Quand la “prise en charge globale” du patient à l’hôpital ne rime pas toujours avec “inter-professionnalité”. Question de sémantique, de maux des mots, selon Yves COTTRET


N°1, Février 2019


1ère  Tribune écrite par notre nouvel expert Yves COTTRET,

(Kinésithérapeute, Cadre de Santé, Titulaire d’un DESS de consultant mention sociologie des organisations  militant assocatif et syndical, ancien Chargé de Mission puis Chef de Cabinet au Ministère de la Santé, Fondateur de l’Union Inter Professionnelle de Rééducateurs et Médicotechniques UIPARM et plus récemment Ancien Délégué Général Fondation MACSF).

Cet article est publié à l’occasion d’une initiative intitulée :  “Au Coeur de l’Hôpital : unissons : les mots qui rassemblent ACDH2″ portée par le Cabinet ANEO Santé, partenaire de www.managersante.com, qui organise une soirée sur ce thème Jeudi 16 Mai 2019  (lieu à préciser prochainement), à l’attention des patients, aidants, soignants, administratifs, directeurs d’hôpital, universitaires, qui seront invités à échanger avec des personnalités du monde de la santé et des experts des sciences du langage.


Cette première “tribune libre” au sein du site Manager en Santé est la reprise très marginalement actualisée d’un éditorial “les maux des mots” publié par son auteur Yves Cottret* en janvier 2000 dans le BIIP (Bulletin d’information de l’Union Interprofessionnelle des Associations de Rééducateurs et Médicotechniques) et dans la revue “Professions & Plateaux Techniques”.

Près de 20 ans plus tard le sujet dont elle traite demeure aussi prégnant et s’inscrit tout naturellement comme un premier élément de réflexion d’une nouvelle rubrique de notre plateforme opportunément ouverte dans le contexte de la thématique ” l’interprofessionnalité” de la démarche initiée par ANEO sur l’opération 2019 “Au Coeur de l’Hôpital : unissons : les mots qui rassemblent ACDH2″.

Cette rubrique nouvelle “LEXICOLOGIE & SEMANTIQUE PROFESSIONNELLE” ou “LEXICOLOGIE & SEMANTIQUE EN SANTE” ambitionne au-delà de cette conjoncture de mettre à disposition de notre lectorat les diverses contributions sur le sujet de la communication entre professionnels, entre professionnels et patients, …

 

Faisons un détour sémantique dans le monde de la santé 

Dès mes premiers pas comme étudiant puis comme professionnel dans le monde de la santé, j’ai été frappé, gêné, interpellé par le jargon médico-scientifique (jargon que l’on retrouve certes dans tous les domaines : solives, bastins se distinguent aisément pour des spécialistes et/mais restent des poutres pour Monsieur ou Madame tout le monde), mais plus encore par les divers jargons – quasi dialectes – que chacune des professions de santé semblait s’échiner à développer, préserver, à des fins inavouées, mais qui conduisaient inéluctablement à l’impression de (re)vivre la tour de Babel.

Et au-delà du jargonnage médico-scientifico-technique, l’étonnante polysémie des mots de la langue française conduit à bien des vicissitudes, à nombre d’incompréhensions. “Traduttore, traditore” : le traducteur est un traître !

Il en va ainsi de nombres d’expressions et de mots employés à tort et à travers, les uns pour les autres ; devenus cependant quasi familiers du langage courant la remise en question de leur emploi – mal à propos – paraît souvent tout aussi déplacée …

Et pourtant … !! les maux des mots cela existe.

Et si nous posions sur la table ces mots ? Afin de les croiser ! Permettez-moi de vous guider au travers d’un premier exemple dans cette jungle sémantique quotidienne où “voir ne signifie pas regarder” et où “écouter ne permet pas toujours d’entendre”.

Du “faire” au “dire”, ou l’inverse : “la prise en charge globale” du patient, de quoi parle t-on ? 

Prenons par exemple l’expression “prise en charge globale” (PECG*).

Comme le refrain d’un tube indémodable, cette PECG fleurit sur toutes les lèvres des personnels de l’hôpital, tous grades et toutes catégories confondues.

Enfin une bonne nouvelle, ils et elles – les professionnel-le-s – partagent tous la même chose : cette fameuse prise en charge globale ! Las ! Que nenni ma foi !

Cet objet de convoitise, que tous revendiquent en s’en faisant les seuls détenteurs, n’est pas le même selon les interlocuteurs !  Est-ce possible ?

“Une autre acception, différente de la mienne, oserait exister ? On m’aurait menti “à l’insu de mon plein gré” s’écrient alors (en chœur) tous les protagonistes et autres spécialistes, auto-proclamés exclusifs, de la PECG ?

