enseignants ou les personnes en formation).
ManagerSante.com soutient l’opération COVID-19 et est partenaire média des  eJADES (ateliers gratuits)
initiées par l’Association Soins aux Professionnels de Santé 
en tant que partenaire média digital

 Parce que les soignants ont plus que jamais besoin de soutien face à la pandémie de COVID-19, l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose son dispositif d’aide et d’accompagnement psychologique 24h/24-7j/7 avec 100 psychologues de la plateforme Pros-Consulte.

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