L’apport des Neurosciences peut-il exercer une influence « positive » sur notre labilité émotionnelle ?

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Article publié par notre expert en Neurosciences pour managersante.com, le Docteur Bernard ANSELEM, auteur de plusieurs ouvrages dont, « Je rumine, tu rumines, nous ruminons » (aux Editions Eyrolles, 2017) et « Ces émotions qui nous dirigent » (aux éditions Alpen éditions, 2017)


N°10, Novembre 2018


 

 

Tout va bien ! Tutto bene ! Muy bien ! Tudo bem !
Vous venez d’apprendre un échec professionnel, une rupture sentimentale, une maladie sévère pour vous ou l’un de vos proches : pas grave, il faut « positiver », surtout ne rien ressentir, continuer comme si de rien n’était et afficher son plus beau sourire.
Sois fort, ne laisse rien paraître !

En tant que professionnel vous avez probablement appris à présenter une bienveillante bonne humeur en permanence. Les ressentis négatifs doivent être gommés, éradiqués, mieux : ils ne doivent pas exister. Pour de bonnes relations avec notre entourage, cette attitude peut parfois se justifier, mais pas à n’importe quel prix.

Parmi les croyances contre-productives, l’idée de vouloir contrôler ses émotions pénibles ou de les ignorer, de faire bonne figure et d’avancer sans se poser de questions, est l’une des plus tenaces. Nous ne supportons pas nos anxiétés, nos colères ni même nos tristesses. Nous tombons dans la tyrannie du positif !

Si nous avions le pouvoir de supprimer tous ces ressentis désagréables, nous n’hésiterions pas à nous débarrasser de nos doutes, inquiétudes, déceptions, ressentiments, culpabilités, et autres perceptions pénibles. Pourtant, nous aurions tort…

L’idée n’est pas de rechercher ces ressentis perturbants (j’aurais du mal à vous convaincre), plutôt une occasion de comprendre leur message, pour mieux agir selon nos objectifs, nos valeurs, et mieux surmonter les inévitables épreuves professionnelles ou personnelles.

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Les émotions sont des informations utiles

Les émotions ne sont pas là par hasard, elles ne sont pas un simple frisson irrationnel, à côté de nos pensées logiques. Elles sont au cœur de tout élan vital, de toute décision et d’action. Elles nous informent sur tout ce qui importe pour nous, en bien ou en mal, et constituent un irremplaçable système d’alerte qui guide nos actions.

La peur est un signal d’alarme indispensable pour notre survie.

Les différentes formes de tristesse (dépit, manque, déception, nostalgie) mettent notre esprit et notre corps au repos afin de récupérer après un traumatisme, l’expression de tristesse sur notre visage incite nos proches à nous soutenir.

Les colères (irritation, énervement, fureur) nous informent que nos besoins et valeurs ne sont pas respectées, elles peuvent, à l’occasion, se révéler un puissant motivateur d’action (un sportif peut cultiver sa colère pour rechercher un surplus d’énergie).

L’anxiété nous aide à anticiper des scénarios défavorables, etc.

Attention, cela ne signifie pas qu’il faille constamment les écouter. L’irrépressible envie de hurler à la figure du policier qui vous verbalise ne signifie pas que ce soit la meilleure stratégie… Ces ressentis désagréables ont un double visage : ils ont été créés pour être utiles, mais deviennent trompeurs au-delà d’une certaine intensité, ou lorsqu’ils se transforment en habitudes rigides, inadaptées aux situations nouvelles.

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L’apport des neurosciences 

La compréhension des mécanismes émotionnels nous apprend que l’émotion est première, tout d’abord dans le temps : la chronologie montre que les réseaux émotionnels s’activent AVANT les perceptions visuelles[i] ou auditives conscientes, mais également dans l’espace : ces réseaux sont ancrés au plus profond du cerveau, ils sont plus anciens que le langage ou les raisonnements, et existaient bien avant le développement de l’intelligence humaine.

Tout s’est construit autour, ils sont au centre de nos fonctionnements intimes. Ils répondent à des besoins basiques (survie et reproduction) etprennent logiquement le dessus dès qu’une information importante survient.

En période de tension, les émotions assurent les besoins fondamentaux et la survie dans l’instant, en étouffant temporairement nos capacités de raisonnement, liées à des objectifs plus lointains.

Toutes ces perceptions ont permis aux humains de se développer au sein d’un univers hostile, de communiquer et tisser des liens pour triompher d’espèces autrement plus fortes ou plus rapides, de s’accommoder d’environnements menaçants, trop arides ou trop froids. Les bouleversements modernes sont trop récents pour modifier ces circuits ancestraux.