De fait il existe un réel quiproquo entre les uns qui y voient la globalité des différentes prises en charges et les autres qui y voient la globalité de l’individu lors d’une prise en charge ! Le méta-modèle de Communic’Action est un outil précieux pour tenter de “com-prendre” ce leurre et ce qui s’apparente à son sosie à s’y “mé-prendre”.

Ainsi qu’il s’agisse d’une catégorie de personnes (enfant, adulte, personne âgée), d’une discipline, d’un processus, d’une pratique, tel par exemple la qualité, ou de tout autre thématique, se pose à chaque fois la question des modalités de la prise en charge c’est-à-dire le comment et pas toujours mais parfois la finalité c’est-à-dire le pour quoi en deux mots.

Et “je, tu, il, nous”, …. chacun au sein d l’hôpital agit – ou prétend agir – aujourd’hui au nom de la prise en charge globale. Mais “je, tu il, et nous” disent-ils la même chose ?

Les discours des professionnels et de leurs représentants s’efforcent d’affirmer que l’action de la profession ou de la catégorie considérée s’inscrit, participe, voire procède de ce généreux concept. Et qui plus est c’est bien d’une prise en charge GLOBALE du patient qu’il est question. Plus que généreux voici un modèle qui devient efficace !

Et qu’en est-il de l’approche polysémique de la multiprofessionnalité ?

Tout le monde s’y réfère ; il doit donc s’agir de la même chose se dit-on dans un saisissant raccourci. Mais alors quel est donc – au sein de cette idylle qualifiée, là aussi à tort et à travers, de pluriprofessionnelle, de transdisciplinaire, polycatégorielle, et polyculturelle – ce discours récurent sur le cloisonnement, l’absence de communication à l’hôpital ?

Paradoxe évident entre l’idylle supposée et le divorce communicant. Mais le plus étonnant c’est que ce paradoxe ne semble déranger personne puisque ce sont grosso modo les mêmes qui tiennent avec aplomb, détermination et même une certaine sincérité, les deux discours !

Il y a pourtant là, pour le moins, dissonance et absence de concordance entre la recherche de pertinence individuelle et la recherche de cohérence collective pour le patient. Un patient qui remarque néanmoins – sans trop pouvoir, savoir ou oser le dire – bien trop souvent l’absence de coordination des activités, de coopération des acteurs.

Certes ce patient (lui aussi sur toutes les lèvres l’objet d’une attention – discursive – sans égal) est de fait le centre d’intérêt :

* de tous les électrons qui gravitent autour de lui …mais communiquent selon le modèle de communication “atomique” dans lequel il faut une énorme énergie pour passer d’un cercle (d’initiés) à l’autre ; et le patient de bien vite se rendre compte “que ça communique pas entre eux” !

* de toutes les “stars” qui brillent dans son espace … mais communiquent selon le modèle de communication “étoile” dans lequel il – le patient – devient le transmetteur actif et captif d’informations : ” vous direz à … ” ; et le patient un instant flatté d’être acteur de se rendre compte là aussi ou à tout le moins de s’interroger sur le fait “que ça communique pas entre eux qu’il me faille faire le relais ?”

De l’outil au langage :  pas toujours congruent

Juxtaposition, segmentation sont en fait les modèles d’action qui président encore – trop souvent – à la prise en charge … qui n’est donc certainement pas globale ni coordonnée … du point de vue du patient s’entend. N’est-ce pas à partir du patient – qu’il faut se préoccuper de la globalité et de la coordination des actes et activités de sa prise en charge ? N’est-ce pas à partir du patient qu’il faut organiser, tous égos en poche – une communication et une action selon le modèle de communication “résiliaire”, en réseau, où tout le monde communique avec tout le monde sans exclure le patient.

Mais ce modèle est complexe : il nécessite d’une part un haut niveau de conscientisation et d’acceptation de l’altérité et d’autre part une représentation claire de la sociologie des organisations et des modèles d’actions et de communication.

Excusez-moi l’illustration triviale de cette complexité qui j’espère éveillera votre appétit pour le sujet : si pour découper un rosbif, supposé de structure homogène, il suffit d’une planche et d’un couteau ; par contre pour découper un oeuf, un poisson ou un poulet, de fait de structure hétérogène, il faut non seulement la dite planche et le dit couteau mais il faut aussi maîtriser le “modèle d’articulation et d’interaction” entre les différents éléments simples les composant.

Des techniques aux pratiques et à l’analyse des pratiques

Alors cette PEGC ne serait-elle qu’incantation ou palilalie* ? Ou bien le regard que chacun veut y porter serait-il entaché d’une erreur de parallaxe par manque de recul sur ses propres pratiques et par absence de re-connaissance des pratiques des autres ?

Cette re-con-naissance nécessite une démarche volontaire de con-naissance et de con-frontation dans la co-ordination des activités, dans la co-opération des acteurs, dénuée de toute recherche et de toute volonté de pouvoir hégémonique. La guerre des “territoires”, “champs”, “compétences” d’interventions des “Zuns” et des “Zautres” n’en finit pas et se rallume régulièrement …encore tout récemment à propos de la pratiques avancée.

