Comment mieux comprendre notre cerveau social ? Un potentiel largement sous-estimé selon les neurosciences…

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N°1, Décembre 2017


 

Article publié par notre nouvel expert de managersante.com, le Docteur Bernard ANSELEM, auteur de plusieurs ouvrages dont, « Je rumine, tu rumines, nous ruminons » (aux Editions Eyrolles, 2017) et « Ces émotions qui nous dirigent » (aux éditions Alpen éditions, 2017)

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Si on vous demande quelle est la compétence la plus importante pour améliorer sa vie professionnelle et personnelle ?

Quel est le domaine méritant d’investir le plus d’énergie ?

Chacun sa réponse, ses croyances, ses valeurs. Il existe pourtant un facteur qui dépasse tous les autres en efficacité sur le bien-être, les performances et la santé physique.

Comment le connaitre ?

Difficile d’apprécier un si vaste sujet par notre seule expérience ou par des témoignages ponctuels. Il faudrait observer des vies entières depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, évaluer des milliers de données objectives années après année, pour repérer ce qui rend les gens plus performants, plus heureux et en bonne santé.

Cette étude existe et elle n’est pas récente, elle a débuté en 1938, elle concerne 724 personnes de milieux sociaux différents et porte actuellement sur leurs enfants.

L’étude d’Harvard [i] est peut-être la plus longue évaluation jamais réaliséePendant 80 ans, les vies de centaines de personnes ont été scrutées dans leur travail, leur perception personnelle, leur vie de famille, leur santé. Des milliers d’informations, de témoignages et d’évaluations objectives ont été croisées et analysées.

Le résultat ? Intelligence, richesse, chance, ambition, courage ? Non le plus important tient en une phrase : les relations de qualité nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout. Les personnes les plus connectées socialement à leur famille, leurs amis, leur communauté, sont plus heureuses, sont physiquement en meilleure santé, et vivent plus longtemps, et la solitude tue. Les gens qui étaient les plus satisfaits dans leurs relations à 50 ans étaient ceux en meilleure santé à 80 ans…

Cette étude n’est pas isolée, elle est confirmée par des centaines d’autres. Vivre et travailler entouré des gens que l’on aime est tout simplement le meilleur moyen de se sentir bien dans son travail et dans sa vie. Et quand on se sent bien on est aussi plus performant et plus apte au succès.

Que disent les neurosciences sur le sujet ?

Nous sous-estimons dramatiquement notre capacité à percevoir les signaux émotionnels émis par les autres (et ceux que nous produisons vers autrui).

Un cerveau hypersensible

Une simple exposition à une image de visage émotionnel pendant 33 millisecondes (subliminale car masquée par d’autres images plus longues) suffit à modifier notre réponse cérébrale en particulier dans les régions impliquées dans la perception émotionnelle (amygdale).[ii] Cette perception entraine toute une chaine de réactions inconscientes, sources de pensées plus ou moins conscientes.

D’autres études montrent que la perception émotionnelle d’un visage est plus rapide que la perception visuelle et la reconnaissance consciente du visage [iii], cette action débute bien avant la prise de conscience, elle peut même agir sur notre état affectif à notre insu, sans prise de conscience du caractère émotionnel de la scène.

Nous transmettons sans le savoir des informations émotionnelles par notre visage, notre attitude, démarche ou le ton de la voix, une véritable contagion émotionnelle.

Un cerveau imitateur

Voir, imaginer et faire activent les mêmes circuits cérébraux. Les mesures des muscles du visage montrent qu’ils s’activent en mimétisme des expressions faciales d’autrui. Pour comprendre l’autre, nous avons besoin de l’imiter inconsciemment. Cette compréhension visuelle diminue chez les personnes dont les muscles faciaux sont anesthésiés par du botox. Par exemple, voire ou percevoir un comportement apaisant, va favoriser l’apaisement personnel. Le lien social produit des pensées et actions en miroir.

 Un cerveau accro au lien affectif

Le lien social va aussi activer un réseau lié au plaisir et au désir (réseau de récompense), et à la production de dopamine et d’ocytocine [iv] (neurotransmetteurs cérébraux liés à la satisfaction, à l’affection et à la confiance).

Des études d’’imagerie du cerveau montrent aussi que toute une partie du cerveau ne s’active que lorsque nous sommes en relation sociale, cette fonction va s’altérer en cas d’isolement prolongé. S’intéresser à l’autre est bénéfique car il développe notre cerveau social. Cultiver son altérité revient à entretenir son cerveau. (P.M. LLedo)

Le cerveau des personnes rejetées

Un dernier exemple, le rejet (social ou sentimental) : Si l’on montre à une personne, la photo d’un proche qui l’avait rejeté dans un passé récent, l’imagerie de son cerveau montre une activation des mêmes zones cérébrales que celles de la douleur physique!! (cortex somato-sensoriel secondaire). De plus, l’administration d’un antidouleur diminue cette activation cérébrale et atténue la perception de la douleur mentale ! [v]

Ces observations ne sont pas étonnantes, si l’on considère qu’aux origines, les premiers humains ne devaient leur survie qu’au groupe, un individu isolé avait une espérance de vie courte, le cerveau s’est formé à cet impératif, les informations sociales sont devenues prioritaires.Les connaissances de psychologie, de neurosciences et d’ethnologie vont donc converger pour nous apprendre que notre cerveau social est sous-estimé.

Quels enseignements ?