Il est donc INUTILE et CONTRE PRODUCTIF de chercher à les supprimer !

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Ce qui ne fonctionne pas

La volonté : imaginez que vous décidez de résister à une inquiétude qui vous taraude (une peur de parler en public, un problème de santé, une difficulté financière) que va-t-il se passer ? Le retour en force des pensées indésirables sous forme d’effet boomerang est bien connu des psychologues, il est appelé « effet d’amplification ». Plus la lutte est intense, plus les émotions indésirables s’amplifient. Cet échec sera mal vécu et s’accompagne de culpabilité, dévalorisation de soi, ou de report sur les autres (victimisation).

Le déni : enfermés dans une certitude, bloqués dans une volonté d’avancer, sans tenir compte des signaux du cerveau et du corps, nous nous exposons au retour intempestif d’une bouffée incontrôlée d’angoisse, de révolte ou de désespoir, au plus mauvais moment : celui que nous n’avons pas choisi. La fausse positivité nous fait perdre la capacité à voir le monde tel qu’il est. Les douleurs internes finissent toujours par trouver le chemin de la sortie…

Les évasions artificielles, tabac, alcool et autres substances. Inutile d’insister sur le caractère temporaire et toxique de ces soulagements.

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Ce qui fonctionne

Pourtant, des solutions efficaces existent, elles nécessitent une souplesse d’esprit, une agilité mentale pour remettre en cause nos certitudes rationnelles et un minimum de courage pour adopter une attitude contre-intuitive : accepter de ressentir ces perceptions désagréables dans un premier temps.

Tout d’abord identifier et NOMMER l’émotion avec le plus de précision possible. Cette étape permet de mieux comprendre nos réactions. En cas de difficulté, passer par l’écriture qui permet d’approfondir les pensées.

Puis ACCEPTER le ressenti, sans l’éviter, sans le nier, ni le minimiser. L’intérêt est de déclencher les phénomènes internes et inconscients de régulation, et de dédramatiser la situation en déculpabilisant (et donc d’améliorer son estime de soi) : « cette émotion est naturelle, laissons la s’exprimer, elle correspond à un besoin ». Ce n’est pas agréable mais  c’est utile. Une précision : accepter un ressenti n’est pas approuver une situation ni se résigner à ne rien faire !  L’acceptation n’est pas la passivité, accepter ce qu’il est impossible de changer et agir sur le reste.

Puis Prendre du RECUL : Une émotion est un état transitoire, elle ne représente pas ma personnalité profonde, je ne suis pas une peur ni une tristesse, je vaux mieux que mes angoisses ou mes faiblesses.  La dédramatisation et le recul permettent de barrer la route aux ruminations, de libérer le cerveau pour l’action (au lieu de se focaliser sur la souffrance), de s’ouvrir sur la recherche de solutions, plutôt que la recherche de coupables.

Puis CHOISIR une stratégie d’action en fonction de la situation : trouver une activité motivante, reconstruire une action adaptée, remettre en cause ses habitudes de pensée douloureuses (voir les choses sous un angle plus favorable), agir selon ses valeurs, entrainer son cerveau à porter plus d’attention sur l’instant présent, développer ses liens relationnels, travailler son estime de soi, et enfin un exercice particulièrement efficace : se focaliser sur les éléments positifs… Ah bon ??  Le début de l’article soutenait le contraire ?! Il existe un monde de différence entre vouloir positiver en niant ses émotions et choisir d’orienter volontairement son attention vers le positif après avoir fait le travail d’acceptation de ses ressentis.

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Positif ou pas ?

La tyrannie de la positivité : ne confondons pas la conscience bénéfique des événements positifs, avec la recherche avide de positivité. S’entraîner à voir le bon côté de faits réels est différent du déni des émotions négatives. Exiger un bien-être permanent conduit à accumuler les frustrations, sans jamais trouver de contentement[ii]. Attendre une vie sans stress, sans déception, sans échec, est un objectif de mort-vivant !

À l’inverse, se laisser entraîner par un excès de pensées et émotions négatives est hautement toxique et conduit à des ruminations pathologiques. Le plus souvent, ces pensées négatives s’imposent à nous (pensées intrusives). Les démarches d’orientation vers le positif prennent alors tout leur sens pour rééquilibrer cette sensibilité aux pensées négatives. De nombreux travaux de neuropsychologie montrent qu’en moyenne, nous percevons 70 à 80 % de sentiments à tonalité positive ou neutre et 20 à 30 % à tonalité négative. Les personnes les plus satisfaites de leur vie ne dépassent pas cette proportion. Les profils anxieux s’approchent de 50% de négatif et les personnes dépressives inversent les ratios : 2/3 de perceptions négatives.