De “l’expérience patient” à la décentration professionnelle : un équilibre en bonne voie ou à développer

Le langage commun et les culture(s) partagée(s) devraient être l’alpha et l’oméga de l’interprofessionnalité ;

      • une interprofessionnalité nécessaire et indispensable tant aux bénéficiaires qu’aux dispensateurs bien en deçà et au-delà du pluridisciplinaire qui ne concerne que les multiples savoirs juxtaposés et non communicants ;
    • une interprofessionnalité dont j’observe avec satisfaction et soulagement, l’ayant appelée de mes vœux depuis la fin des années 70, qu’elle est enfin présente à tout le moins dans les discours et les intentions notamment des plus jeunes générations
    • une interprofessionnalité qui aura d’autant plus de chance de devenir une réalité que les révolutions en cours telles l’intelligence artificielle (IA), l’empowerment patient, amèneront les professionnels, d’une part à une démarche de décentration et, d’autre part, à changer le généreux, mais étouffant paradigme du “patient au cœur” pour un paradigme plus interactif des “professionnels aux cotés”.

Souhaitons que, par et pour l’interprofessionnalité, chacun s’autorise dans l’altérité – dissemblance & ressemblance – à rencontrer chacun et tous et ainsi à construire avec les “zuns” comme avec les “zotres” des ponts qui feront passer nos établissements – et l’ensemble des dispositifs de santé – de “châteaux forts” à des “cloisons mobiles”.


Note : *”Palilalie”, en médecine, il s’agit d’un trouble de la parole, répétition involontaire d’un ou de plusieurs mots.


Pour aller plus loin : 

UIPARM : “Livret vert : l’interprofessionnalité, pivot d’une démarche, vers la qualité de vie au travail” (Mai 2018) 

© Photo Hubert Lapinte

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Nous remercions vivement notre spécialiste, Yves COTTRET, (Kinésithérapeute, Cadre de Santé, Titulaire d’un DESS de consultant mention sociologie des organisations  militant assocatif et syndical, ancien Chargé de Mission puis Chef de Cabinet au Ministère de la Santé, Fondateur de l’Union Inter Professionnelle de Rééducateurs et Médicotechniques UIPARM et plus récemment Ancien Délégué Général Fondation MACSF) de partager son expertise en proposant des publications pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com 


Biographie de l’auteur :

Yves COTTRET,  est un professionnel de santé atypique, dont la longue carrière de 45 années d’activités professionnelles et sociétales, lui a octroyé de belles opportunités pour endosser plusieurs missions, d’abord sur le terrain, puis dans des engagements militants, associatifs puis politiques au service de la reconnaissance statutaire des professionnels des professions de santé paramédicales (accords Evin en 1988, Accords Durafoug en 1990 et Accords Durieux 1992).
Après une expérience de Kinésithérapeute spécialisée entre 1979/1984, il intègre la formation Cadres de Santé. Il est également titulaire d’un DESS en Sciences de l’Education
Il a créé en 1992/1993 l’UIPARM (Union Inter Professionnelle de Rééducateurs et Médicotechniques).
C’est en 1993 qu’il rejoint le cabinet de Philippe Douste Blazy, comme chargé de mission pour les professions médico-techniques et de rééducation. Il s’est fortement engagé à promouvoir l’émergence de la formation et du diplôme de Directeur des Soins, ouvert à l’ensemble des filières paramédicales. Il est à l’origine de la réforme du diplôme de Cadre de Santé en 1995.
Il devient chef de cabinet de la Ministre de la Santé, Elisabeth Hubert, puis du Secrétaire d’Etat à la Santé, Hervé Gaymard. Il a porté le projet expérimental des “fonctions d’expertises” pour les professions paramédicales en 1997/1998, tout en créant le Collège National de Kinésithérapie salariée. Puis, il fut chargé de mission en 1997, à l’AP-HP auprès du DPRS et conseiller auprès de la Présidence déléguée du conseil d’administration de l’AP-HP entre 1999/2001.
En 2002, il intègre la MACSF en qualité d’expert consultant en qualité de responsable du Centre d’Information des Professions de Santé, puis en tant que conseiller “relations et veille professionnelles”, avant de devenir parallèlement administrateur de la fondation MACSF, puis en 2006 son Délégué Général.
En homme d’action, de convictions et de valeurs fortes, Yves COTTRET poursuit son engagement et propose son expertise aux multiples facettes, au service de la promotion de la qualité des soins, en portant son énergie sur l’impérieuse nécessité de promouvoir l’interprofessionnalité, dans le contexte des réformes actuelles à l’échelle des territoires de santé en France.

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