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HARCÈLEMENT MORAL INDIVIDUEL ET COLLECTIF : Ethiopathogénie et clinique (Partie 2/5)

Marie PEZE, Portrait 2


N°5, Juillet 2017


Lire la 1ère partie de cet article

 

APPROCHE PSYCHOSOMATIQUE ET PSYCHODYNAMIQUE DU HARCÈLEMENT MORAL

Comment comprendre la redoutable efficacité du harcèlement moral sans comprendre les enjeux psychiques liés au travail ?

On peut découper artificiellement trois secteurs dans l’économie humaine, parties prenantes dans la tentative que fait chaque être humain pour maintenir un équilibre somatique et psychologique face aux événements de la vie : la vie mentale, l’activité sensori-motrice et la vie somatique. Souvent conjuguées entre elles, deux voies et deux voies seulement s’offrent à nous pour maintenir cet équilibre : la voie de l’activité mentale et la voie de l’activité sensori-motrice.

L’activité mentale occupe la majeure partie de nos journées et de nos nuits. Nous travaillons de manière incessante à mettre en images, en représentations (en rêves, la nuit) nos idées, nos sentiments, nos émotions. Si le travail psychique est présent dès l’aube de la vie, il s’épanouit aussi dans la situation de travail, dans l’emploi. Le travail reconnu comme œuvre personnelle permet de trouver dans le champ social une issue aux aspirations inconscientes. La reconnaissance de la qualité du travail accompli va s’inscrire en termes de gain dans le registre de l’identité. Elle subvertit la souffrance et les efforts en plaisir du travail accompli.

La voie sensori-motrice est l’autre voie de décharge commode de l’excitation. Le mouvement est un bon moyen de libérer l’appareil psychique de sa tension interne, donc de le préserver du débordement. Certaines postures et attitudes corporelles acquièrent au travail valeur de dramaturgie et permettent l’écoulement des excitations. Là, le geste est riche et mobilise le corps au service du sens. L’acteur interprète son rôle, le musicien interprète sa partition, le travailleur interprète la tâche prescrite.

La mise à contribution excessive des défenses mentales, caractérielles ou comportementales est le lot commun de tout être humain dans le parcours d’une vie. Les événements qui nous affectent (deuil, licenciement, rupture, mais aussi promotion, nouvelle relation amoureuse) modifient l’équilibre de nos investissements et induisent une tension que le psychisme doit décharger par tous les moyens qu’ils possèdent sous peine de traumatisme.

Le troisième grand secteur d’expression humaine, la somatisation, peut être mis à jour si les autres fonctionnements sont mis hors d’état pour des raisons structurelles ou conjoncturelles.

Les gestes de métier sont une source fondamentale de stabilisation de l’économie psychosomatique, en offrant au montage pulsionnel individuel une issue socialement positive. Ils sont des actes d’expression de la posture psychique et sociale (Dejours, Dessors, Molinier, 1994) que nous adressons à autrui et sont porteurs de notre identité. Rendre leur exécution aléatoire, paradoxale, humiliante, jour après jour, ne peut qu’avoir des effets traumatiques pour le psychisme.

Dans la situation de harcèlement, la répétition pluriquotidienne des brimades, vexations et injonctions paradoxales, finit par mettre en impasse la mentalisation, surtout dans un contexte de subordination qui rend les ripostes verbales, argumentées ou réactionnelles, susceptibles de déclencher avertissement,  faute et donc licenciement.

Les dérapages sensori-moteurs agressifs sont tout aussi réprimés par le salarié en période de chômage endémique.