Il est illusoire de chercher à éradiquer les perceptions négatives, en revanche il est utile de rétablir l’équilibre lorsque les émotions négatives prennent trop de place.

l’orientation volontaire vers le positif se pratique par des prises de conscience multiples dans la vie quotidienne ou par des exercices à posteriori, plus approfondis[iii]. Apprendre à savourer les bons moments, à discerner le positif dans la difficulté, n’est pas compliqué (sous réserves d’un peu d’entrainement et de persévérance), agréable à utiliser, ne dépend que de notre libre choix. Cette simple vision détermine notre bonne humeur en profondeur. Penser positif dans ces conditions, est très différent de s’imposer une fausse positivité par déni des émotions négatives.

Il existe maintenant des centaines d’études montrant qu’orienter son attention sur les éléments positifs de la vie augmente nos capacités à affronter l’adversité, améliore notre créativité et ouverture d’esprit[iv], approfondit nos liens sociaux, notre motivation, lutte contre le stress et les tendances à la dépression ou à l’anxiété[v].

Pour plus de détails voir l’article : https://www.linkedin.com/pulse/efficacit%C3%A9-motivation-cr%C3%A9ativit%C3%A9-penser-positif-nest-pas-anselem/

« Les gens les plus heureux n’ont pas nécessairement le meilleur de tout ; ils ne font que ressortir le meilleur de tout ce que la vie met sur leur route ».


Pour aller plus loin : 

[i]LeDoux J.The amygdala.Curr Biol. 2007 Oct 23;17(20):R868-74.

[ii] Mauss IB, &al (2011). “Can seeking happiness make people unhappy?”. Emotion,11(4), 807–815.

[iii] Seligman, M.E.P., Steen, T.A., Park, N., Peterson, C. (2005) Positive psychology progress. American Psychologist, 60.(5) 410-21.

[iv]Fredrickson, B. L., & Branigan, C. (2005). Positive emotions broaden the scope of attention and thought–action repertoires. Cognition and Emotion, 19, 313–332.

[v] Emmons,R.A., Mc Cullough,M.E., (2003) Counting blessing versus burdens : an experimental investigation of gratitude and subjective well-being in daily life. Journal of personality and social Psychology, 84


 

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Nous remercions vivement le Docteur Bernard ANSELEM, Médecin spécialiste en imagerie médicale, master de recherche en Neuropsychologie (Toulouse, Lyon, Grenoble), titulaire d’un Certificat de « science of happiness » (Berkeley) et Formateur professionnel pour médecins ou entreprise. Il est également Auteur de plusieurs ouvrages dont, « Je rumine, tu rumines, nous ruminons » (Editions Eyrolles, 2017) et « Ces émotions qui nous dirigent » (Alpen éditions) conférencier.
Membre du comité d’éthique de l’université de Savoie

Il propose de partager son expérience professionnelle en Neuropsychologie pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com


Biographie de l’Auteur : 
Médecin spécialiste en imagerie médicale, master de recherche en neuropsychologie (Toulouse, Lyon, Grenoble), certificat de « science of happiness » (Berkeley) et formateur professionnel pour médecins ou entreprise. Auteur conférencier.
Membre du comité d’éthique de l’université de Savoie.
Thèmes de travail : émotions, motivation, anxiété, prise de décision et efficacité, IRM fonctionnelle. Il souhaite créer des ponts entre les avancées récentes des recherches sur le cerveau ou le bien-être, et les applications pratiques au quotidien, à l’intention des personnes ne disposant pas de temps pour aborder les ouvrages théoriques ou académiques.

Présentation en Vidéo  :

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Un commentaire sur “L’apport des Neurosciences peut-il exercer une influence « positive » sur notre labilité émotionnelle ?

  1. Merci ! Ça fait du bien d’entendre que les émotions doivent être accueillies et nommées.
    Un commentaire néanmoins : la phase de « prise de recul » sur l’émotion dans l’instant doit permettre, avant d’envisager une piste de solution, d’identifier les besoins sous-jacents, comblés ou non. C’est cette étape qui permettra d’y voir plus clair et ainsi d’ouvrir la voie d’une stratégie (la fameuse « solution ») en réponse au signal d’alarme émotionnel.
    Plus d’info dans la rubrique Blog de mon site : http://www.guillaumecoudray.fr

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