Dans un monde fluctuant, hyperconnecté et incertain, ne négligeons pas le cerveau social ! À l’heure des tentations de repliement sur soi et de l’isolement par les nouvelles technologies, la connaissance des lois du cerveau social devient cruciale. Ces savoirs nous imposent de donner plus d’importance à notre rapport aux autres, Il faut mettre le lien social parmi nos priorités, tant dans notre univers professionnel que personnel. Que puis-je faire pour elle, pour lui, pour eux ?

Ces démarches ne sont pas antagonistes avec les valeurs individuelles d’efficacité, de compétence, d’engagement et d’ambition constructive, en revanche elles peuvent équilibrer une tendance individualiste trop présente.

Pour ceux qui ne sont pas naturellement doués, les incantations à plus d’attention pour son entourage, d’écoute, de gratitude et d’altruisme seront souvent perdues, si elles ne sont pas accompagnées d’une appropriation du sens profond, d’une compréhension des mécanismes et d’une méthode utilisant des techniques validées et éprouvées. Il est possible d’améliorer les relations à l’autre, comment ?

  • Les interactions inconscientes nous montrent que l’on ne triche pas avec soi-même, ni avec la myriade de signaux que l’on envoie aux autres. Être bien dans sa peau, en accord avec sa personnalité et ses valeurs, est indispensable. Un moyen primordial pour y parvenir consiste à cultiver une bonne estime de soi grâce à l’autocompassion : notre personnalité profonde vaut mieux que nos imperfections réelles ou supposées. Les moyens : prise de conscience de ses forces, acceptation bienveillante de ses imperfections, prise de distance sur ses tendances à l’autocritique, faire la paix avec soi-même !

  « être bon et compréhensif avec soi-même plutôt que critique et sans pitié » K. Neff.

  • Développer son intelligence émotionnelle, cela s’apprend ! savoir repérer, identifier, réguler et utiliser ses émotions est une compétence indispensable dans sa vie professionnelle ou personnelle. À la clé, plus de réussite, de bien-être et de santé physique.
  • Apprendre l’écoute active de l’autre : pas si simple qu’il n’y parait ! Écouter pour comprendre plutôt que pour répondre, cultiver l’empathie s’entraîner à comprendre et ressentir le point de vue de l’autre avant de répondre.
  • Savoir défendre son point de vue tout en respectant celui de l’autre, grâce aux pratiques d’assertivité ou de communication non violente. les épreuves, les environnements nocifs ne doivent pas être vus comme d’injustes coups du sort mais comme des défis à traiter et seront abordés avec le plus de distance possible par rapports aux émotions perturbantes.
  • Développer sa capacité à reconnaître le positif et en prendre conscience, facteur puissant d’amélioration du lien social, de l’humeur et de la santé physique, développer sa gratitude, il existe toute une panoplie d’exercices d’efficacité reconnue.
  • S’entraîner à activer chez l’autre les réseaux de la récompense (se mettre à sa place, comprendre ce qui lui plaira et agir dans ce sens) gage de confiance et de reconnaissance, plutôt que rester bloqué sur ses attentes personnelles. La qualité relationnelle dépend de ce que nous apportons !
  • Au niveau collectif : la performance d’un groupe pour une large variété de tâches, n’est pas corrélée au QI de chaque membre mais bien au niveau d’écoute sociale entre individus (lié à l’intelligence émotionnelle) et au partage du temps de parole [vi]. Une approche différente, celle de l’analyse de data par Google dans le projet Aristotle arrive exactement aux mêmes conclusions : temps de parole et écoute émotionnelle de l’autre. Adhérer à une vision plus globale, se sentir écouté et être attentif aux autres, ressentir un besoin d’implication. Ces éléments sont primordiaux dans les nouvelles organisations du travail en réseau et le seront plus encore dans les évolutions inéluctables des métiers de demain.

« Lorsque vous cherchez ce qu’il y a de bon chez les autres, vous découvrez ce qu’il y a de meilleur en vous-mêmes »


Pour aller plus loin : 

[i] Vaillant, G., Mukamal K. Successful Aging. American Journal of Psychiatry, 2001: 158:839–847

[ii] Paul J. Whalen & al, Masked Presentations of Emotional Facial Expressions Modulate Amygdala Activity without Explicit Knowledge. Journal of Neuroscience January 1998, 18 (1) 411-418

[iii] Vuilleumier P, Pourtois G. Distributed and interactive brain mechanisms during emotion face perception: evidence from functional neuroimaging. Neuropsychologia. 2007 Jan 7;45(1):174-94

[iv] Dopamine in the medial amygdala network mediates human bonding Shir Atzil & al 2017 PNAS vol. 114. 9, 2361–2366,

[v] Ethan Kross & al Social rejection shares somatosensory representations with physical pain. 2010 PNAS  vol. 108 no. 15 6270–6275

[vi] Woolley AW &al.Evidence for a collective intelligence factor in the performance of human groups. Science. 2010 Oct 29;330(6004):686-8


 

 

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Nous remercions vivement Docteur Bernard ANSELEM, Médecin spécialiste en imagerie médicale, master de recherche en Neuropsychologie (Toulouse, Lyon, Grenoble), titulaire d’un Certificat de « science of happiness » (Berkeley) et Formateur professionnel pour médecins ou entreprise. Il est également Auteur de plusieurs ouvrages dont, « Je rumine, tu rumines, nous ruminons » (Editions Eyrolles, 2017) et « Ces émotions qui nous dirigent«  (Alpen éditions) conférencier.
Membre du comité d’éthique de l’université de Savoie

Il propose de partager son expérience professionnelle en Neuropsychologie pour nos fidèles lecteurs de www.managersante.com

 

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