L’impossibilité de démissionner sous peine de perdre ses droits sociaux fait aussi barrage à fuite. La décompensation est inévitable dans cette situation d’isolement. Car une analyse fine de la situation d’impasse décrite par les patients harcelés met à jour l’isolement du sujet. Isolement de fait dans un poste sans équipe, isolement subjectif dans un poste où le collectif de travail n’existe pas vraiment, où la coopération st absente, à fortiori la solidarité. L’attaque récurrente de la qualité de ses gestes de métier entrave l’action de son corps et de sa pensée. La situation d’aliénation sociale est manifeste. L’ « autre », manager, collègue, ne peut ni comprendre ni aider, l’ « autre » peut même être celui qui fait souffrir. Les « harcelés » se taisent, subissent en silence le processus d’exclusion et de brimades, l’intériorisent au point de penser l’avoir généré. Le pouvoir d’agir leur est barré

Barrage des grandes voies défensives, penser, bouger. Mise au ban. Tous les ingrédients  toxiques sont réunis pour que la décompensation advienne. Après le tableau d’effraction psychique, le troisième grand secteur d’expression humaine, la somatisation,  sera à plus ou moins court terme convoqué.

 Quatre  types de harcèlement sont désormais reconnus :

 

 

 

LA CLINIQUE :  Organisation psychique versus organisation du travail

Dans les situations de harcèlement, l’effraction psychique  du patient est omniprésente avec une lisibilité  immédiate pour le clinicien spécialisé.

Les yeux sont agrandis par la terreur, souvent fixes. Le visage est défait.  L’effet de sidération de la pensée, bloquée comme un moteur grippé est palpable. L’exacerbation de la réactivité est constante. Une hyper vigilance, inutilement défensive en après-coup, épuise le patient. La fatigue est immense,  forcément.

Le système punitif est intériorisé avec la présence d’un persécuteur interne mobilisant l’auto dévaluation, un sentiment de culpabilité. Les  cauchemars sont spécifiques, souvent centrés sur le persécuteur de jour désigné, qui devient un persécuteur nocturne, un adversaire envahissant. La présence de ce tiers absent est palpable, le travail de la pensée étant parasité sans cesse.

Pour le juriste, la règle juridique peut apparaître comme un facteur d’apaisement des souffrances humaines. La peine aurait ici une vertu rédemptrice, sinon  pour celui qui a mal agi, en tous cas pour la victime susceptible alors de replacer le bien dans son étayage éthique. Le droit admet le pretium doloris dont la réparation ne peut se faire autrement que sous la forme d’une somme d’argent.

Dans l’inconscient, la  blessure perdure. Pour que la notion juridique de réparation prenne tout son sens, il faut qu’un travail d’élaboration mentale des enjeux subjectifs de l’altération de la situation de travail puisse se faire. La réparation du corps physiologique, du psychisme, la réparation sociale ont des trajectoires croisées qui nécessitent de clore le conflit, de solder les comptes, réels et symboliques, dans un climat de bonne foi et de manière définitive.

Interrompue à temps, la situation de maltraitance demeurera une parenthèse noire dans la vie d’un sujet. Poursuivie trop longtemps, les séquelles psychiques, somatiques, peuvent être définitives et constituent un enjeu de survie individuelle et de santé publique majeur. Un travail devra se faire sur les atteintes identitaires, l’effondrement dépressif, la décompensation somatique, sans oublier ce qui fait la spécificité d’un tel tableau : énoncer le vrai et le faux, le juste et l’injuste à un patient dont l’organisation éthique individuelle a vacillé au contact de valeurs institutionnelles devenues contradictoires.

On l’aura compris, le harcèlement moral est une pathologie de la solitude et le  maillon essentiel de résistance à mobiliser demeure le sujet qui travaille. Sommes-nous quittes de nos petits silences quotidiens, de nos petites cécités, de nos têtes tournées ailleurs quand il faudrait regarder ? Sommes-nous indemnes de nos petits consentements  à laisser faire sur d’autres ce dont nous venons nous plaindre en consultation lorsque nous sommes visés?

Ce qui  se passe  au travail est  notre affaire à tous et nous y pouvons quelque chose. Au lieu de nous replier sur du chacun pour soi, défendons l’autre par principe. Car ce qui lui arrive ne doit pas nous arriver. Défendons-le même si nous ne l’aimons pas, soyons attentifs à son état, à son comportement, à son repli. Ne le laissons pas se débattre seul. Sans quoi nous sommes aussi les artisans de la trahison des promesses du travail.

La suite de cet article, le mois prochain (avec 3 cas cliniques)


Pour aller plus loin : 

DE BEAUREPAIRE Christiane*, FAYADA Catherine, **Réactions paranoiaques au travail: expérience de la consultation médico-psychologique d’une entreprise de transport férroviaire, implications cliniques, pathogéniques et professionnelles. CIPPT 1997

DE GASPARO Claudia, GRENIER-PEZE Marie, « Etude d’une cohorte clinique de patients harcelés : une approche sociologique quantitative »,

Claudia DE GASPARO, Marie GRENIER-PEZE, Documents pour le médecin du travail, INRS, 95, 3ème trimestre 2003.

DEJOURS Christophe, Travail : usure mentale, Bayard Editions, 1993

DEJOURS Christophe, Souffrance en France, Paris, Seuil. 1998

DEJOURS Christophe, DESSORS Dominique, MOLINIER Pascale, « Comprendre la résistance au changement ». Documents du médecin du travail, INRS, 58. 1994

DEJOURS Christophe, Observations cliniques en psychopathologie du travail,  PUF, 2010

GRENIER-PEZE Marie, Contrainte par corps : le harcèlement moral ”,

Marie GRENIER-PEZE, Travail, Genre et Sociétés. Dossier : Harcèlement et violence, les maux du travail, 5/2001. L’Harmattan, Paris.

GRENIER-PEZE Marie,“ Forclusion du féminin dans l’organisation du travail : un harcèlement de genre ”, Les Cahiers du genre, Dossier : Variations sur le corps, 29, L’Harmattan. 2002

HIRIGOYEN, Marie-France. Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien. Paris, Syros, 1998

HIRIGOYEN Marie. France, Le harcèlement moral au travail, Que sais je, PUF, 2014

MARTY Pierre.1991 « Genèse de maladies graves et critères de gravité en psychosomatique », Revue Française de Psychosomatique, 1,5-22, PUF.

PEZE Marie, Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés, Marie PEZE, Pearson, 2008

PEZE Marie, SAADA Rachel, SANDRET Nicolas, travailler à armes égales, Pearson, 2010

SIRONI Françoise, Bourreaux et victimes, Odile Jacob, 1999

SIRONI  Françoise, psychopathologie des violences collectives, Odile Jacob, 2007


 

        


Nous remercions vivement notre spécialiste, Marie PEZE , psychanalyste et docteur en psychologie, ancien expert judiciaire (2002-2014), est l’initiatrice de la première consultation « Souffrance au travail » au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre en 1996. À la tête du réseau des consultations Souffrance et Travail, ouvert en 2009 le site internet Souffrance et Travailpour partager son expertise en proposant sa Rubrique mensuelle, pour nos fidèles lecteurs de http://localhost/managersante 

Marie PEZE

Docteur en Psychologie, psychanalyste, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Versailles. Responsable de l’ouverture de la première consultation hospitalière « Souffrance et Travail » en 1997, responsable du réseau des 130 consultations créées depuis, responsable pédagogique du certificat de spécialisation en psychopathologie du travail du CNAM, avec Christophe Dejours. En parallèle, anime un groupe de réflexion pluridisciplinaire autour des enjeux théorico-cliniques, médico-juridiques des pathologies du travail qui diffuse des connaissances sur le travail humain sur le site souffrance-et-travail.com Bibliographie : Le deuxième corps, Marie PEZE, La Dispute, Paris, 2002. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Pearson, Paris, 2008, Flammarion, collection champs en 2009 Travailler à armes égales, Pearson, 2010 Je suis debout bien que blessée, Josette Lyon, 2014

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